Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 07:00
         conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
Jeudi 4 février 2010

Jean-Pierre Mercier est conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image depuis plus de vingt ans. Considéré comme un des spécialistes du neuvième art, il fait partie d’une génération de passionnés qui a débuté dans la publication de fanzines. Éditeur, bibliothécaire, journaliste, Jean-Pierre Mercier a été témoin et acteur de l’évolution de ce secteur éditorial depuis le début des années 70.

Depuis trente-cinq ans sont entreprises à Angoulême de nombreuses actions en faveur de la bande dessinée dont la plus médiatisée est le Festival international de la bande dessinée. Vers la fin des années 80, une structure a été créée visant à pérenniser ces actions, le Centre national de la bande dessinée et de l’image. Jean Pierre Mercier a fait partie de cette équipe dès les débuts, et est toujours conseiller scientifique dans ce qui est aujourd’hui la Cité internationale de bande dessinée et de l’image. La cité comprend entre autres un musée, une bibliothèque, une librairie, un cinéma d’art et d'essai.

Au cours de cet entretien, nous lui avons dans un premier temps demandé de revenir sur son expérience personnelle de l’édition amateur et professionnelle de bande dessinée, et dans un second temps de nous parler des publications de la Cité de la bande dessinée et de l’image et de l’évolution de ses politiques éditoriales. Enfin nous l'avons fait réagir sur l'évolutions numérique et technologique.

Première partie : édition de fanzine et édition de bande dessinée dans les années 70-80

Parlez-nous de votre parcours.


J’ai suivi des études commerciales que j’ai abandonnées parce que ce n’était pas du tout mon truc. Je suis allé à la fac en psychologie jusqu’à la licence. Entre temps j’ai rencontré un de mes voisins, Sylvain Insergueix, qui faisait un fanzine de bande dessinée. C’était en octobre 1972, je crois. Il faisait ça dans la cave du pavillon de ses parents où il habitait. On avait tous les deux, je crois, 18 ans à l’époque et métaphoriquement parlant, je ne suis jamais sorti de cette cave. On avait commencé à faire un fanzine1 On était 5-6 et on a fait ça pendant 3-4 ans.


Quel était le titre ?


falatoff.jpgFalatoff. Quand je suis arrivé, une petite dizaine de numéros étaient déjà parus. J’ai appris ce que c’était de faire une interview, d’écrire un article, ce que c’était que de faire de la maquette, de la mise en page. On discutait avec des imprimeurs pour savoir ce qu’était un chemin de fer, enfin on a tout appris sur le tas. En même temps qu’on apprenait tout ça, on faisait également de l’import de publications hollandaises méconnues, qu’on vendait à certains libraires à Paris, ce qui fait qu’on s’est rendu compte qu’il y avait du matériel étranger intéressant. On s’est dit qu’il faudrait le publier, donc on a mis le pied dans l’édition de livres et on a continué. Parallèlement je suis devenu bibliothécaire un peu par hasard pour gagner ma vie mais j’ai pris goût à ce métier. Donc de 1975 à… 1980, je ne sais plus, 1983 ? 1984 (tout ça est très loin) j’étais bibliothécaire à la ville de Paris. J’ai travaillé uniquement dans les sections enfantines, j’en ai un très bon souvenir. En tant que bibliothécaire, j’ai été assez rapidement repéré comme un de ceux qui connaissaient bien la bande dessinée, donc j’ai dû, plus ou moins de façon informelle, m’y coller et assurer des formations. Et je me suis retrouvé dans cette situation étonnante où les gens ont considéré que j’étais un spécialiste : il a donc fallu que je le devienne. En gros je connaissais ce que j’avais lu, ce que je voyais, mais sur l’histoire de la bande dessinée, il faut se replacer dans le contexte, il y a trente ans, on en savait beaucoup moins que ce qu’on sait aujourd’hui.


Vous êtes devenu spécialiste après qu’on vous a considéré comme ça ?


Exactement. Thierry Groensteen2 raconte à peu près la même histoire, Au début je faisais ça un peu, je ne dirai pas en amateur mais, j’essayais d’être sérieux, mais bon en gros, dès que je voyais passer un bouquin sur la bande dessinée je le lisais, j’essayais de me renseigner, j’essayais de me tenir au courant, et c’est comme ça que je me suis formé. Je fais partie d’une génération qui est passée par les fanzines pour devenir ensuite professionnelle. Certains d’entre nous sont devenus rédacteurs en chefs de revues, éditeurs, journalistes, libraires. On a fait tous à peu près le même parcours au début des années 70.


