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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 13:00

samedi 6 octobre 2012

 

Les portes du métro se referment derrière moi dans un claquement sourd et je m’engage dans le couloir étroit, parmi la foule qui revient de sa pause déjeuner. Je ressors des tunnels et cherche à me repérer. J’ai rendez-vous à 14 heures avec Madame Sophie Refle, traductrice entre autres de Keigo Higashino chez Actes Sud1, qui a eu la gentillesse de m’inviter chez elle. Je tourne dans une petite rue du centre de Paris, puis une autre et encore une autre. J’ai hâte. Nous n’avons eu que quelques échanges brefs par mail avant cette rencontre, et j’espère que l’interview que je m’apprête à rendre ici se déroulera bien. Après tout, excepté les courriers, le seul contact que nous ayons eu se résume à moi sur mon canapé lisant ses traductions.

Elle m’ouvre la porte de son appartement avec un sourire accueillant et m’oriente vers le salon où je m’installe. Je démarre le dictaphone, et le travail peut commencer.

Higashino-Le-devouement-du-suspect-X.gifLa conversation s’engage sur Higashino et ce que j’ai pensé des enquêtes de Galileo, comme les Japonais les appellent, intrigues scientifiques et enchevêtrées aux questions sans réponses.

 

Comment traduire quelque chose comme cela ? me suis-je demandé.

Je trouve que Le Dévouement du suspect X était plus compliqué à traduire du point de vue scientifique, avec les mathémathiques notamment – je suis absolument nulle en maths –, j’avais très peur. Ce qui est amusant, c’est que quand le livre est paru, un professeur de maths, quelqu’un qui enseigne et qui travaille au CNRS, une haute autorité des mathématiques, m’a écrit pour faire un commentaire. J’avais peur, je me suis dit : « Il va dire que c’est complètement à côté, qu’il n’y a aucun sens », mais pas du tout, il faisait une remarque sur autre chose, j’en aurais d’ailleurs presque pensé que quelque chose dans l’intrigue lui avait échappé, mais toujours est-il que du point de vue des mathématiques, j’avais bien compris. Quand on traduit, heureusement qu’il y a Internet, parce qu’on recoupe les informations, on réfléchit, sinon on marche sur un fil. On peut demander, les gens sont gentils en général quand on leur explique. Par exemple, le prochain Higashino qui va sortir chez Actes Noirs parle de l’énergie atomique. Là aussi, je me suis beaucoup documentée. Higashino a une formation de scientifique, il aime parler de science dans ses livres.


 
Pour le lecteur, surtout s’il n’a pas de formation scientifique, c’est parfois difficile de s’y repérer, dis-je en ayant en tête mon image précise en train de relire plusieurs fois un passage assez ardu d’équations mathématiques.

 Les points de vue du lecteur et celui du traducteur sont complètement différents. Quand on lit, on lit, on se laisse porter, on a une compréhension approximative en fait. Il faut que le traducteur arrive à tout comprendre, même s’il ne va pas tout mettre dans sa traduction, bien sûr. Il s’approprie l’intégralité du texte, mais d’un autre côté je pense qu’il faut faire en sorte que toutes ses connaissances et ces notions acquises ne fassent pas obstacle. On veut en mettre plus, pour être plus clair, mais quand on réfléchit, en tant que lecteur, l’important est de comprendre l’ensemble. Il faut que ça veuille dire quelque chose.



Elle rit un peu, l’appréhension des premiers échanges s’estompe, nous nous habituons l’une à l’autre. Je lui demande si elle lit les livres avant de les traduire, ou si, comme d’autres, elle fonce directement dans le travail de traduction.

Je les lis en entier, je ne pense pas que je pourrais me lancer tout de suite, et je n’en ai pas envie. Je participe à un séminaire sur la traduction suédoise depuis quatre ans, et Elena Balzamo, qui l’anime, pense que le traducteur doit lire le plus possible de l’auteur qu’il traduit, et je suis de cet avis. Bien sûr, pour Higashino, je ne peux pas tout lire, sinon je ne lirai que ça.



En effet, il est plus que prolifique, même si très peu nous en arrive.

Au Japon, on n’écrit pas de la même manière qu’en France. La pression pour écrire est très très forte, et Higashino publie en moyenne deux titres par an.



Sans compter qu’il fait aussi un peu de manga, dont un est traduit en France.

Quand on lit des mangas, en général l’auteur est un peu moins important.



