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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 13:00



La devanture de la librairie tenue par Jacques Aubergy ressemblait beaucoup à une couverture typographique. Le libraire-éditeur-traducteur avait oublié à peu près tout ce que je lui avais dit dans les quelques mails que l'on avait échangés. Heureusement, son indifférence débordée ne l’empêchait pas d’être infiniment sympathique. Il m’a fait asseoir sur un tabouret au cannage hirsute, j’ai hésité une seconde en pensant à mes collants.

 

J’ai une idée de ce que peuvent être les problématiques de la traduction, ai-je commencé, mais qui reste assez théorique. Ce que je voudrais, c’est savoir comment ça se passe sur le terrain.

Le radiateur d’appoint faisait un boucan d’enfer, qui arrivait forcément aux oreilles du smartphone prêté en grande pompe par mon beau-père, et qui devait servir à enregistrer la conversation.

 

Déjà, il faut faire la différence entre traduction littéraire et traduction technique. Il lui est arrivé de faire de la traduction technique, dans le sens français-espagnol, de notices d’utilisation de fours à micro-ondes ou de disques durs internes. La seule chose à laquelle il faut vraiment faire attention dans ces cas-là, c’est à la cible. Un Américain n’appréciera pas que la notice soit traduite en espagnol, et il y a quelques différences surtout en ce qui concerne le vocabulaire. Ordinateur, par exemple. Les latino-américains utilisent le vocable computador, inspiré de l’anglais, et les espagnols ordenador. Alors, il a posé la question, et le client de répondre : le plus court. C’est payé au signe.
 
La traduction est une activité passionnante, mais aussi, il s’excuse, très emmerdante. Autant dire que si on n’a pas plus de passion que de capacité à être emmerdé, il vaut mieux ne pas le faire. C’est un travail d’incertitude, de patience ; l’idée est de trouver non pas la même chose, c’est impossible, mais une équivalence dans le sens, que la langue de réception soit écrite aussi bien que l’œuvre originale.

Bien écrite ? ai-je demandé.

Avec la même justesse, et ce qui est plus compliqué, avec le même ton. Vous lisez Modiano ? Vous lisez Paul Auster ?

Non.

Ils écrivent une littérature très simple, très monotone, qui fonctionne dans leur langue et qui est très difficile à faire fonctionner dans une autre langue. Ça peut être répétitif, monotone, banal. Le traducteur doit retrouver une simplicité intéressante.

La traduction, c’est ça. Il faut rendre un texte qui a une vie, un souffle, des couleurs dans une langue, et il faut faire en sorte qu’il les conserve dans l’autre. Il y a des écoles pour ça, qu’il n’a pas fréquentées. Très tard, il a décidé de traduire parce qu’un ami mexicain voulait voir ses livres publiés en France. Ils ont été publiés, et il a voulu continuer. Pour pouvoir continuer à choisir ce qu’il traduirait, il a monté sa maison,  l’atinoir.

Je veux savoir comment il travaille ?

 

Oui, je voulais bien.

Donc, il lit le livre en espagnol, sans penser à la traduction, comme le ferait un Espagnol. Une autre langue est une autre atmosphère, interne et externe. Il commence à traduire très rapidement, plus comme un interprète que comme un traducteur. Au fil du texte. Ça permet d’éviter l’écueil le plus courant dans la traduction : l’impatience. Cette idée que « ça existe ». Le mot n’est pas le bon, mais le bon mot doit exister. Quand ce travail est fini, que le livre est décodé, il fait une lecture de son texte pour le rendre français. C’est le moment où les particularités des deux langues s’affrontent. En espagnol par exemple, on utilise très souvent les « et », les « parce que », les « que », les relatives, qui n’alourdissent pas la prose.  Il redonne au texte français une allure française.
 
J’interrompais : conserver ces particularités en français pourrait être une façon de faire lire un texte espagnol à un public non hispanophone ?

Le problème est que l'on ne peut pas conserver la musique d’une langue qui n’est pas la musique de l’autre ; toutes les musiques ne sont pas entraînantes et agréables, il y a des musiques barbantes. Il ne faut pas oublier que le lecteur risque d’être agacé par le fait que ce n’est pas facile à lire. Ça peut l’être si l’écrivain le souhaite, dans ce cas il laisse tel quel.

Et les realia ?

Bien sûr, les mots intraduisibles, ça existe. Les Espagnols ont beaucoup de noms communs qui sont presque des épithètes et des adjectifs, et qui n’ont pas le même sens selon le moment où ils sont employés. On ne peut pas les traduire, il vaut mieux expliquer ce que c’est. Un lecteur intéressé au-delà du texte, par le pays dont parle le texte, sera content de comprendre certaines réalités linguistiques. Il vaut mieux faire une note de bas de page, et conserver le terme. Le contexte permet aussi parfois de ne pas faire de note. Et prendre le risque de ne pas laisser comprendre. Plutôt qu’induire en erreur, laisser entendre quelque chose qui n’est pas, ou perdre du sens.
 
La troisième étape, c’est reprendre les deux textes pour vérifier qu’il n’y a pas de contresens, c’est une dernière retouche. La dernière phase est celle des questions et doutes qu’il soumet à l’auteur, il lui arrive alors de revenir sur certains partis pris. La correctrice aussi peut ensuite pointer des incohérences ou des passages un peu obscurs.

L’érudition littéraire dans sa langue est indispensable, pour la traduction de textes très complexes. Relire un auteur français pendant la période de traduction peut aider à trouver un ton, des mots.

 

Des clients sont entrés dans la librairie où j’étais reçue. J’en ai profité pour faire un tour. C’était niche et hétéroclite à la fois : Alain Badiou, Slavoj Zizek, André Schiffrin, James Ellroy, Marie-Noël Rio, et une quantité industrielle de littérature sud-américaine.

Ils ont fini par s’en aller. J’ai demandé : vous militez ?

Il a ses convictions, bien sûr. Il travaille beaucoup avec Agone, vous connaissez ?

Oui, je connais ; il paraît qu’il est irascible, Discepolo. Je prononce toujours Di[tch]epolo, je ne me remets pas de mes années d’italien. Il m’a reprise.

Et il a ajouté, à son sujet : la littérature de combat ne fait pas toujours l’éditeur de combat, mais cette fois, c'est vrai, c’est le cas.

Vous avez vu La femme aux cinq éléphants ?

Il en a entendu parler. Ca lui rappelle qu’il a oublié de me parler de la traduction collective.

Très intéressant de travailler à plusieurs sur un texte. Certains traducteurs rechignent en prétextant l’unité de ton, mais c’est parce qu’ils ne veulent pas partager le forfait.

Vous aimez les nouvelles ? a-t-il demandé.

Je crois.

Il m’a raconté en espagnol la nouvelle la plus courte du monde.

« Y cuando despertó, el dinosaurio todavía estaba allí ».

« Et quand il se réveilla, le dinosaure était toujours là ».


Cyrielle, LP édition.

 

 

 

 

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Published by Cyrielle - dans traduction
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