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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 07:00

Della traduzione à la traduction
rencontre de deux visions du monde

 

 

Qu’est-ce que la traduction ? La traduction est-elle création, ou bien outil de passage d’une langue à une autre, ou encore les deux à la fois ? Comment une œuvre de l’esprit prend-elle forme en tant qu’objet-livre, traduit pour devenir universellement lisible ? Autant de questions aux réponses mouvantes que nous avons tenté de découvrir en rencontrant Lise Chapuis, traductrice de l’italien à L’Arbre Vengeur.

 L’Arbre Vengeur, « l’éditeur qui cache la forêt »
 
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L’Arbre Vengeur, c’est une petite maison d’édition née en 2002 à l’initiative de David Vincent, libraire, et Nicolas Etienne, graphiste. Avec plus de cinquante titres au catalogue en 2010, L’Arbre Vengeur ne cesse de croître, non sans cultiver une certaine ironie sur elle-même. Ainsi on lit dans le catalogue 2010 que celui-ci sera très utile pour « caler une table au restaurant, [nous] abriter d’une bruine légère, […] allumer un feu quand il fait bien froid », et « pour les plus intrépides, il servira d’étonnant viatique vers les mystérieuses contrées de la littérature excentrique, marginale ou vengeresse. »


La maison avait au départ pour vocation de faire découvrir ou redécouvrir des auteurs oubliés. Aujourd’hui, la prise de risque est indispensable. Ils le disent d’eux-mêmes ; ils sont obligés de se « colleter au monde contemporain des écrivains vivants, assumer des choix contemporains, prendre un peu plus de risques ». Sur les tables des libraires pour une durée indéterminée, leurs livres, même haut perchés, ont toutes les chances de trouver leur lecteur.

L’Arbre Vengeur c’est quoi ?

Une microstructure associative avec trois collections à son catalogue : la collection « Selva Selvaggia » dirigée par Lise Chapuis, elle-même traductrice. Elle couvre le domaine italien. La collection comporte Histoire d’Usodimare. Un récit pour voix seule d’Ernesto Franco ou bien La Léda sans cygne de Gabriele D’Annunzio. La collection « Forêt invisible » dirigée par  Robert Amutio couvre le domaine hispanique. Microbes de Diego Vecchio ou bien Recels d’Alain-Paul Mallard en sont deux titres marquants. Enfin, la collection « l’Alambic » propose des redécouvertes intrépides et est dirigée par Eric Dussert.  Elle comporte deux titres plutôt originaux tels que Harengs frits au sang de Jean Duperray ou bien Un drame affreux chez les tranquilles de Marc Stephane.

C’est surtout une maison d’édition où l’originalité est le maître mot. « Excités, excentriques, humoristes trempés d’acide », ces mots caractérisent la politique éditoriale par opposition au « convenable », au  « bancal » et au « cliché » qui sont bannis.

C’est cette forêt prolifique que Lise Chapuis a rejoint très naturellement.

Lise Chapuis « Il faut être un peu masochiste pour faire ce travail ! »

Professeur et chercheuse en littérature, Lise Chapuis traduit l’italien avant tout pour le plaisir de manier la matière littéraire. Avec elle, aucune virgule n’est due au hasard, comme elle l’explique souvent dans les ateliers de traduction qu’elle anime au lycée des Graves à Gradignan. Rigueur, inventivité, et passion sont ses maîtres mots. Comment s’est-elle intéressée à la traduction, et que peut-elle nous dire sur ce métier encore mal connu ? Rencontre.



Comment êtes-vous devenue traductrice ?

Il y a diverses étapes dans cette longue démarche. Si, pour commencer, l’on revient à ma « pré-histoire », je pourrais dire par exemple que me suis toujours intéressée aux langues : au lycée j’ai étudié l’anglais, l’allemand et le latin, j’ai eu très tôt l’habitude de fréquenter des gens qui parlaient d’autres langues, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Ensuite j’ai fait des études de lettres modernes, puis je suis devenue professeur de français ; par la Antonio-Tabucchi-Femme-de-Porto-Pim.jpgsuite, j’ai fait des études d’italien et passé la maîtrise d’italien. J’ai complété ma formation en étant lectrice dans une université italienne (Pavie, en l’occurrence, une ville universitaire ancienne et renommée, proche de Milan, en Lombardie). Là bas, grâce aux conseils éclairés d’une amie qui enseignait la littérature à l’université, j’ai plongé dans la littérature italienne la plus contemporaine et c’est ainsi que j’ai lu un petit livre qui s’appelait  Femme de Porto Pim, d’un auteur inconnu alors, qui s’appelait Antonio Tabucchi.
 