Au-temps-de-Botchan.gifIl se trouve que nous ne sommes pas très amatrices de mangas, ni l’une ni l’autre, et pourtant elle a commencé la traduction par des mangas,  Au temps de Botchan de Jirô Taniguchi en l’occurrence, un manga littéraire.

 

Une expérience très enrichissante qu’elle a beaucoup aimée, me confie-t-elle, car Taniguchi écrit avec le scénariste ; ainsi le texte est vraiment coordonné à l’image.

Le travail est complètement différent ; c’est un peu comme le sous-titrage. Une traduction d’un roman, il y a le texte et c’est tout, alors que là on peut toujours s’appuyer sur l’image. Les exigences non plus ne sont pas les mêmes, il y a une question de place et de nombre de mots. En toute honnêteté, c’est plus facile, on peut se permettre d’être moins clair car l’image est là pour compléter. J’ai fait quelques sous-titrages en japonais et en suédois vers les années 2000 pour la Biennale d’Orléans, c’est très amusant.



La conversation suit son cours et dévie, on ne sait trop comment, vers les notes de bas de pages, grande question pour beaucoup de traducteurs qui la voient comme un échec.

Oh, quand il en faut, il en faut. La question est compliquée, surtout dans le cadre d’un roman parce que ça casse le rythme de lecture. Le prochain Higashino est sorti au Japon en 1998, il y a des choses qui ont beaucoup changé depuis. Dans le livre, tout se fait par télécopie, une seule personne a un téléphone portable, des ministères ont changé... Le problème quand on traduit, c’est que si on n’explicite pas quelque chose, on n’a pas envie d’être pris pour un imbécile qui n’a rien compris, c’est un peu une question de fierté de traducteur. Dans ce cas, on peut mettre une note de bas de pages, mais on l’évite autant que possible.



L’éditeur a-t-il son mot à dire dans la traduction ? S’il y a un passage à changer, ou autre ?

Bien sûr ! En principe l’auteur…hum, lapsus, lapsus, le traducteur envoie son travail, et l’éditeur, quelque temps après,  rappelle et là, il faut tout faire tout de suite. Le Seuil travaille à l’ancienne par exemple ; la traduction est remise à un préparateur, qui met en forme et qui peut faire des suggestions sur le texte, et c’est un vrai travail d’équipe. Pour la traduction, qui est un métier très solitaire, partager fait vraiment du bien. Après viennent les épreuves, qui sont lues par un correcteur, pour lisser le texte. Le traducteur peut refuser un changement, pour des questions de langue, de style.



Le style, justement. Comment arrivez-vous à le rendre, c’est l’expérience qui parle ?

J’ai traduit une BD qui se passait à Kyūshū, l’île la plus au sud. Au Japon, les dialectes sont encore très forts, ça se ressent sur les accents. C’est un problème, en France, nous nous comprenons même avec des différences régionales, alors que là même le verbe est susceptible de changer. Même oralement, il arrive parfois qu’on ne comprenne absolument rien. Internet aide beaucoup dans ces cas-là. Au final, j’ai repris contact avec un ami originaire de la même région pour vérifier. On travaille aussi avec les niveaux de langue. Au Japon, on parle en patois avec des gens dont on est proche, c’est très codifié. Pour le moment, le texte n’est pas publié, c’est la seule fois où j’ai eu un souci avec la personne chargée d’approuver la traduction, nous n’avons pas du tout été d’accord. Mais bon, ils m’avaient payée, c’est le principal !



Dure question que celle de la rémunération, sujet délicat, mais je m’y risque tout de même : Comment cela se passe-t-il au niveau de la rémunération ? Vous êtes payée au feuillet ?

Comme toujours en traduction, on est payé pour une page de 1500 signes avec un barème spécifique. Après, tous les détails sont dans le contrat, il y a toujours une avance, un « à-valoir ». C’est calculé sur une vente de 3500 ou 4000 exemplaires, quelque chose comme ça, donc s’il y en a plus qui sont vendus ou qu’il y a besoin d’un tirage supplémentaire, on touche un pourcentage pour ce qui est au-dessus du contrat. »



J’ose ? Je n’ose pas ? Allez, j’ose :  si ce n’est pas indiscret, vous arrivez à en vivre ?

À peu près, oui. Ça va, c’est un choix, j’ai d’autres revenus, je fais d’autres choses à côté. Je pense que tous les cas sont différents. La personne qui a traduit Harry Potter doit bien gagner sa vie, par exemple. On finit par traduire beaucoup, et les petites ruisseaus font les grandes rivières. Si on a de la chance et que dix bouquins se sont bien vendus et continuent à se vendre, on touchera chaque année un petit quelque chose.