Comment du fanzine, en êtes-vous arrivé à devenir éditeur puis journaliste ?

À partir de 1983-1984, je crois, je suis devenu éditeur à plein temps. Notre maison s’appelait Artefact. Nous étions au début un groupe de 3-4 personnes, il y avait un responsable financier, Jean-Luc Renaud, Sylvain Insergueix était le responsable technique qui fabriquait les bouquins, et moi je m’occupais des relations avec les auteurs, le contenu des livres et la communication, c'est-à-dire envoyer les services de presse et contacter les journalistes. Nous étions au départ une association loi 1901, mais nous nous sommes rendu compte qu’il y avait des limites à ce qu’on pouvait faire avec une association, surtout du point de vue commercial, donc on a créé une maison d’édition, qui était une SARL, et qui a commencé avec un demi-salaire, puis un salaire, puis deux, puis trois… À l’époque de pleine activité, nous étions six. On ne roulait pas sur l’or, c’étaient des salaires tout à fait modestes, mais on avait quand même la possibilité de se payer, ce qui était formidable. On a commencé à « décoller » au milieu des années 80 et puis il y a eu la crise qui a touché la bande dessinée de 1986-87 jusqu’au début des années 90, c’est l’époque où s’est arrêté Futuropolis. On a pris de plein fouet cette vague de récession, une partie du public a déserté le champ de la bande dessinée, et nous étions sur des créneaux quand même assez pointus, ce qui fait qu’on nous avons très vite senti que c’était cuit. Je me suis retrouvé sans boulot en 1986. J’avais des contacts dans les journaux et chez les éditeurs, donc je me suis devenu pigiste, je travaillais pour des petits journaux, je faisais des formations, et je travaillais, alors c’était la grande époque du Minitel et je me suis retrouvé  à fournir des contenus pour des gros éditeurs, je faisais de la veille documentaire pour tous les articles qui vont paraître sur l’éducation, des choses de ce genre. C’était intéressant.


Et après vous êtes devenu conseillé scientifique pour le centre national de la bande dessinée et de l’image ?
 
J’avais gardé des contacts avec pas mal de gens, et un jour il y a une relation  qui me dit qu’à Angoulême se lance un gros projet autour de la bande dessinée, un centre, qui allait devenir le Centre national de la bande dessinée et de l’image. J’en avais vaguement entendu parler parce que je venais tous les ans au festival. On m'a donné un numéro de téléphone, j'ai appelé, j'ai été convié à une première rencontre par un des responsables du projet, puis une seconde et à la fin de cette deuxième entrevue, il me dit : « Bon, écoutez, si vous le voulez, le poste est à vous ». Ça m'a surpris, mais j'ai fini par accepter. Je pensais y rester 3, 4 ans et ça fait 21 ans que je suis là.


En quoi consiste le métier de conseiller scientifique ?
 
