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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 07:00

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Qui est Patrick Marcel ?

Auteur, traducteur, illustrateur par passion, exerce un métier de logistique (traite des plans de vol) dans l'aéronautique à l'aéroport de Bordeaux. Il est né en France en 1956 et vit actuellement à Bordeaux.

Il traduit principalement  de la fantasy, et plutôt du  roman. C'est également un traducteur occasionnel de bandes dessinées. Il n'est pas auteur de fiction mais d'articles spécialisés sur différents thèmes. On le connaît mieux aujourd'hui pour sa reprise de traduction de la fameuse série de G. Martin, Le Trône de fer.

entretien-avec-Patrick-Marcel.JPG

 

Patrick Marcel nous a rejointes au salon des  Mots bleus accompagné de sa bonne humeur contagieuse. Dans une ambiance feutrée et littéraire, attablées autour d'un cacolac, nous lui avons expliqué nos attentes. Nous avons alors entamé une discussion animée autour de ce métier de passionné et de son expérience unique.

 

 

patrickmarcel.JPGEn tant que traducteur, je ne sais pas s’il y a un traducteur typique. Moi, par exemple je n'ai pas fait d'études ; lorsque j'ai commencé, j'étais très fan de BD de science-fiction. Je suis donc parti en Angleterre à l'âge de 14 ans, j'y ai lu et découvert beaucoup de bd. Au bout d'un ou deux ans, cette dernière a laissé place au roman. On peut dire que c'est à partir de là que j'ai réellement commencé à lire. Quelques années plus tard, un ami bordelais, Francis Valery, publiait une revue de science-fiction, OpZone. L'envie de traduire me démangeait, j'ai donc fait appel à lui. Il m'a confié une nouvelle que j'ai traduite pour la revue. Elle est cependant parue dans le dernier numéro, ce qui ne m'a pas laissé la possibilité de traduire plus pour OpZone. Le résultat était moyen, il y avait plein de coquilles, et c'était une nouvelle à chute, mais tel que ce fut publié on ne comprenait pas du tout  ! Ce n'est pas ce que j'avais écrit d'ailleurs. Mais cela m'a quand même mis le pied à l'étrier.

Un autre ami s'est retrouvé chargé d'une collection. À l'époque, les frères Bogdanov devaient patronner dans Temps X la sortie de la série Docteur Who. En même temps, divers éditeurs aspiraient à novéliser les épisodes, dont cet ami. Finalement la série ne s'est pas faite, mais l'éditeur a quand même fait traduire quelques épisodes, et je fus le traducteur de l'un d'entre eux ! Mais ça n'est jamais paru...

Quelque temps après, ce même ami se retrouve directeur d'une collection d'horreur, domaine qui marchait très bien en Angleterre. Des auteurs comme Stephen King ou Peter Straub commençaient à percer. Nous connaissions bien leurs œuvres grâce à nos différents voyages, on s'est alors mis à traduire des textes d'horreur pour sa collection. Mais, au dernier moment, l'éditeur a jugé que l'horreur ne marcherait jamais en France. Le projet est tombé à l'eau... J'avais cependant traduit trois romans d'horreur qui sont finalement parus dans d'autres collections.

À partir de là, je pouvais prétendre à une expérience de traduction et démarcher divers directeurs de collections en disant : « Voilà, j'ai un bouquin paru ici, et un autre paru ici. »
 


Peut-on dire aujourd'hui que la tendance s'est inversée ? Les éditeurs font-ils appel à vous ou devez-vous toujours démarcher ?

Les deux. Certains éditeurs me contactent, mais avec la crise, beaucoup de collections rétrécissent, il y a donc moins de travail et par conséquent moins d'appels. Mais je profite des événements pour prendre contact. En novembre, avaient lieu les Utopiales à Nantes, un festival international de science-fiction. Neil Gaiman, que je connais bien, était présent. Grâce à lui j'ai pu travailler chez J'ai Lu car ces derniers cherchaient quelqu'un pour traduire  De bons présages, roman fantastique écrit par Terry Pratchett et Neil Gaiman. J'avais déjà lu du Pratchett et je connaissais bien Neil Gaiman même avant qu'il ne soit publié car il venait en Angleterre aux conventions de fantastique. J'ai finalement été recommandé par un ami qui traduisait déjà et qui connaissait mon admiration pour Neil Gaiman. Lorsque son premier roman est paru, je crois bien que c'est Neil qui m'a recommandé pour la traduction.
 