Ouf, les questions délicates sont passées, je m’avoue un peu soulagée, même si je ne risquais pas grand-chose. Petit silence où chacune reprend ses esprits en écoutant le bruit de la pluie contre la fenêtre. La lumière est tamisée, l’ambiance intimiste, on se détend. Parlons de quelque chose de plus simple, si vous le voulez bien : Comment en être venue au japonais ?

Oh le japonais ! En fait, la raison la plus évidente, c’est qu’après mon bac, je suis partie un an en Suède. Je viens d’une région biligue allemand-français, mes parents parlaient allemand à la maison quand ils ne voulaient pas qu’on comprenne. Les langues, c’est une histoire de famille, et j’adorais ça, même la traduction, bien que je ne m’y sois mise que bien plus tard. Donc, je suis partie en Suède dans le cadre d’un échange culturel ; ensuite, comme je ne savais pas quoi faire, je suis allée approfondir mon allemand. Quand je suis revenue en France, je me suis dit qu’il fallait que je fasse de l’anglais, mais j’avais peur de m’ennuyer en ne faisait que ça. J’avais envie de faire une autre langue. Quand j’étais en Allemagne, j’avais des amis japonais qui suivaient les cours de langue pour étrangers. Les Japonais étaient très calmes, comme tous les Japonais et un jour, j’ai vu deux Japonais en train de s’engueuler, pour parler vulgairement, alors que d’habitude, vous connaissez les Japonais, ils s’engueulent assez peu. Quand je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu que c’était au sujet de la manière dont ils devaient s’appeler l’un l’autre. Je pense maintenant qu’ils m’ont raconté strictement n’importe quoi, mais peut-être que tout est parti de là. En japonais, la langue est très hiérarchisée. L’un avait appelé l’autre sans dire – san, par exemple, et que deux Japonais discutent de ça, je n’en revenais pas ! Une langue où on peut discuter de la manière dont on s’appelle l’un l’autre ! En France c’est impossible, Madame, c’est Madame, point. Puis, même quand j’étais enfant, mes parents sont partis au Japon, je devais avoir huit ans, et ils sont revenus avec de ces choses ! C’était la période de la croissance, ils avaient des choses qu’on ne trouvait pas en France. Ça doit être la conjonction des deux.



Et vous êtes partie en fac de japonais ?

Oui, j’ai fait Langues orientales, et la fac d’anglais à côté.



Vous n’avez pas fait d’école de traduction particulière ?

Non, non, ce qui m’intéressait, c’était partir au Japon. La première fois que j’y suis allée, j’avais beaucoup travaillé. Langues O’ a un rythme de progression très rapide, c’est difficile, et quand j’ai débarqué, à ma grande surprise, je ne comprenais strictement rien, alors que j’étais une des meilleures de mon année !



Nous rigolons de plus belle, encore plus que pendant tout le reste de l’échange. Il est vrai que la langue japonaise réserve pas mal de surprises. Nous discutons ensuite de nos expériences au Japon, de mon voyage, de ses voyages. Nous sommes parfois allées aux mêmes endroits, dans des petits villages où aucun touriste classique ne se serait risqué. On se conseille, même, parce que « ça, il faut vraiment le voir ! ». Nous discutons de tout, du pays, de ses habitants, de la langue, de la culture avec des anecdotes amusantes d’un côté comme de l’autre. Prenons la télé japonaise par exemple : outre les pubs déjantées, nous avons abordé la question du doublage.

 

Elle me dit que la langue du doublage des films occidentaux a été créée de toutes pièces. En France, c’est du français classique, même si certains films sont mieux doublés que d’autres. Le japonais de doublage est une langue qui n’a qu’un lointain rapport avec la langue originale. Le vocabulaire est le même, mais l’agencement verbal et l’intonation sont différents. C’est comme pour signifier le grand truc japonais du je-ne-peux-pas-comprendre / tu-ne-peux-pas-comprendre, j’espère que vous saisissez, ce n’est pas très clair.



Je saisis très bien. Quand on voit un film américain – mauvais, qui plus est – doublé en japonais, on s’en souviendra toute sa vie. Nous en revenons à la traduction (quand même). Pensez-vous que la traduction est quelque chose qui puisse s’enseigner ?

