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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 07:00



l-aube-enclavee.jpg

 

Henry-Luc Planchat est né en 1953, à Paris. Il a commencé à écrire des nouvelles de SF et à en traduire quand il était au lycée. À la même époque, il lance avec quelques amis un fanzine consacré à la science-fiction, L’Aube enclavée. Ce fanzine propose des nouvelles d’auteurs français (dont Serge Brussolo qui y a publié son tout premier texte) et anglo-saxons. Henry-Luc et sa bande y sont allés au culot : ils ont contacté tous les grands auteurs américains de SF pour obtenir leur autorisation de publier leur travail en français. Ils ont été les premiers surpris quand presque tous leur ont répondu qu’ils étaient d’accord. Faute d’avoir les moyens de payer un traducteur, ils traduisaient eux-mêmes. Ursula Le Guin, Roger Zelazny, Michael Moorcock sont quelques-uns des auteurs avec qui Henry-Luc a travaillé alors que la traduction n’était encore pour lui qu’un loisir.

À la fac, déjà un peu rôdé, il contacte les éditions Marabout, aujourd’hui disparues, pour leur proposer de publier une anthologie des textes de L’Aube enclavée. Le livre paraît en 1973. Auteur lui-même, certaines de ses nouvelles paraissent à la même époque. À noter que certaines ont été traduites en anglais, en italien ou encore en espagnol.


 

 

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« Si c’est mal écrit en anglais, à un moment ce sera mal écrit en français ! »

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Tu as majoritairement traduit de la SF. Est-ce que c’est un choix personnel lié à L’Aube enclavée ou est-ce que ce sont les éditeurs qui ne t’ont proposé que ça ?

C’est un choix personnel, mais j’ai aussi traduit d’autres choses. Au bout d’un moment, les éditeurs ne m’ont plus proposé que des titres très difficiles à traduire et je me suis lassé. Traduire de la littérature implique des responsabilités, comme se mettre à la place de l’auteur pour essayer de rendre ce qu’il a voulu dire, et c’est assez lourd au bout d’un moment. J’ai alors commencé à traduire des textes scientifiques pour des revues spécialisées. J’ai aussi traduit un bouquin d’astrophysique  assez intéressant. J’évitais cependant les textes concernant des domaines qui ne m’étaient pas familiers, comme la médecine. Pas qu’ils étaient plus difficiles à traduire que les autres, c’est juste que je ne me sentait pas la légitimité de le faire. Après ça, je me suis mis à traduire des livres et des articles consacrés à l’informatique. J’en ai écrit aussi . Et il y a quelques années, j’ai décidé de recommencer à traduire de la littérature. Donc j’ai repris contact avec des éditeurs.



Et cette reprise de contact s’est passée comment ?

Assez bien, beaucoup de gens se souvenaient de moi.



Est-ce qu’il y a des difficultés particulières à traduire de la SF ou de la fantasy ?

Pas vraiment. Comme pour la littérature « classique » ça dépend surtout du style de l’auteur.

Mc-Mullen-chroniques-de-verral.gif

Et pour les mots ou concepts qui n’existent pas, comme la fameuse Epice de Dune ?

Dans ces cas-là, il faut faire le même boulot que l’auteur et inventer. Personnellement je fais attention à l’étymologie des mots. Les mots français ont des racines gréco-romaines, il ne faut pas l’oublier même pour les néologismes. Les dictons, expressions et jeux de mots peuvent aussi poser de gros problèmes – notamment parce que, dans le cas d’une série, on ne sait pas ce qui va se passer dans les volumes suivants. Pour peu que l’auteur fasse une référence à ce qu’il a dit dans un volume précédent d’une manière qui en rend la traduction caduque, le traducteur peut se retrouver piégé. Surtout qu’il ne peut plus revenir dessus, à moins d’une réédition du volume en question.



Avant qu’on commence l’interview, tu m’as dit avoir entretenu une correspondance avec Ursula Le Guin quand tu traduisais ses livres. Est-ce que tu contactes systématiquement les auteurs dont tu es en train de traduire un livre ?

S’il n’y a pas de problème, ou si l’auteur est mort, je ne le fais pas. Il arrive aussi que je n’en aie tout simplement pas le temps, pour la traduction de nouvelles par exemple. Enfin, je n’en avais pas le temps. À l’époque. Internet a changé beaucoup de choses. Et ça me facilite d’autant plus la vie que j’ai un accent atroce. Je ne voyage plus comme avant alors je manque de pratique. À New-York, on me trouvait un accent anglais et en Angleterre un accent américain. Tant qu’on ne me trouvait pas un accent français !


Moorcock-Le-chien-de-guerre.jpg
Dans quels cas est-ce que tu vas contacter un auteur ?

Quand je ne suis pas sûr, quand je ne comprends pas ce qu’il a voulu dire. Ou quand je veux rendre correctement un choix stylistique de l’auteur. C’est uniquement en demandant aux auteurs qu’on peut avoir certaines informations et donc faire un travail correct. 

