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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 07:00

traducteur

Saul-Bellow.gif

 

Présentation

Lien vers quelques-unes de ses traductions :
 http://www.maisonantoinevitez.com/loges/traducteurs3.php?actu_date=CAT&traducteur_id=75&traducteur_infocivil=Lederer%20Michel&auteur_id=75&auteur_nom=Wagner&auteur_prenom=Coleen&ecrit_pays=Canada&oeuvre_en=1&oeuvre_id=1339&oeuvre_titretraduit=Home

Je suis partie rencontrer Michel Lederer un des premiers jours de novembre dans sa maison de Vincennes. Nous avons discuté dans une ambiance chaleureuse, entre sa bibliothèque foisonnante d’ouvrages et plusieurs tasses de thé bien appréciables. Michel Lederer a déjà traduit plus d’une centaine d’ouvrages, principalement de l’anglais vers le français dont la plupart des œuvres de Rick Moody, un auteur que j’affectionne particulièrement.

Michel Lederer a commencé sa carrière professionnelle en tant que cadre dans une entreprise industrielle avant de s’intéresser au métier de traducteur. Il a beaucoup voyagé en Angleterre et aux États-Unis, ce qui lui a permis d’apprendre l’anglais. Sa passion pour les grands auteurs américains (William Faulkner, Ernest Hemingway, John Steinbeck, John Dos Passos…)  et la littérature étrangère s’est révélée en même temps qu’il découvrait la richesse de la collection « Du monde entier » chez Gallimard. Et c’est un jour où, jeune trentenaire, il lisait un livre de science-fiction mal traduit, qu’il a pris conscience de l’importance du métier de traducteur et qu’il a décidé de changer d’orientation et de vie.

Ses débuts l’ont amené à traduire des polars à forte tendance érotique, puis de la science-fiction pour la collection « Présence du futur » chez Denoël, qui publiait à ce moment-là les plus grands auteurs du genre tels Isaac Asimov, Ray Bradbury ou H.P Lovecraft, avant enfin d’aborder la traduction de la littérature américaine plus générale chez des éditeurs tels que Albin Michel, L’Olivier, Gallimard ou Grasset.
 

 

 

 

L’entretien

Pour vous, la littérature étrangère souffre-t-elle d’un problème de légitimité ?

Je pense que la littérature étrangère est mieux reçue que la littérature française car elle est beaucoup plus diversifiée. Je ne pense pas que la littérature française soit seulement nombriliste comme certains le disent ; si l’on prend Jean Echenoz ou  Jean Marie Le Clézio ce n’est pas du tout le cas. Les journaux consacrent autant de pages à la littérature étrangère qu’à la littérature française, si ce n’est plus. Par contre, certaines langues sont plus privilégiées que d’autres, et c’est le cas de la littérature anglo-saxonne si on la compare à la littérature sud-américaine par exemple. Il faut aussi prendre en compte les phénomènes d’édition, comme la littérature nordique qui a été ignorée pendant des années jusqu’à l’arrivée de certains grands noms comme Henning Mankell.



Avez-vous déjà retraduit des textes ou eu envie d’en retraduire ?
Richard-Hugo-La-mort-et-la-belle-vie.gif
J’ai déjà fait quelques retraductions : en ce moment-même, je suis en train de finir les retraductions de quatre romans de Saul Bellow, un prix Nobel de littérature qui a beaucoup inspiré Philip Roth, bien que personnellement, je le trouve bien supérieur littérairement à Philip Roth. Cette retraduction est une commande : le premier volume qui comprend Herzog et La planète de Mr. Sammler vient d’être publié dans la collection Quarto chez Gallimard. J’ai également retraduit un polar du poète Richard Hugo, un auteur du Montana qui est aussi un des créateurs des Creative Writing. Il a inspiré le milieu littéraire américain que l’on a faussement appelé à mon avis (à force de vouloir classifier les auteurs) « l’école du Montana », dont est notamment issu Thomas McGuane. J’ai retraduit ce polar car à l’époque, lorsqu’il avait été publié dans  la série noire chez Gallimard, le livre avait été amputé de 30% de son contenu. De plus, il comportait de nombreuses erreurs de traduction. Le titre original aurait dû être « la mort et la belle vie » et il avait été traduit par « meurtre cousu d’or »: ce qui n’a rien à voir. De plus, tout ce qui faisait l’intérêt de l’œuvre, comme les réflexions philosophiques du policier, avait été supprimé au profit de l’intrigue. Enfin, ces choix éditoriaux ont été faits pour être dans l’esprit de la collection dans laquelle le livre était publié.

Étrangement, toutes les traductions vieillissent, mais c’est en réalité la langue qui change. On dit qu’il faudrait refaire ou réviser toutes les traductions au moins tous les trente ou quarante ans. J’ai un exemple qui m’est toujours resté en mémoire : dans un ouvrage de John Dos Passos, l’auteur écrit « he’s looking for a job » donc : « il cherche du boulot ». Dans la traduction française, cela a été traduit par « il cherche de l’ouvrage » : cela ne se dit plus maintenant en français alors qu’en anglais la formulation n’a pas bougé.

Il existe aussi de mauvaises traductions. Un éditeur m’a dit un jour : « tu sais, une mauvaise traduction n’empêche pas un livre de se vendre », ce qui est un peu vrai. Par exemple, la première traduction de L’attrape-cœur de Salinger, qui était très mauvaise, n’a pas empêché le livre de se vendre à des centaines de milliers d’exemplaires en poche. Depuis, il y a eu deux autres traductions de l’ouvrage.


Je pense aussi que l’une des difficultés du traducteur, c’est de lire la littérature traduite. Personnellement, lorsque je lis de la littérature anglo-saxonne, je ne peux pas m’empêcher de me mettre à la place du traducteur et de me dire : « Là, je n’aurais pas traduit de telle façon » ou « Cet emploi de mot me parait suspect ».



Quelles sont vos méthodes de travail ?

On me propose tout d’abord un livre à traduire, je le lis dans cette optique de traduction et s’il me plaît, je commence le travail. Malheureusement, je ne peux pas toujours traduire selon mes envies. Il faut aussi pouvoir vivre de son métier. Je prends toujours des notes lors de ces premières lectures. Lorsque je traduis, je ne fais pas particulièrement de recherches en amont, c’est au fur et à mesure de la traduction que je fais mes recherches sur les terminologies, le vocabulaire… lorsque le besoin s’en fait sentir. Il faut dire que maintenant notre vie a changé avec Google. Cela nous éviteaussi de poser un certain nombre de questions à l’auteur, lorsque celui-ci est encore vivant. Avant l’apparition du net, nous avions de gros problèmes, par exemple, pour retrouver des citations que l’auteur avait laissées sans références dans l’œuvre. De nos jours, il suffit d’entrer cette citation sur le net et il est possible d’en trouver l’origine. Dernièrement, j’ai eu besoin de traduire une citation de la Bible, j’ai pu trouver, grâce au net, très rapidement à quel chapitre elle appartenait.



Êtes-vous déjà parti à l’étranger dans le cadre d’une traduction ?

Cela m’est arrivé une fois. C’était l’âge d’or de l’éditeur pour lequel je travaillais et il m’a offert un voyage en Irlande pour aller rencontrer l’auteur du livre que je venais de finir de traduire. Cela m’a permis d’aller sur les lieux où se situait l’action du livre et j’ai pu vérifier que l’atmosphère était bien telle que je l’avais pressentie. Ce genre d’occasion est toutefois rarissime.

Une fois, je suis aussi allé à Chicago pour la traduction de Saul Bellow. La plupart de ses intrigues se passent là-bas, même si elles se situent plutôt dans les années quarante ou cinquante. J’étais déjà aux États-Unis pour des raisons personnelles et j’ai voulu faire un détour par Chicago pour aller m’imprégner de l’atmosphère de la ville. C’était d’ailleurs le lendemain de la première élection d’Obama. L’atmosphère dans Chicago était donc extraordinaire.



Quelles sont pour vous les plus grosses difficultés liées à la traduction ?

Indiscutablement, c’est restituer un style. Vous verrez, en lisant Rick Moody, qu’il y a un rythme de phrase particulier. Je crois que la plus grosse difficulté, c’est cela. C’est aussi de restituer une langue. Honnêtement, c’est quelque chose auquel je ne me risque pas. Par exemple, je n’ai jamais traduit de livre écrit par des noirs américains. Je pense notamment à Edgar Wideman lorsque je vous dis cela, parce que je me sens incapable de restituer la langue telle qu’elle est écrite. Le rythme peut- être, mais quand on lit Edgar Wideman à haute voix, il y a un tel rythme ! Cela a été très bien traduit par Jean-Pierre Richard d’ailleurs. Mais, il y a des choses que je ne sais pas faire.



Il y a donc des langues qui vous parlent plus que d’autres ?

Oui, je pense qu’il y a cela aussi. Par exemple, chez Saul Bellow, qui est un auteur juif américain, il y a beaucoup de yiddish mais je sais dans ces cas-là restituer le rythme de la phrase. Toutefois, je ne le fais pas comme d’autres bouquins le font, avec des élisions ou des arrangements que je trouve insupportables à lire.  Je n’aime pas, par exemple, l’idée de supprimer les « r » pour rendre le langage parlé noir, c’est illisible.



 Qu’est-ce qui vous a orienté vers la culture anglo-saxonne et donné l’envie de faire découvrir cette culture-là ?

J’ai beaucoup appris à lire avec la Collection blanche de Gallimard. Mais, je lisais aussi bien les auteurs russes que les auteurs américains. Les auteurs anglais aussi : je lisais notamment Graham Greene. Et puis, j’ai aussi découvert cette culture à travers le cinéma. J’ai toujours été un fan du cinéma et du film noir. C’est-à-dire tous les grands films de Raoul Walsh ou de John Ford. Et un fan de western. Je voyais tous ces films-là en version originale. Mon oreille s’est donc beaucoup faite à l’anglais de cette manière-là. Lorsque j’étais adolescent, j’ai passé des journées entières à voir des films. Il y avait plein de cinémas d’art et d’essai à l’époque à Paris où on pouvait voir deux films de suite. J’allais à un cinéma sur les Champs-Elysées où la séance de midi était très bon marché : parfois, je revoyais le film deux ou trois fois de suite. J’étais vraiment un passionné. Les films que l’on voyait étaient surtout américains. Je suis allé assez tard aux États-Unis. Finalement, j’ai vraiment découvert cette culture à travers la littérature et le cinéma.

Sherman-Alexie-La-vie-aux-trousses.gif

Avez-vous traduit une branche de la littérature américaine en particulier ?

Non, car j’ai traduit un peu de tout. La littérature juive, à travers Saul Bellow et Henry Roth. La littérature amérindienne, à travers James Welch et Sherman Alexie et il y a autant de différences entre James Welch et Sherman Alexie qu’entre Patrick Modiano et Christine Angot. Je ne les ai pas traduits parce qu’ils appartenaient à une ethnie mais parce que ce sont des écrivains.



Vous aimeriez traduire ou parler d’autres langues ?

Oui, en ce moment c’est l’espagnol car j’ai un fils qui vit en Colombie avec une Colombienne qui ne parle pas français. J’aimerais bien parler espagnol et j’aimerais beaucoup pouvoir lire la littérature hispanique en espagnol. Je crois que c’est une des langues les plus difficiles à rendre. Je pense notamment à la littérature sud-américaine en disant cela. Il y a quelque chose dans la littérature espagnole, et on le sent dans les meilleures traductions comme celle de Cent ans de solitude, qui est une formidable traduction, qui fait que l’on a l’impression qu’il manque toujours quelque chose.



Cette langue n’est pourtant pas si éloignée de la nôtre ?

Oui, mais il y a une écriture qui est beaucoup plus foisonnante que le français, surtout chez les auteurs du réalisme magique. Cette magie est tellement bien rendue par l’écriture. C’est vrai pour le brésilien, c’est vrai pour Jorge Amado par exemple. Là aussi, je sens un petit manque dans la traduction. J’aimerais bien aussi parler italien car j’aime l’opéra, et je trouve que c’est une langue très musicale.

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Quels sont les ouvrages que vous avez préféré traduire et ceux qui vous ont le plus marqué ?

L’auteur qui m’a le plus marqué, parce que c’est celui qui m’a le plus fait souffrir, est un auteur malheureusement fort peu connu qui est Harold Brodkey. Il ne parle que de lui, mais il en parle merveilleusement bien. Il écrit merveilleusement bien, mais il vous entraîne dans son monde qui est absolument terrifiant si on n’arrive pas à y rester extérieur. Il vous phagocyte. C’est un grand auteur qui m’a entraîné dans une sorte de spirale, car son monde est assez terrible. C’est son univers, son histoire, c’est lui que j’ai connu aussi. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises.



Vous l’avez rencontré pour les besoins de la traduction ?

Oui et non. Je suis allé à New-York et j’ai demandé à le voir, car j’étais fasciné par son œuvre. L’homme m’a tout autant fasciné. C’est un des premiers hommes à avoir été contaminé par le sida. Il était également bisexuel. C’était un homme tout aussi impressionnant que son écriture. La dernière fois que je l’ai vu, c’était à Venise, il était déjà assez malade. Je suis toujours en contact avec sa femme. La traduction de cet auteur est un grand souvenir, mais un souvenir douloureux.
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Il y a beaucoup de livres que j’ai aimé traduire. Il y en a un qui est un petit peu à part parce que j’ai été tellement pris par ce livre que je n’ai même pas le souvenir de l’avoir traduit, ou alors c’est comme si je l’avais traduit sans m’arrêter. C’est un livre de Michael Ondaatje qui s’appelle en français Buddy Bolden, une légende.



Vous n’avez pas eu un prix de traduction pour ce livre ?

Si, j’ai eu un prix de traduction pour ce livre qui est en fait une nouvelle traduction. La première traduction avait été faite par un Québécois. Il y avait de ce fait quelques formulations inadaptées et honnêtement peu de respect pour le texte original. Michael Ondaatje avait chamboulé la grammaire, la ponctuation et ce premier traducteur avait tout rétabli, il avait mis des points, des virgules et cela n’avait plus aucun sens.

Buddy Bolden était un grand cornettiste de jazz de la Nouvelle-Orléans dont on n’a aucun enregistrement puisqu’il a fait sa carrière dans les années 1920. Michael Ondaatje a écrit une fausse biographie de Buddy Bolden, comme il a fait pour Billy the Kid. Tout ce quinous reste de Buddy Bolden, c’est une photo et quelques éléments biographiques, à savoir qu’il a été coiffeur et maquereau à la Nouvelle-Orléans. C’était aussi un grand souffleur : il soufflait tellement fort qu’à trente ans il s’est rompu les veines du cou. Il n’est pas mort, mais il est devenu fou. Il a été interné dans un asile où il a passé trente ans de sa vie, en ne souvenant absolument pas de qui il était. À partir de ces éléments, l’auteur a construit un livre sur le rythme du jazz de la Nouvelle-Orléans. J’ai l’impression d’avoir traduit cet ouvrage en état de transe.


 
Quelles sont les compétences à avoir pour être un bon traducteur ?

Je n’écoute pas trop les gens qui font de la théorie de la traduction, qui s’appelle la traductologie. Pour ceux qui en font, il y a deux écoles. Pour schématiser il y a les littéralistes, qui privilégient le texte original et les autres, qui favorisent plutôt la langue cible. Je suis un homme de compromis. Je pense qu’il faut à la fois respecter le texte original et qu’il y ait une lisibilité en français. Ce n’est pas toujours facile à concilier. Certains choix sont difficiles à faire lorsqu’il y a un style à respecter.


On peut parler, par exemple, du travail qu’a fait André Markowicz avec Dostoïevski. Il dit, en schématisant : « Dostoïevski écrivait comme un cochon, donc en français, j’écris comme un cochon ». Ce n’est pas tout à fait vrai mais, dans les traductions antérieures, la langue de l’auteur a été améliorée et lissée, parfois excessivement. Quand je regarde les traductions du russe d’André Markowicz, j’ai du mal à les lire en français. Peut-être aussi que l’on a du mal à lire Dostoïevski en russe. Je ne sais pas où est la vérité d’ailleurs.

Enfin, de mon côté, j’essaie à la fois de respecter le texte original et à la fois de bien écrire en français. C’est vraiment important de respecter le style d’un auteur. Après, les éditeurs repassent sur la traduction, certains veulent absolument lisser tous les textes.



Vous avez votre mot à dire lorsque l’on vous demande de retoucher ce que vous avez traduit ?
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Quand on rend une traduction, il y a souvent un dialogue avec l’éditeur. Quand il y a des choix à faire, j’en parle avec l’éditeur. Par exemple, lorsqu’on m’a demandé de traduire le second livre d’Henry Roth, j’ai été lire son ouvrage précédent : L’or de la terre promise, en anglais et en français, qui avait été publié chez Grasset.  Cette traduction était remplie d’élisions. Je suis donc allé voir Olivier Cohen des éditions de l’Olivier qui me proposait la traduction du second ouvrage et je lui ai dit : « Si tu me demandes de faire le même genre de traduction, je ne le ferai pas, je ne peux pas le concevoir comme cela ». Il m’a alors répondu que s’il faisait appel à moi, c’était justement pour ne pas renouveler cette approche.

Une fois, j’ai failli traduire un livre qui se passe dans les Antilles de langue anglaise. Il y a donc un peu de créole, qui est toutefois principalement rendu par des accents en anglais, et cela passe beaucoup mieux qu’en français. J’ai dit à l’éditeur que si je traduisais ce livre, j’allais devoir faire un dictionnaire en créole. Il n’y aurait donc pas d’accent, mais il y aurait du créole. Etant donné que cela allait demander un énorme travail,  cela ne s’est pas fait. Quand le livre est sorti, j’ai vu que le traducteur avait mis des « J’te » pour rendre le créole, ce qui est une solution de facilité qui pour moi ne marche pas.



En ce moment, vous travaillez sur quelle(s) traduction(s) ?

Je viens de finir de traduire Les aventures d’Augie March de Saul Bellow, qui est actuellement en relecture chez Gallimard. C’est le livre fondateur de ce que l’on appelle, à mon avis à tort, l’école juive américaine. Je viens aussi de traduire le premier roman de Ben Fountain : Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn qui fait partie des cinq livres sélectionnés pour le National Book Award 2012. Il paraîtra en janvier chez Albin Michel. J’avais déjà traduit auparavant un de ses recueils de nouvelles : Brèves rencontres avec CheGuevara.

Je suis également en train de terminer le roman posthume d’Henry Roth, dont j’ai déjà traduit quatre livres. C’est une série qui s’appelle À la merci d’un courant violent.



Certains écrivains ont été traducteurs avant de se mettre eux-mêmes à écrire. Avez-vous déjà envisagé d’écrire ?

Ce n’est pas une question que je me pose. Je ne suis pas écrivain. J’ai plein de choses à traduire, mais je n’ai rien à écrire. Il y a des traducteurs qui deviennent écrivains, mais il y a aussi des écrivains qui sont traducteurs, ce qui se fait plutôt pour des raisons alimentaires dans ce cas-là je pense.



Est-ce que vous avez eu des contacts avec des auteurs que vous avez traduits ?

Cela m’est arrivé plusieurs fois. J’ai eu quelques séances de travail avec certains auteurs. D’autres contacts, simplement à l’occasion de rencontres organisées par les éditeurs. J’ai noué des relations d’amitié aussi avec certains auteurs, par exemple avec James Welch, qui était quelqu’un dont j’étais très proche. Et puis il y a eu quelques rencontres plus formelles.



Rick MOODY

 

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Quelles étaient vos relations avec Rick Moody ?

Je l’ai rencontré à la Villa Gillet, à Lyon, où il était avec sa femme. C’est quelqu’un d’un peu à part. Je pense qu’il est aussi imprévisible que dans ses livres. J’ai aussi échangé quelques mails avec lui. Une fois, je suis tombé sur une phrase dans Le script, où je me suis vraiment demandé ce qu’il voulait dire. C’était une sorte de parabole. Je lui ai dit, par mail, que je ne comprenais pas cette phrase. Il m’a alors dit de la supprimer !

De même, une fois, Harold Brodkey, qui n’est pas censé parler français, était venu chez Grasset lors des épreuves de son livre. Il les feuillette puis il me dit : « Don’t you think than caillou will be better than pierre ? ». C’est assez surprenant qu’une personne qui ne parle pas français puisse faire la différence entre caillou et pierre ! Une autre anecdote avec Harold Brodkey est lorsque je lui ai demandé, par lettre, ce qu’il avait voulu dire dans une de ses phrases. Il m’a alors répondu qu’il ne savait plus ce qu’il avait voulu dire !



Le premier livre que vous avez traduit de Rick Moddy est Purple America, avant Tempête de glace, alors que ce dernier était sorti avant aux États-Unis ?

Oui, c’est une question éditoriale. Purple America a été publié par Rivages. Et ensuite, Rick Moody est passé aux Éditions de l’Olivier. Pour la traduction de Purple America c’était assez amusant : je ne connaissais alors personne chez Rivages et le premier traducteur qu’ils avaient sollicité pour faire le travail de traduction a répondu : « ça, c’est un livre pour Michel Lederer ! ». Cela s’est passé de la même façon pour Henry Roth avec les Éditions de l’Olivier, pour lesquelles je n’avais jamais travaillé.



Vous n’avez pas traduit À la recherche du voile noir. Il y a-t-il une raison à cela ?

Je n’ai pas voulu le traduire pour différentes raisons. D’abord, pour une histoire d’éditeur. Le passage d’un éditeur à l’autre ne s’est pas très bien passé. Ensuite, j’ai besoin du roman pour traduire, j’ai bien plus de mal à traduire de la non-fiction. Je ne me suis pas senti à l’aise. J’ai donc proposé Emmanuelle Ertel pour faire cette traduction car je savais qu’elle aimerait faire cela et qu’elle en serait capable.



C’est une universitaire ? Car, la liste des références à la fin du livre est impressionnante, avec notamment plus de 70 ouvrages.

Tout à fait, elle est professeur de littérature. C’est d’ailleurs aussi pour cela que j’ai pensé à elle. En plus, elle vit à New-York, ce qui lui a permis d’être en contact régulier avec Rick Moody.



Traduire un auteur aussi créatif que Rick Moody ne doit pas être facile. Qu’est-ce qui vous a posé le plus de difficultés ?

Pour Purple America, ce sont les questions de terminologie. Tout d’abord, sur un plan médical. J’ai donc soumis une liste de questions à mon médecin et il m’a aidé. Ensuite, le domaine des centrales nucléaires. J’ai un ami qui connaît ce milieu et qui m’a aidé. J’ai d’ailleurs fait une petite note de remerciement à mon ami au début du livre.



Le premier livre de Rick Moody que j’ai lu est son recueil de nouvelles  l’Étrange horloge du désastre ; son style est très intense, je pense notamment à cette nouvelle sans ponctuation.

Ces nouvelles sont très inégales mais je les trouve intéressantes car elles montrent bien l’auteur et ce qu’il va devenir. Il y a un côté très expérimental. Moi j’ai toujours fait comme Flaubert avec son gueuloir. Je ne gueule pas, mais je relis toujours les textes à voix haute ou à mi-voix, pour vérifier le rythme du récit.



Vous n’avez pas été tenté d’insérer de la ponctuation ?
Tom-Franklin-Smonk.gif
Non, cela revient au respect du texte que l’on évoquait plus tôt. Par exemple, concernant les jeux de mots, quand je ne trouve pas d’équivalence au moment précis où ils se situent, cela m’arrive de les décaler dans la phrase ou dans le dialogue suivant. S’il n’y a vraiment pas de possibilité, car le jeu de mot est intraduisible en français, on peut le mettre en note, mais c’est quand même moche ! Il y a aussi des livres où je me suis beaucoup amusé. Il y en a un qui m’a beaucoup fait rire, où il y avait des jeux de mots, des allitérations, des clins d’œil très français, c’est un bouquin qui s’appelle Smonk de Tom Franklin, qui est une sorte de parodie de western extrêmement drôle. C’est du Lucky Luke trash mais c’est absolument magnifique.



Rick Moody fait beaucoup de références littéraires, je pense notamment au pastiche de Melville dans L’étrange horloge du désastre. Est-ce possible de le traduire sans les connaître ?

Lorsqu’il y a une référence à un auteur ou un passage d’une œuvre, je le lis bien évidemment. Par exemple, dans une nouvelle de Dieu vit à Saint-Pétersbourg de Tom Bissel, une des nouvelles est une relecture d’une nouvelle de Hemingway. C’est l’histoire d’un couple qui part en voyage de noces en Afrique, ici transposé dans un des pays de l’ex Union soviétique,  un pays asiatique comme le Tadjikistan. Bissel avait souligné l’emprunt à Hemingway. Il n’y avait pas de difficultés. Parfois on peut passer à côté d’une référence comme on peut passer à côté d’une citation. Mais en général on le sent car il y a toujours une petite rupture de style même si elle n’est pas signalée par des guillemets ou autre signe.



Vous avez aussi traduit des ouvrages de Charles Bukowski : est-ce un hasard, des commandes ou un intérêt pour les auteurs marginaux ?

Parfois ce sont des commandes provoqués. J’aime bien Charles Bukowski en fait. Pour moi c’est facile, j’ai une ligne bien arrêtée pour les traductions de cet auteur. C'est-à-dire que ses premiers ouvrages ont été surtraduits. On les a rendus plus trash qu’ils ne l’étaient. C’est simple, lorsqu’il écrivait : « I’m fed up » ce qui veut simplement dire : « j’en ai marre », c’était systématiquement traduit par des expressions comme : « j’en ai plein le cul », ce qui est quand même plus fort. Je n’ai pas voulu faire cela. Je trouve qu’il y a, dans Charles Bukowski, tout le malaise de l’Amérique et tout le malaise d’un homme aussi. Si on surtraduit, on privilégie le côté argotique au détriment de ce que dit vraiment l’histoire. Les personnages de Charles Bukowski représentent vraiment les paumés de l’Amérique.



J’ai l’impression que chez Rick Moody aussi…

Mais c’est autre chose. Rick Moody ne s’est pas caché derrière le vomi, l’alcool et le sexe. Dans Tempête de glace, il représente le malaise de la middle class et dans Purple America, c’est le malaise de toute une Amérique décadente qui est vu à travers l’image de la mère malade.



Il y a aussi cette notion de culpabilité très présente chez Rick Moody comme chez d’autres auteurs américains, dans À la recherche du voile noir il l’écrit clairement : « Être un Américain, être un citoyen de l’Occident, c’est être un meurtrier. Ne vous faites pas d’illusion. Couvrez-vous le visage ».

C’est tout vu et tout dit. Il ne faut pas oublier que l’Amérique est un pays protestant. Il existe aussi cette Amérique dont la foi en elle vacille depuis quelques années, depuis que le pays perd son hégémonie sur le monde. Restaurer la grandeur de l’Amérique maintenant ce n’est plus possible avec l’émergence de pays comme la Chine qui seront les puissances de demain. Il faut qu’ils l’admettent.



Cette dimension collective qu’il y a dans l’écriture américaine est moins marquée dans certains pays comme la France.

Mais il y a longtemps que la France ne se considère plus comme une puissance hégémonique. Je pense que le protestantisme joue un rôle très important dans l’Amérique, dans cette culpabilité, la confession et l’esprit pionnier qui a conduit à effacer totalement une partie de leur histoire. Finalement, c’est un pays qui ne leur appartient pas. Et c’est quelque chose sur lequel ils se voilent la face depuis toujours. Les indiens n’existent presque plus. Dans la campagne électorale qui vient de passer, on n’a pas entendu un mot sur les indiens. Il y a un indien qui croupit en prison depuis trente0 ans pour un crime qu’il n’a probablement pas commis ou même s’il  l’a commis, il n’y a pas de preuves.



Lorsque vous avez lu Rick Moody pour la première fois, quelle impression vous a-t-il donnée ?

Je l’ai découvert avec Purple America, je ne le connaissais pas du tout. Sa découverte fait partie des chocs. Cela fait partie des livres que j’ai ouverts et que je n’ai plus quittés. Il y a eu comme cela deux ou trois livres dans ma vie de traducteur. Je me suis dit : c’est extraordinaire. Ce premier chapitre d’ouverture, sur le plan de l’écriture, c’est absolument extraordinaire. Il y a un tel rythme !

Le dernier ouvrage que j’ai traduit de lui, Le script, n’est pas celui que je préfère mais je l’aime bien quand même. Beaucoup de gens ne l’ont pas aimé parce qu’ils ne l’ont pas compris. Cela m’a mis en rage après la critique parce qu’il y a des choses évidentes. Ils l’ont survolé, à peine, alors que c’est un livre qui contient plein de choses passionnantes. Il ya tout de même des passages extraordinaires. De temps en temps Rick Moody a des envolées qui sont fabuleuses. Mais Purple America reste son roman que je préfère.

Rick-Moody-Le-script.gif

Trouvez-vous que le regard sur le métier de traducteur et son statut ont évolué depuis que vous avez débuté votre carrière ?

Le traducteur est considéré comme auteur. On a le même statut que les écrivains. On reçoit un avaloir qui est un prix à la page rendue. Il est considéré comme un à-valoir sur les droits d’auteur. Les droits d’auteur sont tellement faibles qu’il est rare que l’à-valoir soit couvert. Pour cela, il faut environ vendre 20 000 ou 30 000 exemplaires en grand format et il y a peu de livres de littérature étrangère qui se vendent à ce niveau-là. Donc la plupart des traducteurs se contentent et vivent avec l’à-valoir et le prix à la page.  En plus de cela, les conditions sociales ne sont pas idéales : il n’y a pas de congés payés et presque pas de congés maladie possibles. Jusqu’à ces dernières années, il n’y avait même pas de retraite. Les conditions sociales sont donc minimum. Les revenus moyens d’un traducteur pour ceux qui, comme moi, arrivent à traduire en enchaînant les livres pour survivre, correspondent au salaire d’un professeur débutant à peu près.

Au niveau du regard, il y a eu des progrès. Maintenant, dans la plupart des revues, le nom du traducteur est mentionné. À la radio, c’est moins évident. Parfois c’est assez frustrant. Par exemple, là, pour Saul Bellow, il y a peu de choses mais il y a eu une page entière sur le journal du dimanche disant « c’est une nouvelle traduction » et puis c’est tout. Sans dire c’est bien ou mal mais lorsqu’il y a une nouvelle traduction c’est qu’il y a une raison. Peu importe si c’est pour en dire du mal, mais au moins je veux qu’on parle du travail de traduction qui a été fait. C’est ce qui est frustrant. Il y a eu aussi deux ou trois émissions de radio où on a présenté le livre comme une réédition. Comme s’il n’y avait même pas eu retraduction. J’ai quand même fait un travail par rapport à ce qui a déjà été fait. À l’inverse, il arrive que la traduction soit saluée. Ce qui fait toujours plaisir.


Propos recueillis par Emmanuelle, lp libraire.






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Published by Emmanuelle - dans traduction
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