Je ne sais pas, je sais que ça se fait beaucoup. Je suis plus ou moins adhérente à l’ATLF, et je suis allée à une de leurs formations à Charles V. Je pense qu’on peut enseigner des choses, par contre je crois beaucoup aux ateliers de traduction. Là on apprend à écouter, à bien tout voir. J’ai beaucoup appris à l’atelier de traduction, d’une langue ou d’une autre, il y a des choses qui se recroisent. C’est mieux sous la forme d’un atelier, parce que franchement, rien que le mot « traductologie » est d’une laideur extraordinaire. Si on utilise un mot comme ça, c’est déjà mal parti.



Traduire c’est un peu écrire, non ? Au moins avoir un peu de réflexion, savoir tourner une phrase…

C’est vrai qu’il vaut mieux, mais beaucoup de traducteurs ne sont pas dans ce cas-là.



Je lui cite l’exemple d’un livre que j’avais lu il y a quelques années, traduit par trois traducteurs différents. Le fond était bon, mais la langue laissait à désirer du point de vue de la construction. Les traducteurs avaient dû se répartir chacun une partie du livre, il n’y avait donc aucune cohérence de style.

C’est très étrange la question de la perception de la traduction, me répond-elle, je pense qu’une traduction bien faite ne doit pas se voir. C’est totalement subjectif, mais pour moi c’est essentiel. Ce que je veux faire, c’est écrire du français. Si les gens lisent du japonais traduit, ça n’a plus beaucoup d’intérêt, ni pour une langue ni pour l’autre. Je pense qu’il faut écrire en français. Si le texte est écrit en suédois, en japonais, en langue normale, mon français sera normal. Mais je n’écris pas, je ne fais que traduire.



Vous ne voulez pas écrire ?

Non, je pense qu’il y a beaucoup de traducteurs qui auraient aimé écrire, mais qui n’osent pas et se cachent derrière les textes, et c’est tout à fait mon cas ! Je n’ai aucune ambition pour ça, et c’est pour ça que j’aime bien traduire des choses qu’on me demande de traduire. Je suis bien, blottie derrière mes textes, au fur et à mesure qu’ils m’arrivent.



Combien de temps mettez-vous pour traduire ?

Oh, ça dépend. Higashino va relativement vite. Le dernier que j’ai envoyé avait presque 600 pages en japonais, et j’ai mis six mois, mais ce sont des petites pages.



Je la vois se lever, passer derrière le rideau qui cache le fond de la pièce où je devine un petit bureau, un ordinateur, et aussi ( et surtout !) des étagères remplies de livres. Elle replie le rideau, je n’en verrai pas plus, mais je devine le nombre d’heures et de journées passées dans cette pièce. Elle me tend ledit ouvrage, un livre de poche avec pour titre 天空の蜂, L’Abeille du ciel, de Keigo Hisahino.
 

Hogashino-02.jpg

 

Elle reprend :

Je vais assez vite avec Higashino ; pour du polar, un auteur qu’on connaît bien, ça peut vraiment aller vite. Pour de la littérature, c’est beaucoup plus lent.



Comment arrivez-vous à rendre les « problèmes de culture »… comment dire ? Les réalités japonaises et les nôtres sont parfois très éloignées.

C’est compliqué. Par exemple, dans celui-ci, ça se passe dans un monde très occidentalisé, mais dans Le Dévouement du suspect X, il y avait une véritable réalité sociale, les rapports entre profs, et tout. Par rapport au Japon, je refuse tous les préjugés qu’on peut avoir (J’acquiesce, je sais exactement ce que ça lui fait). À moins que ce ne soit important, voire vital, je n’insiste pas. S’il faut expliciter, je le fais, mais je n’en fais pas tout un fromage.



La conversation reprend sur Le Dévouement du suspect X, et nous nous y attardons. Comment avons-nous chacune ressenti l’ambiance du livre ? Quel rapport avec ce que nous connaissons de Tokyo ? Et puis, immanquablement, les voyages reviennent dans nos esprits, et on recommence à se les raconter. Nous repartons mentalement au pays du Soleil Levant. Le Japon est une source de discussion inépuisable, après tout. Peu à peu, nous revenons à Paris, aux livres, à la traduction. Vous est-il déjà arrivé de proposer une traduction ?