J’ai été chargé il y a quelques années de la traduction d’une nouvelle de Vonda McIntyre intitulée Of Mist, and Grass, and Sand. Littéralement, on peut le traduire par De Brume, d’Herbe et de Sable. Il s’agit en fait des noms de trois serpents qui ont un rôle important dans le récit. Dans ma correspondance avec elle, l’auteur a souligné qu’elle avait choisi ces noms pour leur sonorité évoquant le sifflement des serpents et nous avons décidé d’un commun accord de les rebaptiser Source, Sève et Sable. Le même texte est paru ultérieurement dans une traduction différente et était titré… De Brume, d’Herbe et de Sable. Donc ce travail et cette recherche sur les sifflantes a été perdu par le nouveau traducteur qui n’a manifestement pas contacté l’auteur.



J’aimerais en savoir plus sur ta façon de faire. Comment tu travailles ?

Je travaille à partir du livre original. J’y fais des marques à mesure que j’avance dans la traduction. Quand j’imprime le texte en français, je programme ma machine de façon à obtenir des feuillets calibrés de 1500 signes environ. C’est une norme. Les corrections se font dans la marge avec des signes typographiques de correction. Une fois la mise en page effectuée par l’éditeur, avant le bon à tirer, je reçois des épreuves qui me permettent de faire une dernière vérification et de faire éventuellement quelques retouches au cas où j’aurais changé d’avis ou reçu une précision supplémentaire de l’auteur. On évite d’ailleurs d’en faire trop, des corrections, à ce stade des opérations, car s’il y en a trop l’éditeur nous les facture !



Combien de pages tu peux traduire par jour ?

Là encore, ça dépend du style de l’auteur ou encore du thème abordé. Il faut parfois faire des recherches, par exemple pour les vocabulaires professionnels. En gros, tu peux compter une heure par page. C’est une moyenne, si une page ne comporte pas de difficulté particulière ça va beaucoup plus vite. Et d’une manière générale, il faut essayer d’aller vite.

Joanna-Russ-L-autre-moitie-de-l-homme.jpg

Pourquoi ?

Les délais que nous accordent les éditeurs ont énormément raccourci. Dans les années 1980, on pouvait avoir jusqu’à un an et demi pour traduire un livre ce qui nous laissait la possibilité de travailler sur plusieurs ouvrages en même temps. Maintenant, les délais sont de quelques mois. Tout est en flux tendu, et ça devient difficile de faire un planning. Notamment parce que les éditeurs, quand ils achètent les droits d’un bouquin, ont un délai pour le publier au-delà duquel l’auteur a le droit de le proposer à quelqu’un d’autre. J’ai dû refuser plusieurs bouquins parce que je n’avais pas le temps et si ça se trouve on ne me proposera plus rien pendant plusieurs mois. C’est un problème aussi.



Il y a beaucoup de théories de la traduction. Schématiquement, il y a les partisans du mot à mot et ceux qui défendent l’idée de l’adaptation du texte source afin qu’il soit compréhensible dans le texte cible. Quel est ton avis sur la question ? Qu’est-ce qu’une bonne traduction ?

shepard-lousiana-breakdown.gifC’est une bonne question, merci de l’avoir posée.

J’essaye de rester assez près du texte d’origine. Si le texte est râpeux en anglais, est-ce qu’une bonne traduction consiste à le lisser ou à le rendre râpeux en français ? Et qui, en dehors du traducteur, est apte à juger de la nature du texte ? J’essaie de rendre le style de l’auteur, quitte à ce qu’il paraisse un peu lourd. Une traduction est toujours d’une culture différente et c’est très con de vouloir la faire entrer dans un moule et de jeter le trop plein qui déborde. J’ai un respect, trop marqué pour certains, pour le texte d’origine. Tout le monde n’est pas forcément d’accord avec ça, je le comprends. Je travaille mais sans que ce soit du mot à mot. Si c’était un mécanisme automatique, un ordinateur pourrait le faire et il n’y aurait pas besoin de dictionnaire, ni de lexique, ni de connaître les deux cultures pour rendre quelque chose. Et il faut connaître les deux cultures, le contexte créé par l’auteur. Je l’ai déjà dit mais il faut parfois que je me documente pour pouvoir traduire – par exemple, pour Louisiana Breakdown, sur la Louisiane. On peut aussi demander à l’auteur, parce qu’il connaît le contexte de son côté mais pas forcément du nôtre. Le langage conditionne en partie la vision du monde. De toute façon, le mot-à-mot est casse-gueule. Et ceux qui parlent de mot-à-mot veulent plutôt dire, je pense, qu’il faut s’accrocher au rythme du texte d’origine. Encore faut-il que le style de l’auteur s’y prête mais c’est une autre question. Je suis assez sensible au rythme. En tant qu’auteur, en tant qu’auteur-traducteur, il faut trouver des équivalents. Et inversement, prendre des libertés avec le texte d’origine, comme ça s’est beaucoup fait à une époque où on adaptait les textes à la collection, est aussi très casse-gueule.

