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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 07:00

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Jean Guiloineau est une personnalité reconnue du monde des lettres françaises et ce à deux titres. Après avoir consacré une partie de sa vie au théâtre, notamment à la Sorbonne et en tant que professionnel, et à l’action culturelle dans de grandes villes de France, M. Guiloineau s’est tourné vers l’écriture. Il est aujourd’hui un auteur reconnu pour ses différents écrits sur l’Afrique du Sud et l’apartheid. Pourtant, cette carrière d’écrivain a commencé par le biais de la presse lorsqu’en 1978 il devint journaliste pour plusieurs périodiques tels que Politis, Le Monde ou encore Politique-Hebdo. Il est, en même temps, à l’origine d’un essai sur le théâtre (Le Théâtre chez Larousse) et de deux publications sur la Chine (Vivre à Pékin et La Chine, L’U.R.S.S et les autres, tous les deux édités chez Plon), pays qu’il connaît bien puisqu’il revenait d’un séjour de deux ans à Pékin où il a effectué un travail de rewriting dans la revue Littérature chinoise. Il a commencé son travail de traduction l’année suivante, se spécialisant sur les auteurs américains et sud africains. Enfin, il décide en 2002 de créer sa propre revue littéraire, Siècle 21, dans laquelle il traite beaucoup de littérature étrangère.


Pensez-vous qu’il faut d’abord être écrivain avant d’être traducteur ? Par quoi avez-vous commencé ?

Je pense que ce n’est pas nécessaire. Mais les « écrivains-traducteurs » ou « traducteurs-écrivains » ont une attitude différente devant le texte à traduire (Cf Gide ou Giono). Pour ma part, j’ai toujours écrit, avant et pendant que j’étais traducteur. Et j’ai toujours considéré la traduction comme une forme d’écriture ou un prolongement de l’écriture.

Cela pose un problème annexe : celui de la formation des traducteurs. En ce qui me concerne, j’ai fait des études de lettres « en général » : Quatre certificats (dénomination ancienne !) de lettres : Littérature française, Grammaire et philologie française, Phonétique française, Etudes théâtrales + un certificat de Littérature anglaise. Enfin un DES (diplôme d’études supérieures) de phonétique française. (À l’époque, 4 certificats donnaient une licence). Beaucoup de mes collègues (excellents) traducteurs ont une licence ou une agrégation d’anglais ou d’allemand et n’ont pas de formation universitaire en langue et littérature françaises. Cela implique une attitude différente devant le travail de traduction. J’ajoute d’écriture. Mais les grands écrivains n’ont pas fait nécessairement d’études de lettres : Zola n’avait pas le bac, Flaubert a abandonné ses études supérieures avant de les avoir commencées. Et Rimbaud ! Et Genet !

QBreytenbach-Guiloineau.gifuestion fondamentale : Quand on traduit, est-ce que la connaissance de la langue étrangère est plus importante que la connaissance de la langue française, ou l’inverse (ou les deux !)


Est-ce que vous choisissez les auteurs que vous traduisez ou est-ce que ce sont généralement des commandes d’éditeurs ?

On ne choisit jamais. Ce sont toujours les éditeurs qui proposent. Une seule fois, j’ai proposé directement un livre de Breyten Breytenbach (Afrique du Sud) aux éditions Actes Sud (directement à Hubert Nyssen).


Quelle est votre méthode de travail pour la traduction d’un roman ?

Quand il s’agit d’un grand écrivain : connaissance de l’univers de l’auteur : pays, histoire, culture, cuisine, faune et flore, etc. tout. Puis connaissance de l’œuvre en langue originale et en français, si déjà traduite. (Lecture critique). La seule connaissance de la langue de l’auteur est insuffisante. Cela est valable évidemment pour tout type de texte. Deux exemples :

Je lis actuellement un livre de lettres et de documents de Nelson Mandela : Conversations avec moi-même. Page 305, je lis : « Zami a eu un accident de voiture au mont Ayliff. » En réalité, Mount Ayliff est le nom d’une ville du Transkei, sur la nationale N°1, pas celui d’un « mont ». Il manque au traducteur la connaissance du pays.

Lors d’un atelier aux Assises de la Traduction à Arles, un traducteur proposait un texte qui était la description d’un quartier de la ville du Cap en Afrique du Sud, le district six. Avant de commencer, il a expliqué que ce texte était une évocation du temps passé, et qu’il n’était pas politique puisqu’on n’y parlait pas de l’apartheid. Mais le district six est un ancien quartier à la population mélangée, qui a été rasé par les autorités d’apartheid pour en faire un quartier réservé aux Blancs. La réaction de la population a été si violente que les autorités n’ont pas osé le reconstruire après l’avoir rasé. L’évocation par l’auteur du quartier avant sa démolition faisait de son texte un texte éminemment politique. Il manquait au traducteur la connaissance de l’histoire de l’Afrique du Sud.   
 
Très souvent, j’accompagne mon travail d’une implication personnelle. C’est le cas en particulier pour l’Afrique du Sud. J’ai traduit une quarantaine de livres sud-africains, tous orientés sur la lutte antiapartheid : André Brink, Nadine Gordimer, Breyten Breytenbach, Karel Schoeman, Nelson Mandela, etc. J’ai écrit deux livres biographiques sur Nelson Mandela et de très nombreux articles et émissions de radio (France Culture). Cela s’est accompagné de plusieurs voyages en Afrique du Sud.


Je pense que le travail de traducteur ne peut se résoudre à un travail de technicien. Les grandes œuvres ont des implications culturelles, sociales, politiques, humaines, historiques. Cela est particulièrement vrai pour les œuvres de combat (Afrique du Sud), dont la portée politique est d’autant plus forte que leur valeur littéraire est grande. Il me semble difficile que le traducteur ne s’implique pas personnellement, voire ne s’engage pas en traduisant ces œuvres.


Vous est-il arrivé de vous attacher à l’une des œuvres que vous avez traduites ?

Oui, en particulier l’œuvre de Breyten Breytenbach. Parce qu’il habite Paris, ce qui nous donne la possibilité de nous voir facilement et de travailler ensemble. Nous sommes devenus amis au fil du temps (depuis sa libération en 1982, après sept ans de prison en Afrique du Sud).

 

 

Quels sont les problèmes les plus récurrents dans la transcription d’une langue à une autre ?

De façon générale, la difficulté principale, c’est l’écriture même de l’auteur, qui est en soi une « langue ». Cette langue s’inscrit dans un univers personnel, un milieu spécifique. Il est évident que l’œuvre de Toni Morrison par exemple s’inscrit dans une histoire très particulière : histoire de l’esclavage, lutte pour les droits aux Etats-Unis, culture spécifique (jazz, blues, etc.)  À cela il faut ajouter les types d’expression spécifiques (argot…) Puis, dans le cas de Toni Morrison, une puissance d’évocation exceptionnelle, une maîtrise de l’anglais, un souffle poétique et un jeu avec des « argots » qui montrent les différences de classe, d’histoire, de culture entre Noirs et Blancs, et entre Nord et Sud. C’est cela qu’il faut rendre, c’est-à-dire transmettre au lecteur français, avec les seules ressources de la langue française, qui a une autre histoire, une autre culture et d’autres problèmes.


Avez-vous déjà traduit du français à l’anglais ? Si oui, quelles œuvres ?

Oui. J’ai traduit en anglais un scénario tiré d’un roman d’André Brink (Un Instant dans le vent). Le scénario avait été écrit en français (d’après la traduction française du roman qui n’était pas de moi). Le film devait être tourné en anglais. Il fallait donc traduire le scénario. Mais en général, c’est quelque chose que j’évite de faire. Mon anglais étant insuffisant pour traduire, c’est-à-dire « écrire », une œuvre littéraire en anglais.  


Quelle œuvre fut la plus compliquée à traduire ? Pourquoi ?

Toutes sont compliquées à traduire, s’il s’agit véritablement d’œuvres littéraires. Mais j’ai un souvenir curieux. On m’avait proposé de traduire rapidement, pour une collection de livres « de gare » (pulp fiction), un petit roman (genre roman « d’amour »). On m’avait assuré que cela pouvait se faire en un week-end. Je n’avais jamais lu ce genre de livre. Je me suis retrouvé devant une impossibilité. J’ai rendu – trois semaines après – une traduction plus courte que l’original tellement j’avais coupé de stupidités et d’« indécences ». L’éditeur m’a payé mais il  a fait refaire la traduction !


Certains livres de Breyten Breytenbach sont assez difficiles à traduire. Expression poétique, voire de nature philosophique. Paradis de Toni Morrison a été aussi difficile à traduire, pour d’autres raisons. Multiplicité des personnages et des univers propres à chacun, prose de nature poétique…


Pourquoi avez-vous décidé de traduire L’Œil le plus bleu ?

Je n’ai pas décidé, c’est l’éditeur Christian Bourgois qui me l’a proposé. Mais j’ai évidemment accepté immédiatement parce que je considère que Toni Morrison est un des plus grands écrivains américains et même au-delà.


Qu’avez-vous ressenti à la première lecture ?
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La première lecture m’a posé de nombreux problèmes dans la perspective de la traduction. Ce premier roman de Toni Morrison m’a semblé assez différent de ceux que j’avais déjà lus (Sulla, Beloved, Tar Baby…) L’univers enfantin spécifique, les rapports faits de violence et de tendresse, une sorte de rage contenue liée à la situation des Noirs (aujourd’hui on dit Afro-Américains !). Il fallait rendre tout cela en français avec la même élégance, la même grâce que l’écriture de Toni Morrison. Le fait de ne pas avoir lu le roman auparavant en français m’a aidé. J’étais « neuf » en quelque sorte devant ce roman et devant l’œuvre de Morrison.


Avez-vous eu des contacts avec Toni Morrison pour la traduction de cet ouvrage ?

Je n’ai pas eu de contact avec elle pour ce roman. Je l’ai rencontrée longuement par la suite quand j’ai traduit Paradis. En outre, la bibliothèque Méjanes d’Aix en Provence a organisé trois jours de rencontres avec Toni Morrison. Comme j’étais présent, nous nous sommes donc vus longuement à cette occasion.

Mais, sans que je sache bien pourquoi, nos rapports n’ont jamais été très chaleureux. C’est une grande dame, une Américaine, très loin de mes origines et de mon univers. J’ai traduit quatre livres d’elle. Je ne la traduis plus.


Comment faites-vous pour retranscrire l’argot de L’Œil le plus bleu ?

D’une façon générale, pour les argots ou pour les langues négligées (rotten English) il n’y a pas de solution vraiment satisfaisante. Un équivalent pourrait être le français de banlieue d’aujourd’hui, mais l’utiliser serait une transposition ridicule qui dénaturerait l’œuvre originale. En fait, il n’y a pas de solution. On propose quelque chose pour que le lecteur français « se fasse une idée » en jouant sur les niveaux de langue, les fautes de grammaire, les négligences. Mais on est rarement vraiment satisfait.

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Pourquoi êtes-vous si attaché au thème des Noirs américains et de leur lutte pour faire valoir leur égalité ? C’est en lien avec votre vie personnelle ?

La grande majorité des textes que j’ai traduits posent des problèmes politiques fondamentaux : antiracisme, droits de l’homme, liberté… Voir mon travail sur l’Afrique du Sud. Mais j’ai aussi traduit des auteurs noirs venant d’un autre univers : Ben Okri (Nigeria),  Eddy Harris (Paris en noir et black). J’ai aussi écrit beaucoup d’articles sur la littérature francophone des Caraïbes (Haïti, Martinique, Guadeloupe). Politis, Revue Siècle 21.

 Cela est lié directement à mes origines sociales. Je suis né dans un milieu paysan-ouvrier où personne n’avait fait d’études, où il n’y avait pas de livres, un milieu qui vivait encore en grande partie sur la culture paysanne du dix-neuvième siècle. Les études secondaires et universitaires ont correspondu pour moi à une rupture sociale fondamentale. Ce qui est à la fois douloureux et libérateur. C’est ce vécu, cette expérience qui a été la ligne directrice de ma vie. Etant passionné de littérature et de culture depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours pensé que la culture au sens large, la littérature plus particulièrement, était un moyen d’émancipation essentiel, vital. D’où l’importance déterminante de l’enseignement. Baudelaire, que j’ai découvert à 12 ans, est resté mon maître à penser. J’ai toujours voulu être écrivain. Si j’ai écrit quelques livres, c’est surtout dans le travail de traduction que j’ai trouvé une voie d’écriture. Même si cela reste, malgré tout, une sorte de frustration.


D’une façon générale, je ne supporte aucune forme de ségrégation (sociale, raciale ou autre), d’inégalité, d’injustice. Les faiblesses et les insuffisances de l’enseignement, et souvent son inadaptation, me scandalisent. C’est la voie essentiellement pour lutter contre toutes les formes de ségrégation.
 

N’est-il pas compliqué de traduire une histoire qui n’est pas linéaire telle que L’Œil le plus bleu ?

Cette question reprend des questions posées plus haut. L’aspect non linéaire du récit est évidemment une difficulté. Mais cela n’est pas valable que pour L’Œil le plus bleu. Dans Paradis, le nombre de personnages, leurs vies si différentes, rendaient la traduction difficile parce qu’il fallait s’adapter à leur univers et à leur langage. Cela exige beaucoup d’attention et d’imprégnation. Les lectures nombreuses avant de traduire tel ou tel chapitre sont nécessaires. En fait, pendant le temps de la traduction (huit heures par jour), il faut s’immerger dans le texte, vivre avec lui, le garder en mémoire quand on prend le métro, ou même quand on va acheter Le Monde à 16 heures ! Comme un écrivain qui s’immerge dans le texte qu’il écrit. Pendant le temps de la traduction, on n’en parle pas. On laisse les choses mûrir en soi. 


    Bibliographie des ouvrages écrits par Jean Guiloineau

Essais


Le Théâtre, Larousse, 1978
Vivre à Pékin, Plon, 1978
La Chine, L’URSS et les autres, Plon, 1980
Le Sourire de la Joconde, illustrations de Frédéric Malenfer, Réunion des musées nationaux, 2002


Biographies

Nelson Mandela, Plon, 1990 ; Payot, 1994.
Nelson Mandela, naissance d’un destin, Autrement, 1998.


Nouvelles

Les Premières Lumières du soir, Stock, 1981
 
Roman


Spartacus, HC, 2005
 
Poésie


Antifables, illustrations de Jean Kerleroux, Proverbe, 2000


Propos recueillis par Elsa Chabrol et Léa Dupiellet, L.P. Bibliothécaire

 

 

 

 

 

Ouvrages traduits par Jean Guiloineau chroniqués sur Littexpress

 

 

Rushdie Enfants minuit

 

 

 Salman Ruhdie, Les Enfants de minuit

 

 

 

 

 

 

 

 

Eddy-Harris-Paris-en-noir-et-black.gif

 

 

 Eddy L. Harris, Paris en noir et black

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Elsa et Léa - dans traduction
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commentaires

Jean Guiloineau 30/12/2011 15:23

Voir: LA DOUBLE MORT D'UNE REPUBLIQUE ORDINAIRE, pamphlet citoyen, éditions Mutine 34 rue des Vernottes 21110 Cessey-sur-Tille (octobre 2011)

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