Neil-Gaiman-Sandman.gif

Pour Sandman, c'est Neil Gaiman aussi qui vous a demandé ?

Non, en fait pour Sandman il y avait déjà eu une première traduction qui était pas mal mais incomplète, et une deuxième traduction qui était moyenne. L'éditeur a décidé de faire une nouvelle traduction plus fidèle ; il savait que je m’intéressais à cette bande dessinée et que je connaissais l'auteur, il m'a donc confié la traduction.
 


Il y a déjà eu plusieurs traductions pour Sandman. Est-ce que vous travaillez avec ces anciennes traductions ?

Non. Pour Sandman j'ai tout repris à zéro, et fait mes propres versions. Mais lorsque je m'inscris dans quelque chose qui a déjà été fait, par exemple le cinquième tome du Trône de fer, je suis obligé de me baser sur ce qui a été fait avant. Comme je m'inscris dans une continuité, je ne peux pas changer les personnages. Il y a quelques contraintes, je ne peux pas changer les noms pour des lecteurs qui sont habitués à des noms déjà utilisés, même si parfois j'aimerais bien le faire.

Ce cinquième volume du Trône de fer est, en France, divisé en trois tomes. Je me suis piégé moi-même car j'ai traduit un nom dans le premier tome, et au troisième je me suis rendu compte que je n'aurais pas dû le traduire ainsi parce qu'il y avait un jeu de mots sur ce nom. Et ma traduction avait complètement faussé le jeu de mots. Si j'avais fait la traduction du cinquième volet d'une seule traite, j'aurais pu m'en rendre compte. Malheureusement je devais rendre un premier tome, je n'y ai donc pas fait attention.
 


Avez-vous dû lire les premiers tomes de la série du Trône de fer ?

Oui, en partie. Mais il existe  un wiki pour la série ; donc pour les noms je pouvais m'y référer. J'ai surtout lu les premières traductions pour connaître le style du traducteur. Ce dernier était assez éloigné du style de George Martin ce qui me dérangeait car j'ai tendance à être plus fidèle à l'écriture de l'auteur. J'y suis revenu petit à petit. Comme je l'ai fait graduellement, restant d'abord dans le ton donné par le précédent traducteur et glissant finalement vers un style se rapprochant de celui de G. Martin, en principe ça ne devrait pas choquer les lecteurs.
 
George-R-Martin-tome14_tronedefer.jpg

Vous n'avez jamais fait appel à l'ancien traducteur ?

Non, je n'en ai pas eu besoin. En plus j'ai l'impression qu'il est fâché avec l'éditeur...C'est pareil pour les auteurs. Lorsque je traduis un bouquin, c'est vraiment exceptionnel que je contacte l'auteur. En même temps, c'est rare qu'il y ait quelque chose que je ne comprenne pas, c'est plutôt un mot que je ne trouve pas ou dont je ne sais pas le sens exact. Évidemment, l'auteur ne pourra pas m'aider pour me dire ce que ça signifie en français. J'essaie de me débrouiller au mieux seul. J'ai traduit une série qui s'appelle Le Livre de Sandre qui se passait à la fin du Moyen Âge, dans le duché de Bourgogne. À la cour, les courtisans portaient des follybellies. Je ne savais vraiment pas ce que c'était. Alors j'ai contacté l'auteur (par mail), il n'a pas répondu. Après moult recherches, j'ai trouvé dans des chroniques du duché de Bourgogne la signification approximative du terme. Ne trouvant pas d'équivalence précise dans la langue française, j'ai essayé de remplacer par ce qui s'en approchait le plus, à savoir une espèce d'ornement fait de clochettes sur les vêtements des courtisans.
 


La langue anglaise n'a presque plus de secret pour vous ?

On ne va pas dire complètement car il y a toujours des mots qu'on ne connaît pas mais je lis beaucoup donc ça entretient et enrichit.
 


