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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 07:00

Jean-Daniel Brèque est un traducteur français qui travaille en grande majorité sur des romans de littérature de l'imaginaire en langue anglaise. Il a notamment traduit Dan Simmons, Stephen King ou en encore Ken Follett. Il a reçu deux fois le grand prix de l'Imaginaire pour la traduction, en 1995 pour Les Âmes perdues de Poppy Z. Brite et en 2008 pour Quatuor de Jérusalem d'Edward Whittemore.

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Pour commencer, dites-nous quelle a été votre formation ?

Je n’ai aucune formation littéraire. Je me destinais à l’origine à l’enseignement des mathématiques. J’ai donc un bac, un deug et une licence scientifique. J’ai aussi été professeur de mathématiques pendant deux ans au Maroc puis contrôleur des impôts. Mes premiers contacts avec la traduction viennent d’une démarche bénévole. Je traduisais des textes anglais pour des fanzines au début des années 1980. Ce n’est que depuis 1986 que je suis traducteur littéraire à plein temps.



C’est très surprenant comme parcours ! Comment passe-t-on d’un travail bénévole à un véritable métier ?

Durant mon adolescence et de 20 à 25 ans, j'étais passionné par le fantastique et la science-fiction. Je ne lisais que ça et lisais beaucoup. Cette passion m’a entraîné à fréquenter des manifestations, que l’on n’appelait pas encore des festivals à l’époque. Elles étaient plus petites, c'était des « conventions » où on était environ une cinquantaine. Grâce à elles, j'ai pris contact avec des gens qui faisaient ce qu'on appelle de la petite édition, des fanzines. Ces fascicules de cinquante pages étaient des petites publications imprimées en offset voire photocopiées. Les passionnés qui s’en occupaient cherchaient des gens pour traduire des textes venus des pays anglo-saxons. C’est ainsi que j’ai commencé. Et puis petit à petit, des éditeurs ont vu et apprécié mon travail et ont pris contact avec moi. On m’a d’abord demandé de traduire des nouvelles puis des romans.

J’étais contrôleur des impôts à l’époque. Je travaillais cinq jours par semaine et j'avais des week-ends durant lesquelles je n'avais rien d’autre à faire que de lire et de traduire. Je me suis mis à temps partiel : quatre jours d’administratif et trois jours de traduction. C'était très reposant comme on l'imagine… J'ai finalement démissionné et suis devenu traducteur professionnel à temps plein.



Donc du coup, vous ne connaissez pas la traductologie ?

Pour répondre à cette question, il faut replacer ce que je viens de vous raconter dans son contexte. Dans les années 80, à ma connaissance, il n'y avait pas les formations qui existent aujourd'hui. Quand j'ai travaillé avec la directrice littéraire de « J'ai Lu », une ancienne traductrice, elle me racontait que tous les ans elle allait faire une petite conférence aux étudiants pour leur remettre les idées en place.



Pourquoi ? Parce qu’ils sont trop dans la théorie ?

 Non, pas du tout. Les étudiants pensent trop souvent que dès qu'ils auront leur diplôme en poche, ils pourront se présenter chez Gallimard et qu’on leur confiera tout de suite l'œuvre complète d'Hemingway. La directrice de « J’ai Lu » leur rappelait simplement qu’ils allaient plutôt venir chez elle et qu’elle leur confierait un Barbara Cartland.



À propos de votre pratique de l'anglais....avez-vous voyagé ?

Ce n'est ni grâce aux voyages, ni grâce aux études que j'ai fait des progrès en anglais. Je me suis simplement pris de passion pour les comics américains. Quand je me suis aperçu que j'arrivais à lire l’anglais avec des images, je suis passé à des textes sans images.



Il y a une langue qui vous parle davantage entre l'anglais et le français ?

Étant donné que je passe le plus clair de mon temps à déchiffrer des textes en anglais, je dirais que c’est l’anglais qui me parle le plus. Mais, de temps en temps, lire un texte d'un grand écrivain français est un plaisir.