Le prochain Higashino, même si le directeur de la collection ne m’a pas encore répondu, c’est moi qui l’ai proposé. A priori, L’Abeille du ciel, même si je ne sais pas comment il va s’appeler au final, c’est un projet personnel. Souvent, quand on propose quelque chose, il faut faire au moins une fiche de lecture, il faut traduire des extraits, mais comme Higashino marche plutôt bien et que j’ai une bonne relation avec le directeur de collection… J’avais vraiment envie de le traduire. Sinon j’ai beaucoup proposé, mais c’est la première fois que ça marche, disons. Même en japonais, ça marche de moins en moins. La manière dont fonctionne le livre aujourd’hui, avec les agents littéraires qui présentent des projets aux éditeurs, on peut vendre à un éditeur les droits internationaux de romans qui ne sont pas encore écrits. Le traducteur a eu historiquement un rôle de passeur, c’est toujours possible, mais dans une moindre mesure. En japonais, on est un peu plus protégés, il y a de plus en plus de traductions chez différentes maisons d’éditions, Actes Sud, Picquier, un peu le Seuil, Gallimard… Proposer est difficile, mais en japonais un peu moins peut-être, le Japon est à la mode et il y a de plus en plus de traduction. Et puis, bon, les éditeurs aiment bien que ça vienne d’eux.

Higashino-Un-cafe-maison.gif

Tout à l’heure quand vous me parliez de L’Abeille du ciel, je me suis demandé, comment traduisez-vous les titres ?

Oh ce n’est pas moi, on décide avec l’éditeur. Un café maison s’appelle à l’origine 聖女の救済, Le Sauvetage de la sainte. Je ne comprenais pas pourquoi il s’appelait comme ça jusqu’à la fin du roman, quand elle explique qu’elle veille sur lui tout le temps. Elle lui accorde le droit de vie, en fait. « Kyûsai (救済)» fait référence à ça. Le personnage est en plein délire, elle se prend pour une sainte, une déesse qui le sauvait au quotidien et qui avait droit de vie ou de mort. Je l’ai expliqué au directeur de collection, il a compris, mais c’est un peu abstrait. C’est lui qui a proposé « Un café maison », et j’ai trouvé ça génial. Pour le prochain, je pense que « L’Abeille du ciel » peut marcher.



Nous parlions tout à l’heure de « traduction cliché ». Comment faites-vous pour les éviter ?

C’est un problème surtout pour traduire les kanjis ; nous n’avons pas forcément de correspondance en français, sans compter l’énorme différence de culture. Quand je lis un passage ou une expression un peu obscurs, même pour un lecteur japonais, je garde l’obscurité. Il faut bien garder à l’esprit que c’est le lecteur qui compte d’abord. Quand il y a un jeu de mots absolument évident, que c’est drôle, il faut le faire comprendre, même si ça porte sur un nom. On en discutait au séminaire de suédois, il arrivait qu’on francise les noms. On a traduit une pièce de théâtre, dont un des personnages s’appelait Rut. Nous l’avons retranscrit avec un h final. Mais nous avons vraiment eu une discussion de professionnels. Nous travaillons dans une langue différente, pour nous ce n’est pas quelque chose de dérangeant d’avoir un personnage qui s’appelle Rut. Si j’ai une Kyôko je ne vais pas la traduire par une Marie.



J’ai remarqué que ça se faisait beaucoup à une époque. Je regardais Cat’s Eyes en français étant petite, elles s’appelaient Alex, Tam et Tia, ou quelque chose comme ça, et quand je l’ai regardé en japonais, Tam était Hitomi, les autres avaient tous des noms différents. Maintenant on a plus tendance à garder le nom japonais, mais dans les vieux animés doublés en français, rarement on pouvait deviner que c’était japonais à la base. Je me suis souvent posé la question, je me suis dit que c’était peut-être par rapport à la réception de la culture nippone en France…

Certainement. De toute façon, je n’aime pas changer les noms.



Comment travaillez-vous en fait ?

C’est variable, même si on retrouve plus ou moins les mêmes étapes. Je lis le roman, je fais un premier jet, des fois plus vite que d’autres. Pour Higashino, je le reprends sur écran, je fais une sortie papier, puis je le reprends sur papier et je reporte les corrections sur écran. Pour Higashino, c’est suffisant. Après viennent les épreuves, mais comme je m’entends bien avec Actes Sud, une fois les épreuves sorties je peux encore faire des changements. Quand c’est un texte plus littéraire, c’est différent, un peu plus long. Il peut y avoir jusqu’à quatre relectures, et quand on est en plus pressé par la date de remise…

 

 

 

Ça vous arrive d’être débordée ?

Débordée, oui? toujours un peu. Je travaille bien sous pression, je préfère avoir trop de choses à faire.



Racontez-moi une journée type, par exemple.

Ça fait 5-6 ans que je fais ça à temps plein. Pendant longtemps, le matin, j’étais à ma table de travail mais je n’étais pas efficace. Maintenant je travaille pour nippon.com, c’est un peu différent. Quand j’ai regardé les interviews de traducteurs sur le site que vous m’avez envoyé, il y a un monsieur qui dit qu’il travaille 16 heures par jour, quelque chose comme ça. J’ai eu envie de me cacher sous la table ! Mon temps utile de travail est entre midi et 8 heures, mais pas d’affilée. J’ai besoin de temps pour me préparer au travail. Quand on travaille seul, avec seulement le texte et l’écran, les périodes de creux sont plus évidentes. À plusieurs, on discute un quart d’heure pour se détendre et on ne le voit pas passer de la même manière.



J’ai une dernière question, très théorique. Nous avons parlé à l’IUT du rapport Assouline. Êtes-vous d’accord avec la grande interrogation du rapport sur la question du statut juridique du traducteur, sur son statut de créateur ?

Bien…C’est déjà un peu le cas, non ? C’est de la création intellectuelle, après tout. Je suis d’accord. Quand je lis une bonne traduction, je me dis : « Tiens, ça doit être facile à traduire, tellement le texte coule tout seul ». Le travail du traducteur, comme je vous le disais, c’est un drôle de rôle. S’il fait bien son travail, il est invisible. On ne remarque notre travail que quand il est mal fait. On joue un rôle essentiel, même si les gens pensent que nous sommes interchangeables, si nous n’étions pas là, beaucoup de choses ne le seraient pas là non plus.



Nous parlons des chiffres de la rentrée littéraire, de la réception de la traduction par le public. Pour un livre qui a très bien marché dans les pays anglophones et qui fait un démarrage lent en France, on va tout de suite dire que ça vient de la traduction, sans chercher à comprendre les attentes du lectorat.

Le traducteur est dans une position ingrate de toute façon, dit-elle en souriant. Mais, même en sachant ça, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé faire. Je m’y suis mise après 40 ans, en me disant que si je voulais le faire, c’était maintenant ou jamais. J’en ai toujours fait dans les métiers que j’exerçais avant, mais je voulais faire de la traduction littéraire. J’ai habité à droite à gauche, j’ai eu plusieurs postes, mais c’était toujours autour des langues, assistante, coordinatrice de projet, etc. puis traductrice dans une agence de traduction avant de m’y mettre à temps plein.




La pluie tombe encore sur les fenêtres et mon interview se termine. Nous parlons de littérature japonaise, encore et toujours, de ce que nous avons lu et de ce que nous allons lire, nos auteurs préférés, et de ce que les gens lisent. Des anecdotes de rayon de mon côté, de discussions avec ses libraires du sien… Nous discutons du polar, de sa philosophie, de la façon dont il aborde les questions de société, nous nous laissons porter, uniquement distraites par un soulèvement du rideau suivi d’un miaulement amical à mes pieds.

Je finis par rassembler mes effets, éteindre le dictaphone, puis je remets mes chaussures. Nous nous disons au revoir sur le pas de la porte, avec la promesse de se tenir au courant. Elle m’a raconté son monde, et je lui ai donné un aperçu du mien. Il y avait elle, il y avait moi, et entre nous, une montagne de livres. Comme elle me l’a dit, « La lecture lie les gens ».

J’ai passé une super après-midi, et j’attends le prochain Higashino avec une impatience que vous ne pouvez même pas soupçonner.
Mizumura-Taro-un-vrai-roman.gif

Propos recueillis par Marie, LP.

1. Outre Higashino chez Actes Sud, elle a entre autres également traduit Tarô, un vrai roman de Mizumura Minae, ainsi que de grands auteurs comme Shinichi Abe, Yu Miri, Taniguchi ou Kawakami Hiromi.

 

 


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Published by Marie - dans traduction
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commentaires

Montbrand 06/09/2016 20:27

Interview très intéressante qui éclaire sur la lecture des romans de Keigo Higashino. Mathématicien, mais sans être une "pointure", j'avais également remarqué l'adéquation de la peinture du physicien Yukawa avec la réalité d'une personnalité scientifique. Bravo pour cet article.

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