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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 07:00

Luc Rigoureau est un traducteur de l’anglais qui travaille principalement sur de la littérature jeunesse. Il a notamment traduit beaucoup de livres de la collection Blackmoon, dont la saga Twilight, et les ouvrages de Meg Rossof, ainsi que quelques livres de Meg Cabot, pour les plus connus.


Fascination.gif

Comment êtes-vous devenu traducteur ? Avez-vous suivi un cursus spécifique ? Pourquoi ces choix ?

Si je n’ai suivi aucune formation particulière aux métiers de la traduction (ce qui m’a d’ailleurs été parfois reproché par les Internautes !), j’ai toujours pratiqué thème et version à travers mes études (bac trois langues, classes préparatoires à Normal Sup puis maîtrise de langue) et mes divers emplois (prof de français à l’étranger, interprète et traducteur pour une compagnie d’export, responsable des publications en langues étrangères dans une imprimerie, etc.).
Comme souvent dans la vie, c’est le hasard qui m’a amené à devenir traducteur de littérature jeunesse, après m’être d’abord frotté à la réécriture d’ouvrages français. J’avais auparavant co-traduit un ouvrage de langue anglaise adulte, la traduction ayant toujours été un exercice auquel je prenais beaucoup de plaisir. Peu à peu, j’en ai fait mon métier.


Avez-vous choisi l'orientation jeunesse des ouvrages sur lesquels vous travaillez ou s'est-elle imposée à vous ?

Comme précisé précédemment, j’ai commencé à travailler en jeunesse par le plus grand des hasards, ce que je ne regrette en rien, car ça a représenté une excellente formation au métier. Il m’arrive aujourd’hui d’œuvrer également dans la littérature adulte. Devenir traducteur jeunesse a cependant impliqué un énorme travail préalable de lectures pour les éditeurs et, durant des années, j’ai activement participé à la sélection d’ouvrages de langue anglaise pour les différentes maisons qui m’employaient, lisant plus que je ne traduisais. C’est par la suite que l’équilibre s’est inversé, et que, faute de temps, j’en suis venu à privilégier la traduction à la lecture. Pour autant, ces années d’intense lecture m’ont aidé à me « spécialiser » en littérature jeunesse.


Meg-Cabot-Populaire.gifPensez-vous que travailler sur de la littérature jeunesse demande une manière de faire spécifique ?

Oui. J’ignore ce qu’il en est dans les autres pays, mais les maisons d’édition françaises ont une approche très particulière de la littérature jeunesse, considérant que leur rôle dépasse largement le simple cadre de la publication d’œuvres étrangères traduites telles quelles. Il est en général demandé aux traducteurs de « s’approprier » l’œuvre originale et de s’adapter au lectorat ciblé (niveau de langue, contexte socioculturel plus ou moins évident, rédaction éventuelle de notes de bas de page en cas de références précises, etc.). Il y a donc « interventionnisme » de la part du traducteur, à plus ou moins grande échelle, selon : 1) la sensibilité du traducteur ; 2) les exigences de la maison d’édition ; 3) la qualité de l’ouvrage original ; 4) l’écriture spécifique à nombre d’ouvrages jeunesse contemporains.
1) Il arrive que des traducteurs poussent très loin l’appropriation, certains allant jusqu’à carrément ré-écrire l’ouvrage. Pour ma part, je m’y refuse farouchement, considérant que la fidélité s’impose. À mes yeux, le traducteur fait certes œuvre d’écrivain, mais il est avant tout le « passeur » d’un texte écrit par quelqu’un d’autre. Ce rôle implique forcément quelques « trahisons », ne serait-ce que parce que les structures linguistiques ne sont pas les mêmes d’une langue à l’autre (l’anglais et le français pour ce qui me concerne) ; il n’empêche, il faut savoir respecter certaines limites et, avant tout, la voix de l’auteur original.
2) Il est des maisons d’édition qui aiment à « imprimer leur patte » et poussent beaucoup, par conséquent, à l’adaptation, l’appropriation, la réécriture des œuvres étrangères qu’elles choisissent de publier. D’autres, au contraire, ne donnent aucune consigne particulière à leurs traducteurs. La majorité oscille entre ces deux positions. L’attitude éditoriale a toutefois beaucoup évolué au fil du temps. Très longtemps, de grands auteurs (l’Abbé Prévost pour Richardson, par exemple) ont pratiqué une traduction très personnelle, n’hésitant pas à couper, à transformer les dialogues en paragraphes au style indirect libre, etc., donnant (parfois mais pas toujours hélas) lieu à ce qu’il est coutume d’appeler « de belles infidèles ». Ainsi, bien des grands classiques anglais encore en vente de nos jours et faisant toujours référence présentent de surprenants faux-sens, contre-sens ou coupes. Plus prosaïquement, et plus récemment, des éditeurs se sont lancés dans la traduction en « amateurs », le but étant de faire découvrir le plus rapidement possible aux Français des pans de littérature étrangère (je pense ici à la superbe aventure de la Série Noire chez Gallimard), et ce sans trop s’embarrasser de justesse ou de fidélité. Il me semble que, aujourd’hui, les choses ont tendance à changer pour aller vers une plus grande fidélité aux publications originales.
3) Il est clair que la qualité intrinsèque d’une œuvre originale joue énormément dans le degré d’intervention du traducteur. Cela est vrai en jeunesse comme en adulte. Qui songerait à ne pas respecter Nabokov à la lettre ? Malheureusement, tous les écrivains ne sont pas Nabokov, loin de là. J’ai quelquefois eu la chance de traduire des romans quasiment mot pour mot, parce qu’ils étaient formidablement écrits. En général, cependant, force m’est d’intervenir quand je suis confronté à des écrivains moins solides, qui multiplient les répétitions de situation par exemple (un défaut très courant chez les auteurs américains contemporains), ce qui est également dû en partie à la façon dont fonctionne l’anglais par rapport au français, une donnée à ne jamais négliger. La mode étant aux « gros » livres, beaucoup d’écrivains délaient, se redisent, ce qui, de temps en temps, nécessite de resserrer le texte. Une pratique que, là encore, j’évite dans la mesure du possible.
4) Il est remarquable de constater que la majorité des ouvrages jeunesse actuels sont narrés à la première personne du singulier, ce qui suppose l’expression d’une « voix », voix que le traducteur se doit de comprendre, ressentir, assimiler. Sans doute le plus difficile quand on entame la traduction d’un roman, qui exige de travailler beaucoup la transcription de cette parole. Là encore, la sensibilité personnelle joue un grand rôle. Il est rare, mais cela arrive, que le traducteur ait du mal à se glisser dans la peau de son héros-narrateur, ce qui n’est jamais très bon signe en matière de résultat final. Je crois qu’on traduit mieux un livre qu’on aime, qu’on rend mieux la parole d’un héros pour lequel on a de la sympathie. D’où l’importance du travail de lecture en amont, qui permet de « choisir » ses traductions, comme je l’ai déjà expliqué.