Et vous, écrivez-vous ?

J'ai arrêté. Je pensais comme tout le monde que je pouvais être écrivain. Je ne maîtrise pas tous les outils de l'écrivain, écrire et raconter une histoire nécessite un certain nombre de techniques que je ne possède pas.



Est-ce que vos traductions vous ont influencé lorsque vous écriviez ?

J’ai été forcément influencé par les traductions que j'ai faites dans les années 80 ; c’étaient des histoires d'horreur comme je lisais à l'époque.



Plus largement, est-ce que vous pensez qu’il y a un style propre au traducteur qui se nourrirait aussi de ces influences ?

On m'a déjà dit que j'avais un « style », mais je ne m'en rends pas compte. Il y a des années de ça, j'étais en conflit avec le travail de l'éditeur sur une traduction. J'étais obligé d'accepter des corrections avec lesquelles je n'étais absolument pas d'accord. J'ai donc pris un pseudonyme et le bouquin est sorti. Plus tard, un copain m'a dit : « Mais c'est toi qui l'as traduit, je reconnais ton style ! ». D’ailleurs, les lecteurs préfèrent souvent une traduction par rapport à une autre, même si ils ne savent pas dire pourquoi.



Il y a des écrivains qui contrôlent les traductions ou même qui refont toutes leurs traductions comme Kundera par exemple. Pensez-vous qu'il est possible de faire une bonne traduction quand on est surveillé par l'auteur ?

Il n'y a pas de cas général. Mishima par exemple s'est aperçu que ses traductions étaient mauvaises et avait obligé les traducteurs à travailler à partir de la traduction anglaise qu'il avait validée. Mais il y a aussi des auteurs qui ont des prétentions exagérées. Chez Laffont, une auteure qui croyait connaître le français avait protesté : elle n'avait jamais dit qu'il y avait de l'huile sur la mer.... Alors que bien entendu la traductrice parlait d'une mer d'huile !

 

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Relations avec les auteurs

 

Quelles sont vos relations avec « vos » auteurs ? Nous avons entendu parler de vos relations avec Dan Simmons.

Nous nous connaissions et nous rencontrions parfois. Quand il a commencé à avoir un site internet, j’y ai tenu une rubrique. Puis, après le 11-Septembre, le site est devenu à tendance néoconservatrice. Ce qui ne fait absolument pas partie de mes opinions politiques. Cela m’a un peu gêné mais dans la mesure où il ne me demandait pas d’adhérer à ses idées et où celles-ci se voyaient uniquement sur le forum, je n’ai pas arrêté d’écrire sur le site. Dans ses livres, je voyais de temps en temps ces éléments, mais j’étais uniquement là pour le traduire.

Lors de la précédente opération des Israéliens à Gaza en janvier 2009, il y a eu des échanges sur son forum dans lesquels il encourageait à la dénonciation au FBI d’une jeune Palestinienne qui faisait ses études en Floride et qui menaçait, selon les forumeurs, « de tout faire sauter » si sa mère se faisait tuer. Je lui ai envoyé un mail en lui disant que je ne pouvais plus collaborer à son site, que je n’étais pas d’accord. Il m’a répondu par mail qu’il m’interdisait désormais par contrat de traduire ses livres. C’était au moment où j’attendais le suivant, j’avais déjà l’accord de Robert Laffont. Je les ai prévenus et depuis j’ai totalement coupé les ponts avec Dan Simmons.

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Cet épisode a influencé votre attitude par rapport aux autres auteurs ?

Quand on me demande de traduire un nouvel auteur, je préfère ne pas le contacter avant de connaître un peu mieux ses écrits et de m’en être fait une bonne opinion. J’ai des échanges avec des auteurs que je connais et dont je suis les parutions.