Au départ, je n'étais pas conseiller scientifique. On m'a fait venir sur mes compétences en matière de bibliothèque, c'est-à-dire que l'on cherchait un bibliothécaire qui connaisse la bande dessinée. Quand je suis arrivé fin 1988, il y avait une documentaliste et moi. À cette époque le directeur du Festival de la bande dessinée d’Angoulême était parti monter un projet concurrent à Grenoble. Toute l'équipe du CNBDI de l'époque a tout lâché de son propre projet pour porter secours au festival. On a remis ça l'année suivante. Entre temps on m'avait dit qu'il fallait monter la bibliothèque. On a donc réfléchi au projet de la bibliothèque, on a recruté les membres de l'équipe. J'ai été responsable de la bibliothèque pendant deux ans et un jour le directeur de l'époque me convoque dans son bureau et me dit que Thierry Groensteen, qui  était le conseiller scientifique du musée, a beaucoup de travail et qu'on aurait besoin d'une deuxième personne ressource. Thierry est ensuite devenu directeur du musée et moi, donc, conseiller scientifique. Il y avait donc l'équipe de la bibliothèque et l'équipe du musée. Et j'étais entre les deux et sous la responsabilité de Thierry Groensteen. On a travaillé comme ça pendant une dizaine d'années. Être conseiller scientifique à la Cité aujourd'hui comme hier, c'est être la personne ressource en bande dessinée. Ça suppose que j'aie une bonne connaissance des contenus, ce qui est vrai jusqu'à un certain point : il y a des domaines où je suis moins compétent que d'autres. Je suis un bon lecteur de mangas mais je ne suis pas un spécialiste. Mon travail est alors de savoir trouver les gens qui savent quand moi je ne sais pas. Ça veut dire que je suis potentiellement en contact avec tout le monde dans la maison pour discuter des projets. On peut dire que je suis le mur, on jette une balle et on voit si elle rebondit. C'est très rare que je dise « Non, laissons tomber, c'est une mauvaise idée ». Comme tout le monde est très compétent dans cette maison, les choses arrivent, bien structurées et organisées. On se tourne vers moi pour être sûr de ne rien oublier. Je réponds également aux demandes extérieures. Des projets d’expositions, des colloques, des formations, parfois des demandes d’expertise sur des contenus… Il faut regarder, croiser avec les bibliographies établies, les ouvrages de référence ou même sur Google. Internet c'est très bien pour ça. Je dois me tenir au courant, il faut que je lise de la bande dessinée, que je lise toute la presse et la littérature secondaire, que je prenne le temps de discuter avec des gens. Travailler pour le musée, plus particulièrement, c'est participer aux politiques d'acquisition, en concertation avec le conservateur. Combler les périodes ou les genres où nous sommes plutôt mal lotis, réfléchir sur la bande dessinée contemporaine, les grands auteurs sur lesquels il faudrait qu'on se « penche », qu'on contacte pour leur demander s'ils sont prêts à nous vendre des œuvres. C'est d’abord un travail de réflexion sur la constitution de la collection du musée et ensuite travailler dessus, renseigner les notices du catalogue… Tout ça fait partie de mon travail. Je n'ai jamais le temps de m'ennuyer.



Deuxième partie : la politique éditoriale de la Cité
CIBDI-musee.jpgCIBDI Musée, façade

Comment est née la revue 9e Art ? Quel a été votre rôle ?

La double mission d’un établissement comme le CNBDI hier et la Cité aujourd’hui, est à la fois de constituer un 9e-art-14.jpgpatrimoine et d’œuvrer à la connaissance de la bande dessinée. Ça peut être prendre la forme d’expositions, d’interventions, de formations, mais aussi l’édition de livres. Très tôt on a fait des ouvrages professionnels, des bibliographies sélectives. On a bien sûr édité des catalogues d’exposition dans un premier temps en coédition avec des éditeurs commerciaux. Quand Thierry Groensteen est devenu directeur du musée, il a proposé que l’on ait une politique éditoriale en propre, c'est-à-dire qu’on sorte des livres avec notre propre numéro ISBN, un diffuseur et tout ce qui s’ensuit. Pendant quelques années on a continué à publier les livres pratiques dont j’ai parlé, mais aussi des catalogues pour les expositions sur Moebius, Crumb, Cestac, Cosey, Caran d’Ache, Veyron… Thierry Groensteen a également proposé de faire une revue, c'est-à-dire d’avoir la possibilité de continuer à traiter, sinon de l’actualité, sinon en tout cas de qui se passe de nouveau, sous la forme d’une publication périodique. On a choisi de faire un annuel c’était une façon chaque année de faire un bilan, d’aborder un thème de fond. Thierry en a été le rédacteur en chef, moi je faisais partie du comité de rédaction, auquel participaient des universitaires, des journalistes, extérieurs à la maison, des noms connus dans ce petit milieu. La revue a vécu 15 numéros comme ça. On a changé la formule à partir du numéro 12, où on est passé d’une revue grand format à une publication de plus petit format avec une pagination plus importante. Le sous titre était « esthétique et patrimoine » mais nous ne voulions pas nous interdire de traiter des sujets « de fond », comme par exemple l’autobiographie, ou la philosophie en bande dessinée, ou la bande dessinée pour enfants... L’idée c’était d’avoir un regard « intelligent », renseigné, cultivé, sur la bande dessinée, essayer de rester abordable mais ne pas hésiter à être ambitieux quant au sujet traité. J’ai remplacé Thierry Groensteen au poste de rédacteur en chef à partir du numéro 14, sans que le propos change fondamentalement. L’an passé, dans le cadre des nouvelles orientations de La Cité, il a été décidé que 9e Art ne serait plus une revue papier mais deviendrait un site Internet, et donc depuis janvier 2010 la revue est en ligne avec un ensemble de dossiers qu’on va compléter et augmenter de thèmes nouveaux, et puis aussi en reprenant tout le fonds des anciens numéros qui sont pour la plupart épuisés. On va faire des pages en .pdf de tout ça et on va les placer sur le site que ça puisse être exploité par les amateurs et les chercheurs, disponibles en téléchargement.