Le traducteur est la doublure de l’auteur.


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Qu’est-ce que tu penses du fait de retraduire des œuvres déjà traduites il y a longtemps ?

Une traduction correspond aussi à une époque et c’est pour ça que certains textes sont retraduits. Les vieux classique du polar par exemple, qu’on retraduit parce qu’on s’est rendu compte que le texte est daté, ou que le traducteur a travaillé en fonction de la collection française et pas vraiment en fonction du respect du texte. Ce qui donne des écarts parfois flagrants dans les niveaux de langues, des passages réduits, d’autres rallongés et le tout pour coller à l’image de la collection et à ce qu‘en attend le public ciblé.

Et il y a aussi le problème des expressions qu’on ne comprend plus. Il faut tenir compte du temps de la traduction et du temps de l’écriture. Un texte de Shakespeare, par exemple, on ne peut plus le traduire en français du XVIIe siècle ! Mais il faut quand même tenter de garder un certain respect du texte. À moins de mettre beaucoup de notes de bas de page mais les éditeurs détestent ça.



Comment sont rétribués les traducteurs ?

Les contrats sont presque les mêmes que pour les auteurs – sauf que le traducteur touche entre 1 et 3 % des ventes, avec une avance qui est déduite. Il faut vendre beaucoup de livres pour pouvoir toucher des droits. Je touche actuellement, irrégulièrement, des droits de livre d’Ursula Le Guin que j’ai traduits il y a 30 ans. Il m’arrive des fois de revendre des traductions que j’ai faites il y a longtemps. Car le traducteur a des droits sur son travail.

 

 

Tout est dit ! Merci Henry-Luc. 

 

Propos recueillis par Marie-Pierre Reibel, L.P. Libraires

 

 Bibliographie


Les œuvres littéraires :

- WATSON, Ian. Ambassade de l’espace. Pocket, 1990.
- DICK, Philip K. Glissement de temps sur Mars. Pocket, 2006.
- LE GUIN, Ursula K. L’Autre côté du rêve. Le Livre de Poche, 2002.
- RUSS, Joanna. L’Autre moitié de l’homme. Pocket, 1995.
- MOORCOCK, Michael. Le Chien de guerre et la douleur du monde. Pocket, 2000.
- PRIEST, Christopher. Le Don. Le Livre de Poche, 1994.
- LE GUIN, Ursula K. Le Nom du monde est forêt. Le Livre de Poche, 2005.
- LE GUIN, Ursula K. Les Dépossédés. Le Livre de Poche, 2006.
- SILVERBERG, Robert. Les Temps parallèles. Le Livre de Poche, 2006.
- WATSON, Ian. Les Visiteurs du miracle. Pocket, 1991.
- DICK, Philip K. Mensonges et Cie. Omnibus, 1999.
- DELANY, Samuel. Triton. Pocket, 1988.
- SHEPARD, Lucius. Louisiana Breakdown. J’ai Lu, 2010.
- MCCULLEN, Shean. Le Voyage de l’Ombrelune. J’ai Lu, 2008.
- MCCULLEN, Shean. Dragons de verre. J’ai Lu, 2008.
- ATTANASIO, A. A. Le Dragon et la licorne. Calmann-Lévy, 2009.
- ATTANASIO, A. A. La Louve et le démon. Calmann-Lévy, 2009.
- LLOYD, Tom. Isak le blanc regard. Calmann-Lévy, 2010.
- KEYES, Daniel. Algernon, Charlie et moi. 2011.


Les ouvrages scientifiques :

- MORRIS, Richard. Comment l’univers finira… et pourquoi. Robert Laffont, 1984.
- SIMPSON, Alan. Fichiers en BASIC. Sybex.
- BRAGA, John. L’Amstrad exploré. Sybex.
- CHEN, Weiying. Programmation ActiveX. Simon & Schuster.
- REISDORPH, Kent. Le Programmeur Delphi 4. Simon & Schuster, Macmillan.

 

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Published by Marie-Pierre - dans traduction
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pierre bondil 12/05/2011 08:35


Bonjour
Traducteur moi-même, de polars, je partage les convictions et les choix de Henry-Luc Planchat. L'interview est passionnante. J'aimerais avoir ses coordonnées pour le joindre. Pouvez-vous me les
communiquer ? Les traducteurs sont souvent spécialisés, lui SF, moi Roman Noir (et littérature amérindienne), et ils ne se rencontrent quasiment jamais.
Je serais ravi, par ailleurs, si vous voulez augmenter votre éventail de traducteurs, de répondre aux questions que vous pourriez vous poser. À titre d'exemple, je travaille actuellement sur Ken
Bruen, Donald Westlake, G.V. Higgins...
Cordialement
Pierre Bondil


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