On m’a demandé de traduire Orson Scott Card, qui a des idées proches de celle de Dan Simmons. Je traduis donc son livre tant que je n’ai pas honte de le traduire, mais je n’irai pas au-delà.


 
Et si des propos déplacés, extrémistes étaient publiés dans la presse par un auteur ?

Ce ne serait pas une raison pour arrêter de le traduire. Simmons, j’aurais été prêt à continuer à le traduire. Flashback par contre [le dernier], j’aurais refusé de le traduire. Il y dit la même chose que sur son site.

 

 

La traduction : outils et problèmes

 

Comment se passe une traduction, à partir de l’envoi du texte par l’éditeur ?

Cela dépend. Si c’est un livre que j’ai déjà lu, je m'y suis déjà un peu préparé, j’y ai réfléchi.

Si je le découvre, je fonce « bille en tête ». Je ne le lis pas le livre car j’ai peur de m’ennuyer. Si je fais une erreur je peux toujours revenir en arrière. J’essaie d’avoir un rythme de travail assez soutenu mais je peux arrêter de traduire deux heures car je cherche une référence difficile à trouver. Je tiens à ce qu’il y ait un premier jet pour ne pas avoir à revenir sur tout ce qui est documentation. Il faudra y revenir peut-être pour le style, quand il y a des répétitions ou pour introduire le tutoiement par exemple.



Vous traduisez du fantastique mais aussi du policier : quels changements ces différents genres impliquent-ils dans votre travail ?

Il n'y a pas deux livres qui soient identiques. Le policier est peut-être un genre un peu spécial, mais je ne traduis pas n'importe quel policier. Finalement, je ne vois aucune différence du fait du genre, j'en vois une du fait de l'auteur. Pour la traduction d'un roman policier et d'un roman de science-fiction de « X », je les traduirais de la même façon parce que c’est une même voix que j'essaye de retranscrire.

Il est vrai qu’il y a des détails dans un roman policier qui sont plus importants que dans un roman de science-fiction, ce qui serait la différence notable de mon travail. Si c'est un roman d'énigme par exemple, je peux même corriger des erreurs qui sont dans le texte.



Donc vous vous êtes partisan de corriger si vous trouvez une erreur ?

En général, si je vois qu'il y a une erreur, je la corrige et je préviens l'éditeur. Je corrige surtout les erreurs de documentation et de logique.

J'étais en train de traduire Olympos de Dan Simmons à partir de l'édition américaine. Je voyais de nombreuses erreurs, j’ai donc envoyé des mails à l’auteur qui s'est aperçu que son éditeur avait imprimé les épreuves non corrigées.



Il ne vous arrive jamais de corriger sans prévenir l'auteur et l'éditeur ?

J'essaye toujours de prévenir l'éditeur français, il faut maintenir un dialogue. Maintenant, dans le cadre de mes projets, je traduis beaucoup d'auteurs morts depuis 70 ans donc à part faire tourner les tables …

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Vous indiquez ces modifications ou vos choix dans des notes ou dans une « Note du traducteur » ? Quelle est la différence ?

On peut mettre des notes au début ou à la fin quand il y a des choses générales à expliquer. Eifelheim de Michael Flynn,  que j’ai traduit il y a quatre ans, est écrit par un Américain et se passe dans l’Allemagne du XIVe et à l’époque contemporaine. L’auteur s’est énormément documenté, il a utilisé tout un ensemble de conventions de la langue allemande que je ne pouvais pas respecter en français. Par exemple, le pasteur baptise un extraterrestre avec un nom en référence à l’apôtre Hans, je ne pouvais donc pas l’appeler autrement que Jean.

Quand j’utilise les notes de bas de page, je me mets au service du lecteur. Par exemple quand il y a une citation, je mets une référence et quand il existe une traduction en français, je m’efforce de la donner.



Connaissez-vous les règles typographiques, d’orthographe et de grammaire françaises mais aussi anglaises ?