Il y a eu un retour au partenariat d'édition, avec Flammarion notamment, pour le dernier catalogue ?

Il y a eu un changement il y a deux ans. Fin 2007, le CNBDI en tant que structure a cessé d’exister, et il y a eu la création de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image qui est un EPCC, avec la nomination d’un nouveau directeur et entre autres, une politique éditoriale qui fonctionne systématiquement en partenariat avec des éditeurs extérieurs. On a ainsi travaillé avec Flammarion sur l’édition des deux catalogues qui ont paru pour l’inauguration du musée, le 21 juin 2009. Nous sommes en partenariat avec la ville de Paris pour l’exposition Cent pour cent et son catalogue. D’autres partenariats se profilent en fonction des opérations qu’on prévoit.


Quel est le rôle de la Cité dans ces publications ?

Essentiellement le contenu. Les éditeurs viennent nous voir parce qu’on a une collection de planches et des compétences reconnues en matière de contenu, parce qu’on est capable de rassembler ces planches autour d’un thème.


Donc la Cité fournit le contenu et l'éditeur fait la forme ?

On intervient aussi sur la forme, on discute de la présentation, de la maquette. Mon rôle est de recevoir les textes, de vérifier qu'il n'y a pas de grosse bêtise, ensuite c'est la mise en forme classique d'un manuscrit, l’orthographe, le gras, l'italique, les notes, les appels de notes… puis vérifier que la mise en page est correcte, en faire des relectures, jusqu'au bon-à-tirer final.


Troisième partie : évolution numérique et technologique


Que pensez-vous du développement des outils numériques pour les métiers du livre ? Voyez-vous cela comme un atout ou une menace pour le « livre-papier » ?


Ce changement est un fait, et il n’y aura pas de retour en arrière. Comme toujours, on gagne et on perd à cette évolution. On gagne une capacité de récupérer de l’information qui est franchement incroyable. Pour quelqu’un qui comme moi, au temps de la préhistoire, essayait de se renseigner sur l’histoire de la bande dessinée et trouvait un ou deux maigres bouquins et essayait de déchiffrer des choses en espagnol, en italien ou en allemand, c’est fini. On a accès à une quantité énorme d’information c’est une très très bonne chose. D’un autre côté je ne crois sincèrement pas, en tout cas pas dans un délai proche, que ça va être le cataclysme que certains prédisent,  même si le marché est à la veille d’une grande évolution. On a connu la mort des revues (Pilote, Métal Hurlant, etc.) il y a bientôt trente ans, En France, la publication de bandes dessinées s’est organisée autour du livre. 80% du contenu aujourd’hui paraît sous forme d’album. Les nouvelles technologies ouvrent de nouveaux champs dont on n’a pas idée. Là-dessus je suis assez classique, c'est-à-dire que je pense que c’est le contenant qui détermine le contenu, avec quelques constantes de long terme. Le succès de la presse américaine des années d’entre-deux guerres a amené les grandes séries classiques du fameux « âge d’or ». L’évolution de la presse d’après-guerre a fait évoluer cette forme. La bande dessinée franco-belge s’est située dans le champ de la littérature enfantine, ce qui a donné les albums dont la forme s’inspirait de l’édition pour enfants, et qui perdurent aujourd’hui. Il se peut très bien que la bande dessinée telle qu’on la lit aujourd’hui sur papier n’existe plus à des horizons d’une, deux ou trois décennies. Mais il me semble que l’idée de raconter des histoires en image restera. Et des formes nouvelles émergeront sans doute, et je suis très curieux de voir ça dans les années qui viennent.


Réalisé par Manon Picot et Hélène Thabaraud ,
Apprenties à la Cité de la bande dessinée et de l'image,
ANGOULÊME.


NOTES

1publication amateur sur la bande dessinée.
2Thierry Groensteen est l’un des spécialistes reconnus de la bande dessinée en Europe. Auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages sur le domaine, il a été rédacteur en chef des Cahiers de la bande dessinée, de Neuvième Art et directeur du Musée de la bande dessinée de 1990 à 2000. Il dirige aujourd’hui la collection de l’An 2 aux éditions Actes Sud.






Partager cet article

Repost 0
Published by Manon et Hélène - dans Entretiens
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives