Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 07:00

jean-descat.JPG

Présentation

Né en 1931, slaviste de formation, Jean Descat a été professeur de langues et de littératures slaves, en particulier du russe et du serbo-croate. Après quelques années à Grenoble, il a ensuite enseigné à l’université Michel de Montaigne, à Bordeaux, où il est resté jusqu’à la fin de sa carrière. Dans les années 1970, il a commencé à traduire depuis le serbo-croate des œuvres d’auteurs pour la plupart inconnus en France et dont il a lancé la carrière, tels que Branimir Šċepanoviċ ou Milorad Paviċ. Lorsqu’il a pris sa retraite, puis plus encore pendant les guerres de Yougoslavie, il s’est tourné vers la Turquie, dont le peuple a une histoire étroitement mêlée à celle des Balkans : il a appris la langue pendant un peu plus d’une année puis s’est mis à traduire des ouvrages. Aujourd’hui, il ne traduit plus qu’exclusivement depuis le turc.


Bibliographie (non exhaustive)

Traductions du serbo-croate

Danilo KIŠ. Jardin, cendre, éd. Gallimard, 1971,1983 et 1989
Dragoslav MIHAILOVIĊ. Quand les courges étaient en fleurs, Gallimard, 1972
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. La Bouche pleine de terre, L’Age d’Homme, 1975, Juillard, 1983 et de Fallois, 1988
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. L’autre temps, in Trois récits fantastiques slaves, L’Age d’Homme, 1977
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. Le Rachat, L’Age d’Homme, 1978
Branimir ŠĊEPANOVIĊ. La Mort de Monsieur Golouja, L’Age d’Homme, 1978 et Juillard, 1983
Meša SELIMOVIĊ. La Forteresse, Gallimard, 1981
Ivo ANDRIC. La Soif et autres nouvelles, L’Age d’Homme, 1980 et Juillard, 1988
Miodrag BULATOVIĊ. Gullo gullo, Belfond, 1987
Choix de poèmes, in Eva de VITRAY-MEYEROVITCH. Anthologie du Soufisme, Bibliothèque de l’Islam, 1978
Petar KOČIĊ. Jablan, in Putevi, juillet-août 1987
Ivo ANDRIĊ. Titanic et autres contes juifs, Belfond, 1987 et Le Serpent à Plumes, 1999
Danko POPOVIĊ. Le livre de Miloutine, Stock, 1989
Borisav STANKOVIĊ. Cinq nouvelles in Migrations, automne 1989
Vladan DESNICA. Le Moine à la barbe verte, in Balkan, 1
Bogdan ŠEKLER. Le Cerisier, Une Tombe à Kalna, in Balkan, 7 et 8
Filip DAVID. Je suis quelqu’un d’autre, in Balkan, 11
Ivo ANDRIĊ. Omer Pacha Latas, Belfond, 1992 et Le Serpent à Plumes, 1999, 2001
Branimir ŠĆEPANOVIĊ. L’Eté de la Honte, Herodotos/ Le Milieu du Jour, 1992
Milorad PAVIĊ. Le rideau de fer, Belfond, 1994
Milorad PAVIĊ. Les chevaux de Saint-Marc, 1995
Filip DAVID. Le Puits dans la Forêt obscure, in Nota Bene, 1995
Antonije ISAKOVIĊ. L’Instant, in Nota Bene, id.
Choix de poèmes in Anthologie des littératures européennes du XIe au XXe siècle, Hachette, 1995
Miloš CRNJANSKI. Poèmes d’Ithaque, in Atlantiques, mars 1998
Srdjan VALJAREVIĊ. Joe Frazier et 49 (24) poèmes, Editions du Rocher, 1998
Isak SAMOKOVLIJA. D’un printemps à l’autre, Payot, 1999
Milorad PAVIĊ. Dernier amour à Constantinople, Ed. Noir sur blanc, 2000
Ivo ANDRIĊ. Contes au fil du temps, Ed. Le Serpent à plumes, 2005