Est-ce qu'il faut aimer ce qu'on traduit pour en faire une traduction fidèle ?

Ça aide. Pour ma part, jusqu'à maintenant, je n'ai traduit que de la science-fiction, parce que j'aime ça depuis toujours et que j'en lis toujours énormément. Mais on m'a récemment proposé une traduction de littérature générale, on va voir ce que ça va donner !
 


Mais ne tombe-t-on pas dans la dérive « on aime trop donc on veut trop bien faire » ?

Il faut savoir prendre un certain recul. J'évite, par conscience professionnelle, de travailler sur un livre que je n'aime pas, ça m'est donc assez rarement arrivé. Finalement la traduction n'est qu'un hobby étant donne que j'ai un métier régulier (un hobby régulier qui a bien dérapé, c'est sûr, mais ça reste un hobby !) Donc je peux choisir, je ne suis pas forcé de prendre tout ce que les éditeurs me proposent. Si je prends un livre, je sais à peu près de quoi il s'agit et il y a de fortes chances que ça me plaise. Mais on peut toujours avoir de mauvaises surprises. J'avais fait un guide de série télé, et j'ai détesté ça. Il interviewait le créateur, et celui-ci avait des idées déplaisantes, réactionnaires... Mais cela reste tout de même rare, bien heureusement.

On essaie toujours de faire au mieux lors d'une traduction, mais si on me laissait une traduction pendant six ans, j'aurai toujours quelque chose à redire...



Finalement on n'est jamais vraiment satisfait ?

Pas vraiment ; à force de repasser, on change un mot, on revient, on se dit : «  non, c'était mieux au début », puis on revient et on se dit : « ah finalement ! ». Et là il faut arrêter ! Parce que ça n'en finirait plus. Il y a un moment, il faut savoir se dire qu'on ne peut pas faire mieux, ou du moins que le travail produit est de bonne qualité et le plus fidèle possible. Personnellement je fais un premier jet, puis je repasse, je corrige, et au fur et à mesure je polis. Après, on rend au directeur de collection et celui-ci va (dans l'idéal) me donner des conseils, me demander des changements, m'indiquer des corrections. Une fois, j'ai rendu un manuscrit et il me l'a renvoyé avec une phrase soulignée qui me paraissait limpide et pourtant il m'a indiqué n'avoir rien compris à la phrase. De mon point de vue, c'était tout a fait compréhensible, mais s'il ne l'a pas comprise, il y a sûrement plein de lecteurs qui vont être dans le même cas ; j'ai donc retravaillé la phrase. Une autre opinion est toujours la bienvenue.

Parfois il arrive que le manuscrit ne soit pas relu ; en tant que traducteur il m'arrive de laisser des fautes d'inattention et il faut qu'un correcteur passe derrière mon travail. Recevoir un manuscrit, ne pas le relire et l'envoyer directement à l'impression, ce n'est pas l'idéal...

Une autre fois, je traduisais un livre en plusieurs parties. Le premier tome est passé à l'impression et il n'y avait pas de correction, même cas de figure pour le second. Pour le troisième, j'envoie mon manuscrit avec une coquille intentionnelle au début du texte pour en avoir le cœur net. Effectivement le livre est sorti intact, avec la coquille ! Le travail du directeur de collection n'était pas fait et là c'est un problème.

Il n'y a pas très longtemps, j'ai envoyé une traduction à l'éditeur. Le manuscrit revient couvert de corrections. Il y avait plein de choses bizarres, des mots systématiquement changés et finalement non expliqués.



Dans ce cas de figure, le directeur de collection s'octroie pratiquement la traduction car il modifie le sens du texte.
 
Oui, il y avait même des corrections vraiment étranges ; toutes les fois où j'écrivais « la mâchoire », c'était remplacé par  « les mâchoires » ! Et comme c'était systématique... Un moment il y a une femme assez laide, avec la mâchoire proéminente, et le correcteur avait changé en « les mâchoires proéminentes »... Alors là nous ne sommes plus en  présence d'une servante mais d'un crocodile !
 


Ces échanges se font systématiquement par mail ?

Oui, c'est plus rapide, plus simple. Certains éditeurs, très peu, envoient les manuscrits et corrections par la poste, mais ça devient vraiment rare.
 


Vous n'avez jamais d'entretiens ?

Par téléphone surtout étant donné que je suis à Bordeaux et que la plupart des éditeurs sont à Paris.
 


Et parmi ces éditeurs, y en a-t-il avec qui vous préférez travailler ?

Oui, par exemple chez Denoël, je m'entendais très bien avec le directeur de collection de science-fiction. J'ai traduit des livres qui m'ont beaucoup plu. Actuellement les ventes ne sont pas conséquentes, il a donc réduit les dates sur le calendrier ce qui a engendré une diminution de mon temps de travail chez eux.
 


Pour revenir à Sandman, combien de temps faut-il en moyenne pour traduire un volume ?

Pour le deuxième volume, il faut que ça me prenne deux mois, ce qui ne m'arrange pas. Il ne va pas falloir que je traîne, il y a une quinzaine d'histoires, cela représente une histoire en trois jours. C'est possible mais j'espère que pour les suivants, les délais seront renégociés.
 


Et pour la rémunération elle se fait en fonction du temps que vous y passez ? Du nombre de pages ?

Ça dépend. Pour les romans, on calibrait par feuillet, chacun faisait vingt-cinq lignes de quarante à soixante termes. Ce qui faisait 1500 signes par feuillet. Et même s'il y avait deux lignes sur un feuillet cela comptait pour 1500 signes, c'est-à-dire un feuillet entier. Cela permettait de rémunérer par feuillet.

Aujourd'hui c'est encore plus ou moins le cas. Certains éditeurs rémunèrent encore au feuillet, d'autres rémunèrent aux 1500 caractères, ce qui ne fait pas toujours un feuillet. Il y a aussi des éditeurs qui voulaient rémunérer tous les 1500 caractères, sans tenir compte des intervalles ! Il y a une anecdote qui dit qu'un traducteur s'est dit : « bon puisque vous ne payez pas les intervalles, voilà ma traduction », et le manuscrit a été envoyé à l'éditeur sans aucune intervalle entre les mots. J'ai entendu dire qu'ils se sont arrangés autrement par la suite.

Certains éditeurs payent aussi au nombre de pages de l’œuvre originale. Ce qui est embêtant étant donné que la langue française comporte beaucoup plus de mots, 10% de plus approximativement.

Cette rémunération au feuillet, aux signes et autres consiste en un à-valoir. Puis on reçoit un pourcentage de chaque livre vendu.
 


Que pensez-vous du statut du traducteur ? Dans Sandman par exemple votre nom apparaît au milieu d'une foule de noms...
 
Oui c'est assez propre à la bande dessinée, il y a une grande équipe qui travaille sur le livre. Mais pour le roman généralement le nom du traducteur est quand même mieux mis en avant. Mais si on revient à la bande dessinée,  Watchmen a été traduit par Jean-Patrick Manchette qui était un auteur prestigieux. Dans ce cas la place accordée à son nom était à la hauteur de sa réputation.
 


Et pour rester sur la traduction de bande dessinée, on disait précédemment que la langue anglaise prenait moins de place que la langue française, comment faire alors pour ce qui est de la place accordée à la parole dans les bulles en bd ?

C'est effectivement un casse-tête ! Mais il y a un avantage : le lettrage se fait à l'informatique. L'un dans l'autre, on peut jouer sur la taille des caractères, on peut traduire en français et faire en sorte que la parole occupe la même place que la langue originale. Le problème avec le phylactère, c'est qu'il y a une taille prédéfinie. On peut rarement la changer, donc lorsque par exemple nous avons le mot now, qu'on doit remplacer par « maintenant », la taille du mot vous laisse imaginer le problème que ça peut engendrer... On essaie de s'arranger avec des go si le contexte le permet. Sinon j'ai aussi eu droit à why me, « pourquoi moi » ce qui est aussi un problème ! Mais parfois, avec un peu de chance, la bulle se trouve sur un fond vide, blanc. Dans ce cas on peut redessiner complètement le phylactère.

Dans Sandman, Neil Gaiman s'amuse parfois. Il y a un démon qui parle par rimes, il a dû considérer ce n'était pas assez drôle. Alors il lui a fait prononcer un sonnet. C'était encore envisageable... Mais un sonnet avec des rimes qui doit rester dans le contexte de la conversation, je peux vous dire que ce n'était pas une partie de plaisir !
George R Martin Trone de fer T13

 
Vous préférez traduire de la bd ou du roman ?

Ça dépend, disons qu'avec le roman, il n'y a pas de contraintes de place. Mais j'adore la bd, c 'était très agréable de travailler sur Sandman parce que j'adore cette bande dessinée. Je n'ai pas de préférence marquée, un bon roman, une bonne bd, c'est plaisant. Être pris dans l'histoire, embarqué avec les personnages, finalement on est un lecteur comme un autre. Par exemple la traduction du cinquième tome du Trône de fer j'y ai passé quinze mois. Cette traduction m'a mobilisé pendant quinze mois (équivalent des tomes treize, quatorze et quinze en France), et un jour en octobre, je me suis levé, je n'avais rien à faire sur le Trône de fer. J'ai vraiment eu un vide.
 


Selon vous, c'est la traduction qui amène à l'écriture ou le contraire ?

Personnellement je n'écris pas vraiment. J'ai écrit des articles surtout, un sur les Monty Python par exemple. Ce ne sont pas vraiment des romans, pas de la fiction en tout cas. Des livres « d'érudition » disons.
 


Et vous n'avez pas envie d'écrire de la fiction ?

Pas vraiment... Mais si je devais le faire, ce serait de la bd. Écrire des romans, n'est ni spontané ni naturel pour moi. La traduction n'est pas difficile, il n'y a pas de travail d'imagination ! Il y a juste tout un travail de compréhension.
 


Justement, en matière de compréhension, chez les traducteurs il y a des ciblistes et des sourcistes. Et vous ?
 
Moi je suis plutôt les deux. Je m'adapte selon la situation, le texte, le contexte. Parfois traduire de la façon la plus fidèle possible est nécessaire, mais à d'autres moments il faut interpréter pour que le texte soit plus accessible en français. Après c'est un choix. Être au plus près du texte original pour être au plus près de la pensée de l'auteur ou bien adapter le livre pour qu'il se lise le plus possible comme s'il avait été écrit en français. Dans l'idéal, il faudrait qu'une traduction se lise le plus naturellement qui soit, que personne ne pense « c'est bien ou mal traduit ». Il faut éviter à tout prix que la traduction se ressente. Mais je ne pense pas qu'il y ait de règles, ça dépend du traducteur, du texte, du passage. Parfois il y a des plaisanteries impossibles à traduire en français. Il faut trouver quelque chose qui soit drôle, qui reste dans le contexte, et qui serve le but de la plaisanterie originale, ce qui n'est évident. Il m’est arrivé aussi d'avoir un jeu de mots complètement intraduisible. Quinze ans après ça m’arrive encore d’y réfléchir, je cherche, je ne trouve toujours pas. J’ai donc tendance à penser qu’il n’y a pas de traduction correcte. Après avoir tout cherché, je n’ai pas réussi à trouver, j’ai alors mis une note du traducteur.



Apparemment c’est quelque chose que l’on n’aime pas tellement faire en tant que traducteur.

Pour quelque chose qui doit se faire naturellement, non ce n’est pas très bien, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une plaisanterie ! Si on doit la raconter l’effet est raté. C’est vraiment un problème. Du coup j’ai dû faire une ndt pour expliquer le jeu de mot au lecteur. C’est ce qu’il y a de fabuleux avec l’humour, et c’est aussi pour ça que j’aime le traduire, c’est que parfois on peut le traduire directement (même avec des jeux de mots !). Une plaisanterie traduite en français c’est facile, en revanche, un jeu de mots qui se traduit en français c’est formidable. Et d’autres qui resteront toujours intraduisibles. On cherche, on torpille. Ce fameux jeu de mots me hantera toujours. C’est la tache sur ma conscience !



Si un jour une idée vous vient vous pourrez toujours contacter l’éditeur pour la lui soumettre.

Oui d’ailleurs je vais demander l’éditeur de le revoir mais malheureusement je pense que cette plaisanterie restera toujours une note de bas de page.



On se posait la question de la rémunération, à savoir si c’est aujourd’hui un métier viable ou pas ?

Moi non mais ça ne compte pas car j’ai un métier à côté, la traduction est un hobby. Donc je choisis un bouquin, j’essaye d’avoir le temps le plus long, pour le lire, etc. Plus j’ai de temps, plus je suis content, car ça me permet d’affiner, de faire bien. En revanche, un traducteur qui ne fait que ça a intérêt à traduire rapidement. Oui c’est un métier, un vrai. On peut en vivre. Tout dépend aussi des gens avec qui on travaille… J’ai même des amis qui sont auteurs et qui font de la traduction. Aujourd’hui malheureusement, quand on est auteur, excepté si on s’appelle J-K Rowling, il est très dur de vivre de son métier. Très peu y arrivent. La traduction vient soutenir ces auteurs, c’est un véritable complément financier. Il est vrai qu’actuellement avec la crise les collections rétrécissent, il y a moins d’opportunités.



Nous avons eu des cours sur la traduction, on nous a expliqué que les éditeurs faisaient parfois appel à des universitaires, ils ne les payaient pas ou très peu. Par conséquent ils prenaient le travail à des traducteurs professionnels.

Il est vrai que les éditeurs cherchent à économiser partout. Une légende circule dans le milieu à propos d’une traductrice qu’on voyait partout. Elle faisait énormément de chose mais le niveau de ses traductions était très variable. Il y avait beaucoup de fautes. Selon la légende, après je ne sais pas ce qui est vrai mais, paraît-il qu’elle donnait les traductions à ses élèves. Elle les reprenait un peu derrière puis partageait la rémunération. Enfin ça je suppose. Par conséquent il y avait des traductions qui paraissaient un peu amateur. Tout sortait sous son nom mais ce n’est pas elle qui avait tout fait. Bon… ça existe peut-être ! Dans le temps c’était plus fréquent, maintenant les choses sont faites plus rigoureusement. La célèbre Série noire par exemple. Tout devait rentrer en 235 pages donc si le texte était trop long il était largement élagué. Le traducteur prenait des décisions sur le texte lui même. Si ce qui était écrit ne lui plaisait pas, il modifiait. Dans la Série noire, pour que ça soit à la mode, on faisait parler les personnages avec l'argot noir de la pègre, sauf qu’il s’agissait de l'argot de la pègre de Touchez pas au grisby de Pierre Simonin, et que de nos jours ça a considérablement vieilli. Curieusement, si c’est un argot américain d’origine, il a moins vieilli que l’argot des traductions. Pourtant il n’y a pas de raison. C’est un phénomène très curieux avec les traductions, elles vieillissent souvent mieux que le texte d’origine. Cela fait que l’on fait pas mal de retraduction. J’ai retraduit des textes des années 50, en partie car ils avaient été coupés à l’époque et en partie car le texte vieillit et qu’il fallait le rafraîchir.



Et pour Sandman, de quand datait la première traduction ?

Ah non, là, c’est récent ; c’est juste que la première traduction n’était pas arrivée au bout. Il existait trois ou quatre tomes, je crois, ensuite l’éditeur a décidé d’arrêter. Puis la deuxième traduction est arrivée au bout mais il y avait des choses pas terribles. Par exemple le Sandman et John arrivent dans une pièce tapissée de chair humaine et John dit : « On se croirait dans un film de Mike Hammer ». Je pense que le texte original voulait dire un film de la Hammer. Ce n’est pas pareil du tout. Le traducteur a vu Hammer film et a pensé qu’il s’agissait de Mike Hammer. Non Mike Hammer c’est du polar, là c’est de l’horreur, il s’agit donc d’un film de la Hammer. Il y avait des petites choses comme ça qui n’allaient pas. De plus, au niveau des droits, ça coûte aussi cher de les renégocier que de refaire une traduction. Par conséquent on a décidé de retraduire. Finalement ça se passe souvent comme ça. D’ailleurs quand un bouquin change d’éditeur, en bande dessinée, généralement on refait la traduction. Même si le bouquin précédent est très récent. Pour les romans, on achète les droits, on fait une traduction, puis on la garde pendant un long moment. Actuellement nous sommes vraiment dans une vague de retraduction. Agatha Christie, par exemple, dont les textes ont été largement découpés, est récemment ressortie sous les traductions intégrales. Dashiel Hammet avec  Le Faucon de Malte, a été retraduit. En science-fiction c’était pareil. J’ai entendu dire, mais je ne l’ai pas encore vu, que les traducteurs dans certaines revues après guerre, lorsqu’ils traduisaient des nouvelles, outrepassaient leur rôle de traducteur de manière inimaginable. Si la nouvelle se passait tôt le matin à San Francisco et qu’elle avait pour protagoniste un John Smith, la version traduite se déroulait tôt le matin à Bordeaux avec un Jean Forgeron. Tout était traduit, les noms, les lieux. Apparemment cela n’a pas duré longtemps car c’était un peu extrême.