Travaillez-vous toujours avec les mêmes éditeurs, et pourquoi ?

J’ai eu la chance de travailler avec la majorité des grands éditeurs français jeunesse. Pour certains, notre collaboration a cessé, pour d’autres elle se poursuit. Bien connaître la politique éditoriale d’une maison est important, cela facilite grandement notre tâche. Quant aux raisons qui font qu’on travaille chez untel ou untel, elles tiennent surtout à une bonne entente (notamment quant à la politique éditoriale) et à la satisfaction mutuelle du travail fourni.


De manière générale, comment vous organisez-vous pour travailler ? (lisez-vous le livre en entier une première fois, prenez-vous des notes, traduisez-vous directement...)

La plupart du temps, j’ai lu l’ouvrage avant de le traduire (comme je l’ai précisé auparavant mes années de lecteur participant à la sélection des livres). Lorsque j’ai affaire à une série, j’avoue avoir tendance, faute de temps, à découvrir les tomes suivant le premier au fur et à mesure que je les traduis. Cela présente parfois l’avantage d’entretenir la flamme, l’intérêt, la curiosité. Lorsque certains ouvrages présentent un monde particulier plus ou moins fantastique ou fantasmagorique impliquant la création d’un glossaire spécifique, il va de soi que la prise de notes s’impose.


Vivez-vous de votre métier de traducteur ? Si oui, est-ce que ça a toujours été le cas ?

Oui. Depuis plus de dix que j’exerce ce métier, j’en ai toujours vécu, plus ou moins bien, certes. Mais cela a exigé de beaucoup traduire, une dizaine de livres par an minimum. Ce qui est possible en jeunesse, moins me semble-t-il en « grande » littérature adulte (c’est-à-dire, ce qui n’est pas littérature de genre). Par ailleurs, il arrive, dans la vie de certains traducteurs, qu’un ouvrage connaisse un grand succès, synonyme de droits d’auteur plus ou moins consistants (mais c’est rare !).


Avez-vous l'opportunité de sélectionner les propositions qui vous intéressent ?

La plupart du temps, oui, car je l’ai dit plus haut, on traduit d’autant mieux les ouvrages avec lesquels on a des affinités. Il m’est arrivé de refuser certains ouvrages, d’insister pour en traduire d’autres. Aujourd’hui que j’ai quasiment renoncé à mon activité de lecteur, j’ai tendance à réagir aux propositions des maisons d’édition plutôt qu’à leur suggérer certains titres.


Vous êtes le traducteur de Twilight : est-ce que le succès de cette saga a changé quelque chose pour vous ?

Pour moi, personnellement, non. Je suis toujours le même, avec les mêmes doutes et les mêmes interrogations quant à mon métier, à chaque nouveau livre. Aux yeux du public, j’ai été assimilé à l’œuvre de Meyer, soit de façon positive, soit de façon négative. Sans entrer dans les détails, j’avoue avoir été blessé par certains reproches faits à ma traduction de la saga. Par ailleurs, je regrette l’assimilation, car j’ai traduit bien d’autres livres fort beaux dont j’aurais aimé que les fans de Twilight prennent la peine de les lire.