 
Traductions du turc
 
Aslı ERDOĞAN. Le Mandarin miraculeux. Ed. Actes Sud, 2006
SABAHATTIN ALI . La Madone au Manteau de fourrure. Ed. du Rocher (Le Serpent à plumes), 2007
SABAHATTIN ALI. Le Diable qui est en nous. Ed. du Rocher (Le Serpent à plumes), 2008
Murathan MUNGAN. Tchador. Ed. Actes Sud, 2008
Nedim GÜRSEL. Les Filles d’Allah. Ed. du Seuil, 2009
Aslı ERDOĞAN. Les Oiseaux de bois. Ed. Actes Sud, 2009
Murat UYURKULAK. Tol, histoire d’une vengeance, Ed. Galaade, 2010
Nedim GÜRSEL. Sept derviches. Ed. du Seuil, 2010


Entretien

 Quel est votre objectif dans votre métier de traducteur ?
 
C’est de traduire ! Mais pour s’élever un petit peu, j’ai quand même l’arrière pensée, et même le projet, de faire entrer en France, de présenter aux lecteurs français des œuvres peu accessibles. C’est pourquoi je me suis spécialisé dans la traduction de ce que l’on appelle les petites langues, ou disons des langues à faible diffusion en France. Étant slaviste, j’ai choisi le serbo-croate, laissant le russe aux innombrables traducteurs, dont certains sont excellents d’ailleurs, alors que j’étais bien sûr qualifié pour traduire du russe. Et puis quand j’ai terminé ma carrière d’enseignant à l’université, pour des raisons de retraite, je me suis mis à apprendre le turc et j’ai commencé très rapidement à le traduire. Vous voyez que le lecteur français moyen n’a pas accès au serbo-croate ni au turc contrairement à la grande littérature en anglais, en espagnol, en italien, en allemand. Certaines langues n’ont pas ce privilège et on y trouve pourtant des trésors.

 
Ivi-Andric-Contes-au-fil-du-temps.gifEst-ce vous qui proposez des traductions aux éditeurs ?

Il n’y a pas de règle. Maintenant les éditeurs commencent à me connaître et font appel à moi. Mais j’ai quand même toujours en réserve quelques textes et il m’est arrivé de faire des propositions. Bien sûr, quand je trouve un auteur intéressant et talentueux non traduit en français, j’essaie de le faire passer. Mais effectivement, le traducteur est appelé à jouer un rôle de diffusion et de communication dans ce domaine : faire connaître de nouveaux auteurs.
 

Comment êtes-vous arrivé à traduire votre premier texte ?

Il m’a été proposé par un écrivain yougoslave qui voulait faire connaître ses œuvres du public français. Je précise qu’il parle très bien français et qu’il avait déjà traduit des auteurs français de façon talentueuse. Il m’a contacté, nous nous sommes rencontrés et il m’a demandé de traduire ses livres. Je n’avais pas fait de traduction à part pour la routine pédagogique. L’enseignement du thème et de la version ce n’est pas de la traduction. C’est donc comme ça que j’ai commencé, et ça m’a plu et j’ai continué, mais ce n'est pas moi qui ai pris cette initiative en premier. J'avais tout de même fait des bouts de traduction auparavant pour mon professeur à Bordeaux, lui-même traducteur.
Scepanovic-L-Ete-de-la-honte.gif
 
En quelles langues traduisez-vous ?

 
En français à partir du serbo-croate. La réponse est évidente car la déontologie prescrit d'écrire strictement vers sa langue maternelle. À moins de s'appeler Nabokov, Julien Green, c'est-à-dire d'être parfaitement bilingue et d'être capable d'être un grand écrivain dans deux langues, d'avoir deux langues maternelles en somme.


Vous est-il arrivé de refuser des traductions ?

Oui. Il peut y avoir plusieurs raisons : soit le texte ne m'intéresse pas, soit je suis saturé et je n'ai pas le temps car j'ai déjà d'autres contrats. Je viens d'accepter in extremis un contrat, qui a été modifié pour se plier à mes exigences d'ordre chronologique. J'ai refusé il y a quelques mois de traduire le prix Nobel turc, Orhan Pamuk, pour Gallimard parce que j'avais déjà divers projets. C’était aussi un livre de 600 pages dont on me demandait la traduction dans un bref délai, c'était tout à fait hors de question. Et je vous avoue aussi que je n'aime pas traduire les gros pavés. Il y a de très bons pavés, mais je préfère pour ma part lire des livres courts, et c'est quand même moins lourd à traduire. On peut aussi appeler ça de la paresse. Après tout, il faut faire les choses par plaisir, sinon on les fait mal. J'ai travaillé sur la traduction professionnellement, en tant que traducteur mais aussi comme enseignant parce que j'avais des cours et des séminaires de traduction. Mais je me désintéresse du côté théorique, qui me paraît… je ne veux pas dire farfelu, mais enfin qui ne me passionne pas. Je suis un praticien. Je ne suis pas un théoricien !
 

Asli-Erdogan-Les-oiseaux-de-bois.gifComment avez-vous commencé à traduire depuis le turc ?

 Il y a d’abord un premier élément : le serbe est une langue des Balkans, qui ont été une possession ottomane pendant des siècles. Le turc se parlait abondamment, c’était la langue principale de l’élite dirigeante, et il s’est insinué dans la langue des locaux, et pas uniquement les Serbes mais tous les habitants des Balkans. Il y a eu donc énormément d’emprunts à la langue turque. Puisque les Balkans sont restés dans l’espace ottoman pendant très longtemps, il en est resté beaucoup de choses, dans les mœurs, dans la langue, dans l’habitat, etc., et je dirais même dans le type car bien entendu il y a eu des mélanges. Donc de la Serbie, je n’avais qu’un pas à faire pour aller en Turquie. Et au fond je ne sais pas pourquoi j’ai mis autant de temps à le faire. Car pour comprendre cette région du monde, il faut connaître surtout la Turquie. Alors quand je suis arrivé à la retraite, il y a peu de temps, j’ai eu envie de faire autre chose. En tout cas cela me paraît évident. Donc je me suis mis à apprendre le turc. Mais ce n’était pas quelque chose de très original car comme je vous le dis, c’est la porte à côté. Ça m’a donné d’immenses satisfactions, ça m’a été très utile et très profitable car comme vous le savez les Balkans ont été dans un déchirement atroce (les guerres de Yougoslavie dans les années 1990), qui a été pour moi le traumatisme de ma vie, je pense, et ça a eu un effet salutaire de se tourner vers autre chose, de respirer un peu d’air frais, celui de l’Anatolie et d’Istanbul. Ça m’a appris beaucoup de choses sur les Balkans qui étaient restés encore un peu flous dans mon esprit.


On dit que pour traduire un texte il faut bien connaître la langue et la culture qui vont avec…

Bien sûr, on ne peut pas traduire uniquement avec un dictionnaire. Un dictionnaire est extrêmement laconique. Ça ne vous donne que les équivalents. Le dictionnaire est un outil de travail très utile, que l’on peut consulter, mais on ne peut pas y chercher ce que l’on ignore. On met de l’ordre grâce à lui dans ce qu’on sait déjà, on y apprend quelques petites choses du point de vue lexical mais c’est à peu près tout. Je conseillais toujours à mes étudiants de lire sans dictionnaire parce qu’il faut accéder au texte par soi-même. Quand c’est vraiment impossible, on s’aide du dictionnaire, mais ce n’est pas lui qui fait apparaître le texte.

 
Comment avez-vous fait pour traduire du turc alors que, au départ, vous ne connaissiez pas la langue Nedim-Gursel-Sept-derviches.gif?

Dès que j’ai eu accès à la langue je me suis mis à traduire dans des exercices puis très vite pour l’édition : un an et demi après environ. Je précise que j’avais recours au dictionnaire pour m’éclairer. On peut avoir accès à un texte dont on connaît à peu près le tiers du lexique. Rappelez-vous vos premières lectures d’enfant. Un enfant n’a pas beaucoup de lexique. Avec la lecture on vit dans un monde magique où la plupart des mots sont incompréhensibles. C’est pour ça que je conseillais à mes étudiants de lire sans dictionnaire. Mais peu à peu le sens se façonne et si on lit beaucoup on arrive à pénétrer la langue. Mais elle garde un peu cette magie. Et les textes de qualité gardent ce mystère parce que le bon écrivain passe le sens toujours à côté des mots. Le traducteur doit jouer à cette espèce d’alchimie. Le bon écrivain place son sens dans un espace inter-lexical. Et puis il y a la polysémie des mots et entre les mots ce réseau de sens. L’écrivain s’y oriente. Le lecteur-traducteur doit faire le même parcours. Le mot n’est plus qu’un repère mais le sens n’est pas là. Je voudrais vous indiquer ce que sont pour moi les priorités dans la traduction. Pour moi la priorité absolue c’est la prosodie, la musique. Il n’y a pas de texte littéraire sans musique. Alors celle-ci n’est pas la même en français qu’en turc mais il faut de la musique. Alors le reste ; le sens, la connotation, c’est la routine, ça ne mérite même pas que l’on en parle, c’est sans aucun intérêt. La poésie et la musique sont la priorité absolue. Le traducteur qui ne perçoit pas ça, qui ne baigne pas dans la musique du texte en essayant de la recréer à sa manière, je pense sérieusement qu’il ferait mieux de faire un autre métier.

 
Vous êtes-vous imprégné de cette culture turque ?

Non, mais ma connaissance des Balkans faisait que je n’étais pas tout à fait innocent. Mais je précise que j’étais dans mon domaine, la traduction. Je n’étais pas novice en matière de traduction même si je l’étais un peu en ce qui concerne le turc. Je ne me suis pas lancé dans des textes qui exigeaient une connaissance approfondie de la culture et des traditions turques bien sûr, mais vous savez, on glane en chemin car j’ai commencé à traduire et j’ai en même temps continué à lire. C’est en lisant du turc que j’ai fait ma formation. Il y a eu les premiers temps, la première initiation : décortiquer la grammaire que j’ai apprise tout seul. Dans un deuxième temps, très rapidement, dès que j’ai pu je me suis plongé dans des textes et c’est comme cela que j’ai fait ma culture. Vous savez qu’en lisant on peut tout apprendre et tout découvrir.

 
Est-ce que vous allez renouveler l’expérience avec une autre langue ?

Pourquoi pas ? Je ne sais pas, pour l’instant je suis occupé avec le turc, la demande est forte. Ça m’intéresse et j’ai beaucoup à apprendre et je ne suis pas dilettante, lorsque je commence quelque chose j’aime bien aller jusqu’au bout, je suis assez obstiné. Mais pour le russe, le serbo-croate, je pense que je connais bien cet espace-là et donc il me reste toujours des choses importantes à apprendre mais rien d’essentiel. Pour le turc, j’ai encore beaucoup de choses à apprendre qui me passionnent. Ce qui ne veut pas dire que je tourne le dos aux langues slaves, mais je ne pense pas y revenir pour l’instant. Si je dois continuer dans la traduction, je pense me tourner vers d’autres langues.

 
Est-ce que vous prenez des libertés par rapport aux textes que vous traduisez et y mettez de votre personnalité ou est-ce que vous cherchez à vous effacer ?

 Non, il faut toujours chercher à s’effacer parce que ma personnalité je la mets forcément dans les textes que je traduis puisque ce que je remets à l’éditeur c’est mon texte. Je pense que l’honnêteté veut que l’on se fasse le plus petit possible et que l’on mette toute son attention à comprendre, à saisir, à percevoir l’original.

 
De ce fait, vous considérez-vous comme un auteur, l’auteur de ce texte en français, ou plutôt comme le traducteur ?

Non, absolument pas. Si on veut aller au fond des choses, il y a un peu de charlatanisme dans la démarche du traducteur car on s’approprie un texte puis on en fait un autre. Il faut donc gérer ça avec sérieux et honnêteté mais ils ne doivent pas se substituer totalement à la créativité. Ainsi la traduction existe, elle est lisible, le travail a un sens mais qui peut déborder un peu et qui déborde. Ceci dit, j’élargis un peu le débat. Il existe des traductions sérieuses qui collent au texte original et sont quelquefois géniales ou ennuyeuses et il y en a d’autres, très libres et très séduisantes mais qui s’éloignent du texte. Mais toutes ces traductions mises bout à bout constituent un corpus, l’essentiel de ce qui est lu dans le monde. Par exemple, qui lit l’Ancien Testament, livre le plus lu dans le monde occidental, dans la langue originale ? Chacun s’est attaqué à la lecture d’une ou plusieurs traductions pour un même texte. Donc les traductions avec tous leurs défauts, toutes leurs imperfections, et Dieu sait que les traducteurs ont été accusés de trahison, mais ils avancent, ils font leurs traductions avec sérieux ou quelques fois moins de sérieux mais elles existent, mais le texte original, lui est là, il ne bouge pas. La traduction, elle, est signée, on peut toujours la jeter et on en refait d’autres et un même texte sera alors traduit en français vingt fois, trente fois, au cours des siècles. Mais il y a toujours des traductions qui font autorité. Un texte, c’est donc l’original et toutes ses traductions et le traducteur est absolument indispensable à l’existence même d’un texte.
 

Prenez-vous contact avec les auteurs que vous traduisez ?

Oui, à condition qu’ils soient vivants naturellement. Mais j’ai une prédilection pour les auteurs vivants. J’ai tout de même traduit un auteur turc décédé en 1948 avec beaucoup de plaisir. J’entretiens avec certains des relations très amicales. C’est agréable et réconfortant pour le traducteur de savoir que l’homme est vivant et d’avoir avec lui des échanges voire de l’interroger sur son texte. Je précise d’ailleurs, qu’en général, c’est une démarche perdue d’avance, on ne tire pratiquement rien de l’auteur quand il s’agit de la traduction ou même d’expliquer son texte. Chaque fois que j’ai essayé, cela a été l’impasse totale : le plus souvent, il ne connaît pas la langue. J’ai tout de même eu une relation intéressante avec un auteur turc, qui maîtrise parfaitement le français, mais c’est exceptionnel.


Mais si vous ne demandez pas de précisions sur le texte que vous traduisez, pourquoi prenez- vous contact avec les auteurs ?

Souvent les contacts sont antérieurs aux traductions. Il est souvent arrivé que les auteurs viennent me proposer un texte. Et s’il me plaît, je le traduis. Cette relation peut être surprenante quelquefois : un jour, j’ai reçu d’un auteur son texte à l’état de manuscrit. Je l’ai lu puis je me suis attaqué à la traduction sans qu’il le sache, mais un paragraphe me chagrinait, je lui en ai fait part et lui ai demandé de le revoir. Il m’a rappelé pour me donner sa nouvelle version : c’était la traduction de ma traduction. Nous étions donc arrivés au même résultat, après réflexion, c’est vous dire que la distance entre l’auteur et le traducteur n’est pas si grande qu’on veut nous le faire croire. Il y a une connivence et une lecture du texte qui peut être la même après tout. Cela m’a beaucoup conforté dans l’exercice de cette profession. Je me suis dit que finalement nous ne sommes pas si charlatans que cela. Aussi je pense que le traducteur est le lecteur le plus perspicace. Personne ne décortique un texte comme un traducteur, même pas le linguiste qui fait de l’explication de texte : il reste à un niveau très superficiel à côté du traducteur. D’ailleurs, quand on lit certaines analyses de textes dont on a fait la traduction, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de lacunes parce que certaines choses n’ont pas été perçues. Parce que l’interprète a sa propre interprétation tandis que le traducteur ne pense pas à sa traduction, il pense au texte.
Murat-Uyurkulak-Tol.gif
 
Si vous connaissez peu l’œuvre d’un auteur, est-ce que vous faites des recherches ?

Les recherches, quelquefois elles s’imposent mais ce n’est pas mon truc. J’ai un texte, il contient tous ses éléments et l’on peut travailler là-dessus. Alors naturellement il y a des informations à rechercher. Par exemple, j’ai récemment traduit un texte qui était sur l’Islam et il a bien fallu que je lise attentivement le Coran, que je m’informe. Ça fait un programme de lecture, bien sûr. C’est comme cela que je fais ma culture turque. Mais si l’on me propose un texte qui d’emblée laisse à penser qu’il va falloir se plonger dans des recherches compliquées, je vous dirais que cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est l’élément créatif, là je m’amuse. Si l’on en fait trop on s’égare aussi quelquefois. Il m’est arrivé de trouver des erreurs historiques chez certains auteurs. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Je vais vous citer un cas sans donner le nom : il y avait écrit dans un texte l’expression « les machines volantes de Michel-Ange ». Alors j’ai traduit « les machines volantes de Léonard de Vinci », bien évidemment. Je n’ai même pas demandé l’avis de l’auteur pour pouvoir discuter, ça ne se discute pas… D’autant plus que Michel-Ange n’avait rien à y faire, c’était les machines volantes dont il était question. Si ça avait eu un rôle dans la structure de l’œuvre j’aurais bien dû passer par là ou refuser de la traduire. L’œuvre a été rééditée et lors de la deuxième édition l’auteur a exigé de l’éditeur (Gallimard) que l’on remettre « les machines volante de Michel-Ange ». Vous parlez d’érudition mais vous voyez que quelquefois ça reste à un niveau rudimentaire. Il tenait à son idée originale et il ne s’est pas documenté. Quelquefois, le traducteur est plus sérieux, plus consciencieux que l’auteur.

 
Est-ce que ça vous arrive que des auteurs contrôlent vos traductions ?

Ça m’est arrivé à partir du turc en accord avec l’auteur qui est un parfait francophone, à qui j’ai fortement conseillé de traduire lui-même ses œuvres mais il est très content de mes traductions et il m’a dit : « pour la traduction c’est toi qui formules comme tu veux ». Simplement sur le texte il était méticuleux, très consciencieux. C’est une bonne expérience que je ne souhaiterais cependant pas recommencer. Ça va dans la mesure où on peut avoir des doutes sur le sort du texte. Mais d’une manière générale, à part quelques exceptions, il ne faut pas trop compter sur l’auteur pour vous éclairer quand il s’agit de traduire. Il y a même des auteurs qui sont de véritables fléaux pour le traducteur parce qu’ils ne sont jamais contents. Vous avez l’exemple de Kundera qui est, je ne dirais pas un fléau, mais redoutable pour ses traducteurs, il n’est jamais content. Alors c’est vrai, il y a eu peut-être de mauvaises traductions, je ne sais pas, je ne les ai pas lues. Mais c’est insupportable car c’est le traducteur qui signe sa copie, bonne ou mauvaise, ce n’est pas une copie anonyme.
 

Justement, on dit souvent que le traducteur est assez invisible pour le lecteur car peu d’éditeurs mettent le nom sur la couverture.

C’est vrai qu’on occulte le traducteur et peut-être que certains trouvent que c’est abusif. Je n’en suis pas sûr. Il m’est arrivé d’avoir non seulement mon nom en première page mais aussi une notice sur le traducteur. C’est une petite satisfaction d’amour-propre mais ce n’est pas essentiel. Ça c’est sur un plan pratique mais sur le plan plus général, moral, je pense que, la formule n’est pas de moi : « le chef-d’œuvre du traducteur est de se faire oublier ». Je me souviens qu’un jour un ami écrivain avait lu dans la presse française un article très élogieux sur son œuvre avec des tartines de citations. Il y avait au moins 20-30 lignes du texte. Et il me dit, « mais Jean, tu n’es mentionné nulle part ». Je lui dis « tu ne sais pas le bien que ça me fait, c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un traducteur ». On cite vingt ou trente lignes de moi sans me nommer, ça veut dire que l’on m’a tout à fait oublié et que j’ai bien fait mon travail.
 

Est-ce que vous avez eu des retours inattendus, peut-être même de lecteurs ?

 
Oui, assez souvent. Des gens qui vous dénichent et qui vous écrivent. Ce n’est pas si anonyme que ça après tout. Et puis disons que le statut du traducteur commence à se dégager. Il y a des associations des traducteurs qui se remuent un petit peu pour se faire une place au soleil. C’est un travail de second ordre mais un travail honorable.


Propos recueillis par Audrey, Justine et Anaïs, L.P. éditeur.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Audrey, Justine et Anaïs - dans traduction
commenter cet article

commentaires

SIMONIN MARIE-PIERRE 09/12/2011 18:48

Bonjour

Je m'occupe d'une bibliothèque dans un centre pénitentiaire et je suis à la recherche de livres en serbo croate pour des femmes incarcérées, parlant peu le français.
Si vous aviez des pistes d'éditeurs ou un moyen de me procurer ce genre de documents.
Je vous remercie.
MP Simonin

simonin 09/12/2011 18:44

essai

Recherche

Archives