Il n’était pas traduit, et c’était un livre que j’aimais beaucoup, le genre de livre que j’aurais aimé écrire à ce moment-là. Je me suis dit « ce livre est formidable, il faut que les gens le lisent en France ! ». J’ai eu la possibilité d’entrer en contact avec  l’auteur et de lui dire mon intérêt pour son œuvre, et mon désir de la faire connaître au public français en la traduisant. Et c’est ainsi que j’ai signé un contrat avec la maison d’édition Christian Bourgois à laquelle je conserve toute ma gratitude pour cette confiance qui m’a été accordée à mes débuts. Je crois que la vraie vie littéraire et éditoriale est faite de rencontres et relations comme celles-ci, de confiance et de fidélité, et de passion commune. J’ai donc fait aussi à cette époque-là la connaissance d’Antonio Tabucchi que je suis allée rencontrer à Gênes où il enseignait alors. Cela a été une rencontre importante pour moi, j’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’estime pour lui, et aussi de respect non seulement pour son travail littéraire mais aussi, par la suite, pour ses prises de position artistiques et politiques. J’ai donc traduit Femme de Porto Pim et Nocturne Indien. Tout de suite Nocturne indien a eu le prix Médicis étranger (en 1987), ce qui a été une reconnaissance formidable pour l’auteur mais aussi pour moi, une traductrice débutante. Dans les années qui ont suivi, j’ai traduit une bonne dizaine de livres d’Antonio Tabucchi. Je n’étais pas sa seule traductrice, il y avait d’autres traducteurs mais cela a été un moment important de mon parcours, et j’ai beaucoup appris. Après, naturellement,  j’ai traduit d’autres auteurs,  et travaillé pour d’autres maisons d’édition.



Avez-vous eu la faculté de choisir les auteurs que vous traduisez ?

Oui, assez souvent, et cela parce que j’avais un travail à côté, comme c’est le cas d’un certain nombre de traducteurs. J’ai toujours pratiqué la traduction parallèlement à mon travail d’enseignante et c’est une chance pour moi, car je peux me permettre de choisir, de refuser aussi. Il faut en effet préciser que la traduction littéraire est un métier difficile et peu rémunérateur : rares sont les personnes exerçant cette activité à plein temps qui gagnent largement leur vie. Ne pas être sous la pression financière est un avantage, mais d’un autre côté cela implique un travail acharné et une grande organisation de vie car la traduction littéraire est une activité de longue haleine.



Pour quelles maisons d’édition avez-vous travaillé et comment êtes-vous arrivée à L’Arbre vengeur, maison d’édition bordelaise ?

J’ai traduit pour Christian Bourgois à partir de 1987, pas seulement Antonio Tabucchi mais aussi Alberto Savinio, puis plus récemment Rosa Matteucci. J’ai traduit pour  d’autres maisons d’édition : par exemple  L’Arpenteur, une collection de la maison Gallimard ; également pour une maison d’édition d’origine canadienne très intéressante, très inventive et active qui s’appelle  Les Allusifs, notamment un auteur qui se nomme Giosuè Calaciura et qui écrit des  textes extraordinaires à mes yeux.  La rencontre avec L’Arbre vengeur s’est faite je ne sais plus comment, sans doute par des connaissances communes, mais elle allait de soi, si je peux dire : je suis entièrement favorable à l’existence de vraies maisons d’édition littéraires en région, et je tiens à soutenir ce genre de pari, car je trouve que les éditions régionales versent trop souvent dans un régionalisme facile. On se plaint ensuite que tout se passe à Paris ! Je trouve qu’il est essentiel qu’il y ait des maisons d’édition généralistes littéraires dans toutes les régions. J’ai trouvé le projet de David Vincent et Nicolas Etienne intéressant justement par leur approche strictement littéraire, et c’est pour cela que j’ai eu envie d’y participer. Ils m’ont demandé si j’avais des textes à proposer, bien sûr j’en avais, et ainsi nous avons commencé une collaboration et maintenant je m’occupe de leur collection italienne que nous avons nommée « Selva Selvaggia », parce que cette expression qui signifie « la forêt sauvage » figure dans les premiers vers de la Divine Comédie de Dante, maître du langage italien, et  bien sûr cela a un lien avec l’arbre, que celui-ci soit vengeur ou non. Par la suite, j’ai présenté Robert Amutio, traducteur d’espagnol, aux deux créateurs de l’Arbre vengeur, et il a lui aussi mis sur pied une collection hispanophone qui s’appelle « La forêt invisible », pour rester dans les arbres, si je peux dire. Je soutiens entièrement la démarche de cette maison d’édition et de ses créateurs qui, à mon avis, font un travail remarquable par son exigence.



Combien de temps cela vous prend-il de traduire ?

Pour répondre, il faudrait vraiment se dire « je me mets à mon travail à telle heure, j’arrête à telle heure. » Or, ce n’est pas ça du tout. On passe du temps à chercher un mot, une expression, un titre, parfois il faut créer des néologismes, rendre des jeux de mots. On fait des essais, on trouve plusieurs solutions, on tâtonne… Par exemple j’ai mis pas mal de temps à trouver le titre Passes noires du roman de Giosuè Calaciura, à y penser sans y penser, à griffonner des possibilités. Le titre trouvé n’a rien à voir avec le titre original mais plutôt  avec le contenu du bouquin, il ne s’agissait pas juste de mettre un mot à la place d’un autre, mais de trouver un équivalent qui avait une forte polysémie en français. Pour des recherches comme celles-ci, on ne compte pas le temps passé, ça occupe la tête, il faut jouer avec la langue, surtout la langue d’arrivée, c'est-à-dire le français, mais c’est précisément ce qui me plaît.

 

 

Peut-on dire que l’italien se différencie par sa musicalité ?

Le fait que la langue italienne soit musicale, je dirais que c’est un peu un cliché. Elle a sa musique mais pas plus que d’autres. En revanche, contrairement à ce que l’on peut croire en raison de la parenté latine de ces deux langues,  il y a des différences structurelles entre l’italien et le français qui posent de vrais problèmes au traducteur. La difficulté réside dans l’opposition entre la rigidité du français d’une part et ce qu’Italo Calvino appelle la « ductilité » de l’italien, d’autre part, sa malléabilité si l’on peut dire. Par exemple, en italien, la structure syntaxique suit facilement le déroulement de la pensée, ce qui devient vite impossible en français. De même il y a plus de souplesse et d’inventivité lexicale dans l’italien : par exemple, on peut utiliser à peu près n’importe quel infinitif de verbe pour en faire un nom, ce qui est impossible en français car la substantivation est fixée par le dictionnaire : vous pouvez dire, en français, « le boire » et « le manger », mais pas « le promener » comme peut le faire l’italien. Il y a aussi ce que l’on appelle les faux-amis, qui sont le point commun aux langues romanes proches, et puis il faut aussi toujours faire attention à ne pas se laisser embarquer par l’apparence de facilité, se couler dans l’italien.

Mais, bien sûr, on se trouve dans des milieux culturels qui ne sont pas très éloignés : même si bien des choses peuvent poser problème, on est dans un contexte proche, rien à voir avec l’écart culturel – qui se transcrit naturellement dans la langue – qu’il peut y avoir avec des pays comme, par exemple, le Japon, les mondes arabes, ou d’autres encore.



Que pensez-vous de la notion de fidélité dans la traduction ?

C’est une question que je ne trouve pas vraiment pertinente. Avant d’aller plus loin, je précise que je  pose comme pré-requis que la traduction respecte le texte et ne contient pas d’erreurs grossières, de contresens, faux-sens, d’approximations sur le plan de la langue et du contexte culturel, etc. Mais je ne crois pas qu’il y ait une fidélité de la traduction dans l’absolu. Je pense que chaque traducteur, à chaque époque, croit être fidèle à la lecture qu’il fait du texte.

 En effet chaque lecteur ne retient pas la même chose, et lit le texte différemment : dans la traduction, il y a forcément l’empreinte d’une lecture personnelle. Par ailleurs, on ne peut oublier que notre lecture individuelle est aussi faite de la culture et de l’époque dans lesquelles nous vivons. Chaque fois que je travaille sur ce que j’appelle « les discours des traducteurs », c'est-à-dire les textes que les traducteurs écrivent à toutes les époques pour expliquer leur posture et leurs choix de traducteur (par exemple les traducteurs de Dante à travers les siècles), je suis frappée de voir à quel point chacun pense avoir fait preuve de fidélité, fidélité à la lettre, fidélité à l’esprit, on dirait aujourd’hui fidélité à la langue-culture d’origine ou à la langue-culture d’arrivée. Bien sûr nous pouvons être tout à fait surpris par la différence des résultats, par des traductions qui nous semblent plutôt des adaptations ou au contraire des calques, mais cela signifie aussi que chaque époque se fait une idée différente de  la « fidélité » qu’elle attend d’un traducteur.

C’est d’ailleurs  ainsi que la traduction fait entièrement partie des productions littéraires d’une société, participe d’une culture intellectuelle et artistique, qu’il s’agisse de la façon de traduire ou du choix des langues et des œuvres traduites. Je suis chercheuse en littérature comparée, et cette réflexion sur la place et le rôle de la traduction comme œuvre littéraire au sens large est essentielle à mes yeux. Pour ma part, à mon niveau même, dans ma pratique, je considère la traduction comme une activité littéraire à part entière. Même si j’ai beaucoup d’intérêt pour les questions théoriques de traductologie, ce qui me motive au plus haut point dans la traduction, c’est le corps à corps avec les mots, avec la matière verbale.



Est-ce qu’il arrive que vous soyez un peu « opprimée » par les maisons d’édition ?

À vrai dire très peu, je trouve au contraire que l’on m’a plutôt fait confiance, que ce soit Christian Bourgois, ou les autres éditeurs avec qui j’ai travaillé.

Pour travailler correctement avec les maisons d’édition, je crois qu’il faut respecter les étapes et les délais du travail, il faut savoir être lent, se donner le temps de fourbir sa traduction, de la polir jusqu’au moment où l’on sait que l’on a fait les choix que l’on devait faire et que l’on pourra soutenir les remarques critiques parce que chaque chose posée a été réfléchie. Mais bien entendu il faut aussi savoir être rapide pour retourner des épreuves dans les délais, savoir accepter les remarques des correcteurs, les discuter et envisager l’idée parfois que l’on a pu se tromper. Pour ma part, j’ai toujours été assez exacte dans mon travail pour ne pas me sentir opprimée par qui que ce soit.

Peut-être là où les choses peuvent être plus difficiles, c’est le secteur de la littérature de jeunesse, où il m’est arrivé de traduire, et avec beaucoup de plaisir. Il y a dans ce secteur éditorial un certain nombre de personnes qui ont une idée très (trop) précise de ce qui est (à leurs yeux) bon pour les enfants : ces gens-là ont une certaine propension à gommer les aspérités d’un texte, et dans ce cas il faut résister, car bien souvent ces aspérités-là sont justement ce qui fait le style, la littérarité du texte, et les textes pour la jeunesse peuvent et doivent avoir aussi une forte littérarité, sinon ce n’est que de la bouillie de mots pour enfants.

Par ailleurs, en ce qui concerne les relations avec les maisons d’édition, je dois dire qu’en France on a beaucoup de chance car il y a eu depuis longtemps des gens, des traducteurs,  qui ont milité pour que les traducteurs et leur travail soient reconnus. Je suis membre de  l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France), et cette association fait un travail remarquable pour nous faire connaître et reconnaître dans le milieu professionnel et au-delà. L’ATLF organise des réunions, des journées d’études sur des questions concrètes comme sur des questions plus littéraires, tous les ans ont lieu à Arles des  Assises de la traduction rassemblant de nombreux traducteurs. Cette activité militante porte ses fruits et il y a donc une certaine reconnaissance du travail et du statut des traducteurs en France. Cependant, attention, le résultat n’est jamais acquis, il faut toujours être sur le qui-vive vis-à-vis de tous les professionnels du livre :  par exemple, nous constatons fréquemment que dans des catalogues de maisons d’édition mais aussi dans de nombreuses librairies, et des plus grandes, le nom du traducteur, voire la langue traduite ne sont pas mentionnés, comme si les auteurs étrangers écrivaient eux-mêmes directement en français. Il faut donc toujours se faire entendre, et bien sûr aussi sur les questions de rétribution et de contrat qui restent toujours épineuses et parfois litigieuses.


Cependant il y a des pays où la situation des traducteurs est bien pire et où leur travail est très mal payé. Le risque dans ce cas, c’est l’impossibilité de fournir un travail soigné, et donc une mauvaise qualité des traductions, et finalement une véritable perte au niveau littéraire. Une traduction littéraire, c’est avant tout des problèmes à résoudre : si l’on ne veut pas et surtout ne peut pas les résoudre par manque de temps, on simplifie, on perd le travail sur la langue, sur le style. On perd la littérature.



Souhaiteriez-vous traduire du français en italien ?

Il y a très peu de gens qui traduisent dans les deux sens, du moins dans le domaine littéraire. Littérairement parlant, il est difficile d’avoir la même souplesse, c’est comme le thème et la version. En ce qui me concerne, je suis capable d’écrire en italien sans fautes, voire avec mon propre style, mais je ne suis pas sûre de pouvoir rendre en italien avec toute la finesse nécessaire  tous les aspects stylistiques d’une œuvre d’un auteur français.

Même si ce que l’on appelle le thème est un excellent exercice linguistique, je crois que ce qui me plaît le plus dans la traduction, c’est d’une part d’aller à fond dans la compréhension, l’analyse, la perception de toutes les nuances du texte étranger et ensuite le travail sur ma propre langue, le français pour lui permettre de – ou l’obliger à – s’approcher au plus près de ce que le texte étranger m’a donné à percevoir.

Pour ce qui est de la traduction, je peux aussi traduire de l’espagnol et j’ai d’ailleurs un projet dans ce domaine. Mais franchement, je pense que j’ai encore beaucoup de choses à explorer en italien ! J’ai encore des tas de mots à découvrir, à mieux cerner, mais en français aussi il est vrai… Je peux passer des journées à m’extasier devant des mots encore inconnus, j’adore les dictionnaires, j’ai des dictionnaires étymologiques, d’histoire de la langue, le Littré, Larousse…, mais aussi des dictionnaires bilingues et unilingues dans un certain nombre de langues vivantes et anciennes, j’aime regarder comment le monde se dit dans ces idiomes, comment les langues forment des systèmes complexes, comprendre les relations – quand il y en a – entre les langues.

 

 

 

Cela vous plairait-il d’écrire vous-même ?

J’écris  en effet… mais…pour être écrivain, ou artiste au sens large, il me semble qu’il faut sentir une nécessité, la volonté de s’exposer au regard des autres, et une forte confiance dans son travail pour affronter ce regard. Moi je ne me suis pas encore senti cette urgence-là.  Et puis, il y a une surproduction de livres, tout le monde le dit, les éditeurs, les libraires… beaucoup de livres pourraient nous être épargnés. On peut dire que certaines personnes ont une confiance excessive dans leur propre création et nombreux sont les auteurs qui pourraient s’abstenir. Pour ma part donc, j’ai toujours écrit, mais pour le moment, cette situation de travail sur la langue me convient.

Mais cela dit, attention, sans pour autant me prendre pour un auteur, quand j’écris une traduction, j’ai quand même un projet d’écriture. J’ai lu d’autres œuvres de l’écrivain, j’ai réfléchi sur son œuvre. Je ne pose pas un mot derrière un autre, je cherche à créer un style en français. Il y a une véritable élaboration littéraire. C’est pourquoi je tiens à dire qu’il faut juger les traductions littéraires sur l’ensemble de l’ouvrage considéré et non sur des extraits. Quand on traduit, on ne trouve pas toujours l’équivalent d’un jeu de mots, ou d’un mot, au bon endroit, et parfois on décale ou on trouve des équivalents qui prennent du sens à la lecture globale et non dans le mot à mot. C’est pour cela  qu’il faut faire attention aux comparaisons entre original et traduction. Il faut essayer de comprendre ce qu’a voulu faire le traducteur plutôt que de juger la prétendue fidélité d’un paragraphe d’une langue à l’autre, ce qui à mon avis arrive trop souvent.



Et le traducteur aujourd’hui ?

Aujourd’hui encore, le traducteur est l’oublié de la littérature. L’invisibilité est de rigueur si l’on veut faire de la traduction. Or un murmure de mécontentement s’élève dans le milieu. « Le traducteur se rebiffe ». La reconnaissance est de mise. Les traducteurs veulent être traités avec équité et que leur travail soit considéré. A contrario, certains traducteurs souhaitent rester « l’homme de l’ombre. » Pour eux, la récompense suprême est l’anonymat.

Eternelle interrogation : le rôle du traducteur est de nouveau d’actualité. Simple traducteur ou auteur ? Le débat est ouvert et suscite la polémique. Le dernier roman de Brice Matthieussent, La vengeance du traducteur, en est l’illustration. Le traducteur perd toute déontologie et fustige littéralement texte et auteur.

Une réponse possible : le traducteur est un passeur. Il transmet d’une langue, d’une culture, d’un monde à un autre.  Traduire c’est donc aller à l’encontre de l’inconnu et parvenir à le rendre familier. Fonction d’autant plus majeure de nos jours avec la multiplicité des langues et des mixités culturelles.


Aujourd’hui, le traducteur devient un être polymorphe à mi-chemin entre l’interprète et l’auteur. Que peut-nous dire Lise Chapuis à ce sujet ?


Quelle place a le traducteur littéraire dans la chaîne du livre ?

Dans la chaîne du livre, le traducteur littéraire est dans le secteur de la création, ce n’est pas moi qui le dis, c’est reconnu par son statut même. S’il n’invente pas l’œuvre, il en crée une nouvelle forme. Le fait de participer d’une certaine manière à la création fait de nous des auteurs secondaires. Nous signons un contrat d’édition qui nous garantit des droits moraux et patrimoniaux comme à l’auteur premier. Nous sommes également payés sous le régime du droit d’auteur, à la différence du traducteur technique qui est payé sur un autre modèle.

Mais le traducteur littéraire est plus ou moins respecté selon la maison d’édition, ou le secteur éditorial. J’en ai déjà parlé pour la littérature de jeunesse. Et je pense que le poids du marché et du marketing est de plus en plus grand, surtout dans le domaine de la littérature de « consommation » ou de « genre », où le traducteur, mais l’auteur également sont soumis à la pression économique. D’autre part on voit poindre de plus en plus souvent des systèmes de rétribution qui ne relèvent pas du régime du droit d’auteur. Dans ces types de contrat qui s’inspirent du système anglo-saxon, il y a un risque de perte du regard et des droits du traducteur sur son texte.



 Quels sont vos rapports avec les autres acteurs du livre ?

Je dirais que le traducteur est en contact avec toute la chaîne du livre. Tout d’abord au niveau du texte, l’éditeur, le correcteur, l’auteur parfois…  Les correcteurs se basent sur la langue d’arrivée, et font un vrai travail de relecture, nous posent des questions. Ils ne connaissent pas toujours la langue d’origine mais ont une connaissance fine de la langue d’arrivée. Malheureusement il me semble que c’est un métier qui est de moins en moins bien pratiqué. Mais par exemple aux Allusifs, j’ai travaillé avec une excellente correctrice et cela s’est révélé un travail très constructif, toujours très littéraire, de pesage des mots.

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Le traducteur ne fait pas que traduire des textes…

Les traducteurs peuvent aussi faire un travail de proposition. C’est ce que je fais pour L’Arbre Vengeur, pour les Allusifs, pour les éditions Bourgois. Je peux dire « j’ai lu ça, ça me paraît pas mal», je justifie par une présentation de l’œuvre et de l’auteur, et si la chose paraît intéressante, on discute de l’opportunité d’une publication. Chaque maison d’édition, bien sûr, a son style, sa ligne propre, son esprit, et n’importe quel bouquin ne va pas chez n’importe quel éditeur. Il faut bien connaître l’édition française et les particularités de chaque maison d’édition si l’on veut proposer des textes avec un peu de chance de les faire prendre en considération.

 On peut aussi jouer un rôle de lecteur, à un degré plus ou moins important. Par exemple, on m’envoie quelque chose à lire, un livre déjà édité, voire les épreuves d’un livre, qui a été proposé  à la maison d’édition par un éditeur  étranger ou un agent, et dans ce cas je donne mon avis et le justifie par une note de lecture.


Depuis quelques années, et en particulier parce que je m’occupe de la collection italienne à L’Arbre vengeur, je suis parfois amenée à être directement en contact avec des maisons d’édition étrangères et je reçois plus souvent des propositions venues d’agents littéraires. C’est un système qui n’est peut-être pas encore aussi répandu en France que dans d’autres pays. Les agents littéraires représentent soit une maison d’édition, soit un auteur et servent d’intermédiaire : ils proposent l’auteur ou les ouvrages de la maison d’édition à l’étranger pour vendre les droits. Bien sûr, ils vivent du pourcentage qu’ils touchent sur la vente de ces droits et il peut y avoir des dérives. On connaît certains exemples d’agents littéraires qui font monter exagérément les prix, et cela fausse la vie littéraire et le travail de fond que doit être celui d’une maison d’édition qui fait un vrai travail sur le long terme et ne vit pas que de gros coups commerciaux sur des bouquins achetés aux enchères. Mais à mon niveau, naturellement, je ne suis pas concernée par ce genre de transactions et les relations avec les agents littéraires peuvent être intéressantes.

En ce qui concerne le domaine de la diffusion, je suis de plus en plus souvent ces derniers temps amenée à rédiger des quatrièmes de couverture. C’est un exercice spécifique car on ne peut pas traduire la quatrième de couverture du livre original. En effet le public et le contexte socio-culturel et éditorial dans lequel apparaît le livre sont totalement différents d’un pays à l’autre. Il faut là aussi analyser les éléments qui font que le bouquin pourra plaire au lecteur français, et ce ne sont pas forcément les mêmes que celles qui ont pu attirer le public italien.

On peut aussi être amenés à préparer des argumentaires à destination des représentants du diffuseur. En tant que traductrice, je suis la personne qui a peut être le plus travaillé sur le bouquin, et je sais ce qu’il représente en Italie et ce qui peut passer ou ne pas passer en France car le milieu n’est pas le même. Souvent on a défendu un titre, on connaît ses qualités, on sait ce qu’on veut faire passer du livre : déjà au départ, si j’ai essayé de convaincre l’éditeur d’acheter ce bouquin parce je le trouvais bon, du coup j’ai vraiment envie qu’il marche ! C’est une suite logique…


Toujours dans cette suite, on peut parfois rencontrer des journalistes : pour donner notre avis, parce que l’auteur a eu un prix, par exemple, est invité dans un salon, on peut aussi accompagner l’auteur dans les rencontres, ou bien être seul pour parler du livre, etc.

Tous ces aspects, la lecture, les propositions, la rédaction de quatrièmes ou d’argumentaires, la « promotion » d’un livre, cela suppose une connaissance de la vie littéraire, de ses courants, de ses mouvances, et de la production éditoriale en général. Même si on ne lit pas tout ce qui sort, on essaie de se tenir au courant en lisant de la critique littéraire, des blogs, des émissions, en fréquentant assidûment les librairies, en suivant les catalogues des maisons d’édition, en allant dans des salons du livre en France et à l’étranger. Par exemple, cette année je vais au salon du livre de Bologne où je vais regarder de près ce qui se passe dans l’édition jeunesse, comme je suis allée récemment à celui de Montreuil, comme je vais aller à celui de Paris.

Pour finir sur les aspects du métier de traducteur littéraire, j’ajouterai que j’essaie dans la mesure du possible de le faire connaître comme activité professionnelle liée à la littérature et au monde littéraire : c’est la raison pour laquelle j’accepte chaque année de faire des ateliers de traduction avec des élèves de lycée : mon but est de leur faire découvrir cette activité littéraire comme quelque chose de passionnant, comme une autre façon, « non scolaire », d’aborder la littérature, tout en leur présentant les différents métiers de la chaîne du livre.



Un dernier mot sur ce que représente la traduction littéraire  pour vous ?

La traduction a été une vraie école pour moi : j’ai découvert tout un univers professionnel, beaucoup de métiers que je ne connaissais pas, et j’ai trouvé cela passionnant. Certes il y a d’indéniables aspects commerciaux mais on rencontre aussi beaucoup de passionnés, et cela a été une bonne surprise pour moi de rencontrer des fous de littérature sans lesquels aucun bon texte ne peut atteindre le public, même si, il faut le dire, les choses sont assez compliquées !

Cependant le premier aspect, et qui reste pour moi le plus intime et essentiel, comme je l’ai dit,  c’est  le travail d’écriture, les dictionnaires, le polissage des phrases, l’effort toujours repris … Il y a peut-être quelque chose d’un peu désespéré dans la traduction, on essaie de s’approcher au plus près. Deux langues, deux époques, deux pays, ne colleront jamais, il faut sans doute être un peu masochiste pour faire ce travail !



Nos impressions sur cette rencontre

Laëtitia – J’avais une image assez faussée de Lise Chapuis et de la traduction avant le premier entretien, je m’attendais à une personne totalement différente, peut-être d’origine italienne. Mais la rencontre s’est révélée réellement enrichissante, car j’ai découvert des aspects de ce métier inconnu pour ma part. La passion et l’intérêt de Lise Chapuis pour la traduction nous entraînent avec elle. Aujourd’hui, j’appréhende la traduction et le métier de traducteur d’un tout autre regard.

Alice – C’était une rencontre très enrichissante. Lise Chapuis est très ouverte, agréable et surtout passionnée par son métier.  Le goût du livre en lui-même est très fort et surtout le travail qu’elle fournit sur la langue est plutôt remarquable et touchant.

C’est une personnalité à part entière, lui permettant d’être à la fois directrice de collection et traductrice. Elle doit imposer ses choix.

C’est un maillon de la chaîne du livre intéressant à rencontrer et qui était en quelque sorte inconnu pour nous encore il y a six mois. La création du livre est autre, c’est une sorte de re-création  du texte par le biais du traducteur, ainsi que de l’objet livre.

Jennifer – Des ressorts inconnus dévoilés, une passion des mots partagée, un univers discret qui ne demande qu’à ouvrir les barrières de la langue et à être reconnu, voilà ce que nous avons découvert avec Lise Chapuis, pour une littérature qui rend son importance au texte.

   
Merci à Lise Chapuis pour son aimable disponibilité et ses éclaircissements passionnants sur le métier de traducteur littéraire.

 

 

 

Propos recueillis par Jennifer Besson, Alice Lorant, Laëtitia Renaudeau

 

 

 

Sources :
 

Lettres d’Aquitaine
 Le traducteur se rebiffe
 Lekti-ecriture.com
« Autoportrait d’une micro-maison d’édition » [www.sauramps.com]
 Cafardcosmique.com

 

 

 

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Published by lJennifer, Alice et Laetitia - dans traduction
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commentaires

Martina Scatena 23/02/2012 14:24

Bonjour,

je suis une traductrice littéraire italienne. Je ne sais pas si c'est possible mais moi j'aimerais poser quelques questions à Me Lise Chapuis à propos du métier de traducteur en relation au debut
de la carrière, comment se faire connaitre, se proposer etc...et donc je vous écrit pour savoir si vous pouvez me donner un contact pour lui écrire. Je n'ai pas réussi à trouver un adresse mail sur
Internet.

Merci beaucoup,

Martina Scatena.

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