Oui, il vaut mieux les connaitre pour interpréter ce que l’on dit. Je me base sur un ouvrage, le What Is What qui ne donne pas les correspondances mais qui est la traduction d’un ouvrage anglais et tout y est expliqué. Tout ce qui est typographie relève plus de la tradition, il n’y a rien de rationnel, ce sont des usages. La faute la plus commune concerne l’usage des guillemets à l’anglaise qui sont conservés après la traduction. Pour ma part, je n’ai plus besoin d’y faire attention, c’est devenu une seconde nature.

Le traducteur a des outils. Il y a notamment deux livres qui sont parfaits, des vade-mecum : Dictionnaire de l’orthographe chez Robert et le Guide des usages typographiques de l’Imprimerie nationale que j’ai acheté au Salon du livre, il y a 20 ans.



Avez-vous déjà rencontré des notions comme le « kistch » de Kundera, intraduisibles mot à mot et souvent porteuses d’une idée essentielle ?

Tout le temps, donc j’improvise. Tout dépend dans un premier temps du contexte : est-ce un passage très théorique au sein duquel il importe que le lecteur comprenne bien de quoi il est question ? Dans ce cas, il faut faire un effort de réflexion, d’explication et peut-être rajouter des phrases. Si je pense que l’auteur a voulu faire un effet de réel, je transpose et donne un équivalent français. J’ai eu le cas cette semaine avec une traduction d’un livre plein de petites allusions typiquement américaines. À un moment donné un personnage évoque les TGI Fridays : TGI pour Thank God It’s Friday (« Dieu merci c’est vendredi »). C’est une chaîne de restaurants, c’est très parlant pour des Américains. J’ai décidé de traduire par des « self-service » car cela suffisait pour que l’idée soit comprise en français.



Comment décidez-vous de traduire un titre par exemple ?

C’est l’éditeur qui en décide. J’ai eu une amie traductrice, Monique Lebailly [qui a traduit Le Silence des agneaux] qui était furieuse parce qu’elle avait traduit un très bon livre de Dan Simmons, qui s’appelait The Hollow Man, une allusion à un poème de T.S. Eliot et l’éditeur Albin Michel a décidé de lui donner un titre français sans prendre en compte cette référence. Le titre est aujourd’hui L’Homme nu, ce qui n’a pas beaucoup de sens.



Et pour les noms propres ?

Il faut se poser la question de savoir ce que la majorité des lecteurs va comprendre. Dans les années 50, on traduisait même les prénoms. Il m’arrive, quand je traduis des livres de fantasy destinés aux enfants, de traduire les noms propres qui aident à la compréhension du texte. Ainsi quand un château s’appelle Whitespire je vais l’appeler « Blancheflèche ». Je travaille pour le lecteur et celui qui lit pour la première fois.



Les répétitions en français sont très peu acceptées. Faut-il les changer absolument ?

Pour moi, ce qui fait foi c'est le rythme de lecture. Souvent, je n’ai pas arrêté mon travail à la fin d’un chapitre mais en plein milieu pour me remettre plus facilement dedans. Et le matin, pour me mettre en train, je relis ce que j'ai fait la veille. Quand je vois qu'il y a un obstacle, que ce n'est pas élégant, je le refais et, souvent, c'est à cause d’une répétition. Je fais alors une inversion, je mets un passif...



À ce stade-là vous ne faites qu'une relecture de la version française sans la version originale à côté ?

Oui, tout le travail de traduction proprement dite est fait au premier jet : je me pose les questions de sens et de documentation dès le début.



Dans quelle mesure satisfaire le lecteur français tout en s’attachant à ce qui a été écrit au départ ?

C’est du funambulisme. Il faut toujours se poser la question que l’on soit traducteur ou éditeur. À chaque fois on en discute et on trouve une solution… que l’on regrette souvent cinq ans après.



Quand il y a une subtilité dans le premier tome d’une saga qui n’est expliquée que plus tard, comment faites-vous ?

En général, je m'efforce d'être très fidèle. Quand l’auteur dit que le héros chevauche une jument, je ne mets pas un cheval. Peut-être que dans 300 pages elle va faire des petits, donc si je mets un étalon je vais être bloqué. Mais il peut y avoir des erreurs qui restent.



Dans ce cas-là n'y a rien à faire ?

Si ! Il faut profiter d'une nouvelle édition pour corriger l’erreur discrètement. Il faut espérer que l'éditeur l'ait noté quelque part.

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Comment font les traducteurs avec des maisons comme Pygmalion qui divisent les tomes ?

C'est l'éditeur qui décide où couper les tomes mais le traducteur a la version anglaise complète.

Mais parfois découper le livre en plusieurs parties est une bonne chose. Pour L'Échiquier du mal de Dan Simmons par exemple, coupé en deux volumes, tous les commentateurs étaient unanimes : c’était évident qu’il fallait le diviser en deux, sinon le livre aurait été énorme.



Quelle est la tendance dans votre travail entre respecter l’œuvre originale et l’adapter à un public français ?

C’est très délicat. Prenons l'exemple du débat sur les deux traductions de Moisson rouge de Dashiell Hammett : l’ancienne traduction serait plus « francisée » alors que la nouvelle respecterait plus littéralement les références américaines. Finalement ce sont deux œuvres différentes qui ont chacune leurs atouts et leurs défauts. Mais dans la « Série Noire », c’est monstrueux ce qui a été fait avec les traductions dans les années 40 à 70. Il manquait des passages entiers !



Que pensez-vous des traductions canoniques qui seraient des références indétrônables ?

Pour des textes comme Shakespeare par exemple, j’ai plusieurs éditions des œuvres complètes en français. Lorsque j’ai une citation, je compare les versions que j'ai et je vois laquelle est la meilleure.



Je pensais à Poe traduit par Baudelaire, que l’on n’ose pas retraduire.

Il faudrait comparer le texte de Poe et la traduction de Baudelaire mais il est vrai qu’un texte comme celui-ci a pris une valeur historique. Il l'a traduit à une époque particulière donc peut-être qu’il ne sert à rien de refaire une traduction de Poe en 2012. Après réflexion, pour moi, « affectivement » la traduction de Poe par Baudelaire serait canonique.

 

 

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Plus généralement, le métier de traducteur.

 

Avez vous déjà refusé un contrat et pourquoi ?

Cela m'arrive tout simplement parce que je n'ai pas le temps de tout traduire. Il m'est aussi arrivé de ne pas prendre un livre parce que « je ne le sentais pas ». J'ai essayé de le lire et je ne rentrais pas dedans. On sait très bien que si le traducteur traîne des pieds, le résultat ne sera pas fameux. Il y a quelque mois j'ai reçu un coup de fil pour traduire un bouquin urgent en équipe. C'était un livre sur la traque de Ben Laden, rien à voir avec la S.F et il fallait le sortir avant la campagne électorale américaine. J'étais intéressé mais je n'étais pas libre et ne pouvais pas m'interrompre.


 
Vous arrive-t-il de travailler sur deux projets simultanément ?

C’est très rare. Il faut vraiment que je sois pressé par le temps. Parfois j’arrête de traduire pour faire la relecture de textes déjà traduits.
 


Est-ce que vous avez des à-valoir pour chaque contrat d'édition traditionnel ?

Même si ça n’est pas forcément dit dans la loi, en principe, chez un éditeur traditionnel, il y a un à-valoir, c'est obligatoire, sinon je refuse le contrat.



Que pouvez-vous nous dire sur la question du prix ?

Elle est discutée : quand je travaille avec un éditeur qui m’emploie souvent, c’est toujours le même prix. C’est l’éditeur qui me propose un prix au feuillet pour l’à-valoir puis un pourcentage sur les ventes.



Peut-on parler de concurrence entre les traducteurs ?

La concurrence, j’aimerais dire qu’il n’y en a pas du tout. Malheureusement, avec la crise, la situation tend à changer. Il y a aussi de l’entraide. Je fais partie d’une liste de diffusion sur internet entre traducteurs de l’imaginaire, fantasy et S.F. On s’échange les informations, cependant cela reste entre nous.



Vous faites des devis ? Y a t il des traducteurs en compétition sur un même projet ?

En général, l’éditeur, le directeur littéraire ou le directeur de collection choisit un traducteur et le contacte. Proposer des devis pour prendre le traducteur le moins cher ne se fait pas à ma connaissance dans l’édition.

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Donc on peut parler de réseau et de relations chez les traducteurs ?

Oui bien sûr. Je travaille avec des personnes. J’ai une anecdote qui montre bien le côté humain du travail. Chez « J’ai Lu », Martine Leconte m’a demandé de traduire le troisième tome de la série La Tour sombre de Stephen King avec une autre traductrice. J’ai effectué la traduction et elle m’a dit que je traduirais les tomes suivants. Mais entre-temps elle a quitté « J’ai Lu » et je n’ai donc pas eu le contrat, parce que je n’étais plus connu chez « J’ai Lu ». On travaille réellement avec des personnes.



Ils ne conservent pas les dossiers, les noms des personnes, les contacts ?

Non. Le tome 4 a été traduit par quelqu’un d’autre. Il y a une morale à l’histoire : les tomes suivants ont été traduits par quelqu’un d’autre qui a fait les tomes 5, 6, 7. Mais en 2012, Stephen King a eu l’idée d’écrire un appendice, un petit bouquin qui s’insère dans la série. Il y avait encore eu un changement de personnel chez « J’ai Lu » et j’ai eu cette ultime traduction.



Avec l’enchaînement des traducteurs, y a-t-il un travail de lissage ?

Dans le cas de Stephen King, le traducteur du tome 4 avait lu les trois précédents et la traductrice qui a fait les tomes suivants a harmonisé. Il aurait été plus logique de lui confier cet appendice. Mais l’éditeur ne s’entendait plus avec elle.



Avez-vous des urgences ?

Oui, par exemple pour Ken Follett. C’est un cas spécial car c'est un best-seller mondial et son auteur demande que chacun de ses nouveaux livres soit publié dans le monde entier le même jour ou au moins la même semaine. Ce sont des livres qui font 1000 pages donc on ne peut pas faire autrement que de partager la traduction. Avec les autres traducteurs, nous sommes en constante communication notamment par mail. On s'échange des tuyaux : « Tiens sur ce site, il y a tout le vocabulaire sur les mine de charbon... ». On répond à des questions : « T'es bien sûr qu'avant la Première Guerre mondiale on pouvait trouver des oranges en Angleterre ? – Oui, on a trouvé le schéma de l'exportation des oranges. » Etc. Petit à petit, chacun livre sa partie au chef de projet qui après harmonise le tout.

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Et quand la traduction est finie ?

Dans l’idéal, quelqu’un relit, le directeur de collection par exemple, comme Gérard Klein chez Robert Laffont qui le fait personnellement pour chaque volume de la collection « Ailleurs et Demain ». Parfois, quand c’est une plus grosse maison, une équipe de personnes en est chargée. Et le traducteur valide cette nouvelle épreuve.

Il y a aussi un préparateur qui relit le travail pour tout ce qui est typographie, orthographe et grammaire. Ces corrections sont dans l’idéal validées par moi mais parfois nous n’avons pas le temps. Pour les projets collectifs, il n’y a que le chef d’équipe qui supervise les corrections et les valide. Une fois qu’il est repassé sur le travail des autres traducteurs et que ceux-ci ont validé ces dernières corrections, c’est fini, le chef d’équipe est responsable des corrections apportées plus tard.



Le bon à tirer est-il signé par vous ?

Dans l’idéal oui, pas toujours. Le problème c’est que tout est en flux tendu maintenant. Je me souviens il y a quelques années du cas de figure où on me contactait en janvier pour un travail à faire en septembre... sur un livre qui paraissait en juin l’année suivante ! Maintenant on me contacte pour un livre qui paraît en juin et que je dois rendre en avril !



Et en parallèle, écrivez-vous des préfaces ?

Si on me demande une préface pour un livre que j’ai traduit, je le fais, ça fait partie du « deal ». Ça me prend une journée de travail. Je n’ai pas besoin de beaucoup me documenter, je connais le sujet. Je fais aussi des préfaces gracieuses pour des livres que je n’ai pas traduits même si c’est rare car cela me demande énormément de travail, parfois des dizaines d’heures.

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Pour finir, pouvez-vous nous parler du rôle du traducteur aujourd’hui, est-il un passeur comme dans les années 70 il pouvait l’être pour les œuvres de science-fiction ?

Disons que je ne suis pas un passeur mais un facilitateur notamment avec l’auteur Poul Anderson. Mon confrère Pierre-Paul Durastanti a retouché et amélioré les traductions des récits composant La Patrouille du Temps pour le Bélial’. Les éditeurs m'ont demandé une préface puisqu'ils savaient que j'étais spécialiste de cet auteur. Je leur ai alors parlé de l'existence de trois autres volumes qui n'avaient jamais intéressé personne. Ils étaient très surpris et m’ont demandé s’ils étaient bons. J’ai répondu qu’ils étaient même meilleurs que le premier. Ils ont décidé que si le premier marchait bien, ils les éditeraient. Et ça a bien marché.

 

Vous « poussez » donc des auteurs plus que vous n’en faites découvrir ?

C'est un peu la cuisine de l'édition. Je pense l’avoir fait par exemple pour l’auteur Lucius Shepard. En 2001 ou 2002, Jacques Chambon m'a proposé de faire un nouveau recueil de ses nouvelles. Il a choisi des textes, il me les a fait traduire, j’ai signé le contrat, traduit l’ensemble dont Jacques Chambon était satisfait. Mais il est décédé en 2003. Chez Flammarion on ne savait plus quoi faire de sa collection et donc le recueil n'est jamais sorti. On était allé très loin pourtant, le bouquin avait été annoncé, il était même dans les livres annoncés par la Fnac. Pendant deux ans, il y a eu un livre fantôme sur le site de la Fnac, avec la couverture !

Et puis j'en ai parlé avec Olivier Girard, des éditions du Bélial’, qui était intéressé. Mais racheter les droits coûte cher. Moi j’avais été payé par Flammarion mais ils n’ont jamais sorti le livre, donc je pouvais récupérer ces droits. Olivier Girard n'avait ainsi plus qu'à racheter les droits du texte à Lucius Shepard et moi je lui proposais la traduction avec un à-valoir ridicule. Il a sorti le livre sous un autre titre, pour éviter toute confusion. Le livre a très bien marché et maintenant tous les ans on publie un livre de Shepard aux éditions du Bélial’. Ce n’est pas un best-seller mais on le tire quand même à 3 ou 4000 exemplaires et il y a une reprise en poche.

Le traducteur peut donc donner son temps et faire des concessions pour faire découvrir des œuvres encore aujourd’hui.


Émilie P. et Marine G. Licence pro éditon


Jean-Daniel BREQUE sur LITTEXPRESS

 

 

poppy z brite le corps exquis

 

 

 

 Article de Julie sur Le Corps exquis de Poppy Z Brite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Baskerville Robert Barr 01

 

 

 

 

 

La collection BASKERVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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Published by Emilie et Marine - dans traduction
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commentaires

dupuy daniel 15/06/2016 19:16

Bonjour. Pour le souvenir de Jean-Daniel, voilà déjà trente six et plus, que devient le Capitaine Vulpin ?

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