Il semble que vous traduisiez beaucoup d'ouvrages destinés à un public féminin : est-ce un choix ? cela demande-t-il une traduction particulière ?

Nombre de maisons d’édition considèrent, à tort ou à raison, que leur public jeunesse est essentiellement féminin. Je n’entrerai pas dans cette polémique. Ce positionnement a eu pour effet de donner beaucoup d’importance à la chick-lit il y a quelques années, notamment à cause du succès de certains romans de langue 16-lunes.gifanglaise (Le journal de Bridget Jones, Le diable s’habille en Prada), etc. Cette tendance a ensuite cédé la place aux ouvrages à environnement fantastique (vampires, sorcières, etc.), là encore destinés à un public féminin, puisque l’amour y occupe une place importante. Rien de particulier au niveau de la traduction, sinon que, encore une fois, il faut être en adéquation avec l’héroïne-narratrice.


À propos d'écriture particulière, dans 16 Lunes, il y a un certain vocabulaire spécifique : la traduction de ces termes relève-t-elle d'une initiative personnelle ?

Je ne sais pas à quoi vous faites référence quand vous parlez de vocabulaire spécifique. S’agit-il du panthéon des Enchanteurs, de leurs divers sortilèges et lieux de prédilection ? Si oui, je me suis contenté de retranscrire au mieux (et pas toujours de manière très satisfaisante, je l’avoue) les inventions très habiles des deux auteurs de l’original.


Dans ce même livre, la façon de s'exprimer d'Ethan est plutôt "datée" : avez-vous développé cette caractéristique ? par vous-même ? en concertation avec l'éditeur ? Prenez-vous plaisir à adopter ce type de langage particulier ?

Tout comme pour la Bella de Meyer, l’Ethan de la saga 16 Lunes ne s’exprime absolument pas comme l’adolescent américain typique. La volonté des auteurs de distinguer leurs héros-narrateurs par leur langage est très clairement évidente : ils recourent à une richesse de vocabulaire fort éloignée de la pauvreté de celui de leurs contemporains moyens, tout en restant dans leur époque, c’est-à-dire en employant des expressions familières, voire grossières. J’aime ce mélange des genres, que je trouve toujours enrichissant en matière d’écriture. Comment, en français, distinguer un ado d’un autre par son langage ? FoMeg-Rosoff.gifrcément en lui prêtant des mots rares, voire précieux, quitte à ce que le lectorat visé ne les connaisse pas. Par ailleurs, il émane de l’environnement de 16 Lunes un parfum de vieux Sud prisonnier dans son passé, synonyme de bonne éducation et d’un certain niveau de culture. Si Ethan semble désuet, c’est que son monde l’est, ce qu’il regrette au demeurant sans arriver toutefois à s’en échapper.


Une dernière question "bonus" : quel est le livre que vous avez préféré traduire ? Et pourquoi ? et celui que vous avez préféré lire ?

Pardonnez-moi, mais je déteste le concept de « préférence » en matière de littérature (comme de musique ou de peinture d’ailleurs). Je n’ai donc préféré traduire aucun livre, mais je reconnais avoir de grandes affinités avec les deux ouvrages de Meg Rosoff sur lesquels j’ai eu l’honneur de travailler (Si jamais et Ce que j’étais), de même qu’avec celui de Julie Hearn, L’Ange de mai. Je suis très dans mon élément avec des auteurs comme Barry Jonsberg ou Jerry Spinelli, et Mon bel amour, de Jacqueline Woodson m’a fort ému. Mais j’ai aussi pris un plaisir immense à traduire les romans féminins fort drôles de Meg Cabot, ou des ouvrages pour les plus jeunes lecteurs.

Quant à mes bonheurs de lecteur, je regrette de ne pas avoir pu traduire certains ouvrages de très grands auteurs jeunesse. La liste est longue, et je me contenterai ici de citer I am the Messenger et The Book Thief de Marcus Zusak.

 

 

Propos recueillis par Loriane et Flore, L.P. Éditeur

 

 


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Published by Loriane et Flore - dans traduction
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commentaires

Lili 15/02/2015 15:07

Mon adresse mail lili.leroy.2006@gmail.com
Faites moi signe s'il vous plaît je recherche tellement désespérément ou joindre ces personnes...
Merci.

Lili 14/02/2015 18:58

Bonjour, je suis une fan de la saga de twilight et j'aimerais par dessus tout correspondre avec vous Luc RIGOULEAU, ainsi qu'avec Stephenie Meyer ou Catherine Hardwicke si vous avez des adresses mail de préférence, je suis preneuse. Si vous lisez vraiment ce commentaire j'apprécierais une réponse au mail ci-joint. Une adresse de n'importe qui succeptible de me fournir les réponses à mes questions. Merci, mes salutations distinguées. Lili Leroy.

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