Et selon vous, pour entrer dans le monde de la traduction il faut connaître des gens, avoir des contacts ?

Effectivement ça aide, surtout maintenant avec la crise, tous les traducteurs n’ont pas leur part. Moi, oui, on peut dire que mes contacts m’ont beaucoup aidé. Je connaissais des gens qui travaillaient pour des éditeurs. Ils étaient responsable d’une revue ou directeur de collection, ils m’ont mis le pied à l’étrier. Ceci dit j’ai traduit des bouquins chez Presses Pocket, on ne me connaissait pas. J’y suis allé, j’ai montré mon travail précédent et j’ai proposé mes services. Il se trouvait qu’il y avait quelque chose pour moi.



Mais aujourd’hui peut-on se présenter chez un éditeur en disant « Bonjour, je connais la langue et j’aimerais traduire » ?

Eh bien non, on ne peut pas arriver les mains vides, c’est comme en bd, il faut amener et montrer quelque chose. C’est toujours le même problème. On ne peut pas avoir de boulot si on n’a pas d’expérience et on peut pas avoir d’expérience si on n’a pas de boulot. Après je ne sais pas bien car j’ai eu de la chance. En plus comme je suis à Bordeaux donc je ne connais pas tellement les gens. Avec le temps j’ai des amis qui sont devenus directeurs de collection mais ils étaient mes amis avant d’être des directeurs de collection. Mais je suis loin de connaître tout le monde, c’est pour cela que je me rends à des salons de science-fiction, pour rencontrer les gens, me faire connaître. En 2010 j’ai eu une année blanche. J’avais une traduction qui n’était pas pressée, du coup j’ai traîné sur les premiers mois de l’année. J’ai ensuite eu une proposition mais l’agent ne voulait pas vendre les droits numériques or aujourd’hui sans les droits numériques il est difficile de faire quelque chose. D’ailleurs je ne comprends toujours pas pourquoi il ne voulait pas les vendre. Nous avions les droits papier, je ne vois pas ce qu’il allait faire avec les droits numériques. Il ne pouvait pas les vendre à quelqu’un d’autre car la personne devrait faire traduire le bouquin. C’est resté comme ça longtemps, jusqu’en 2011. Il était trop tard, je ne pouvais plus la traduire. Dans le même temps, les éditeurs avec qui je tournais régulièrement ont changé les directeurs de collection, par conséquent je ne connaissais plus personne ou très peu. Je me suis dis que j’allais attendre qu’ils me contactent, mais ça n’est jamais arrivé. Fin 2010 j’ai commencé à chercher du travail.



Vous pourriez faire des traduction de séries ? Par exemple pour Games of Thrones, ils pourraient faire appel à vous pour faire du sous-titrage ou des choses comme ça.

A priori pourquoi pas. Ce sont d’autres contraintes techniques qu’il faut apprendre. Un sous-titre ne doit pas excéder une certaine longueur. Finalement c’est juste une histoire de format et de contrainte qu’il faut maîtriser, combien de temps, ce qu’on traduit ou non pour qu’ils soient lisibles et compréhensibles. Ne pas perdre le lecteur. Le travail doit être plus dur sur des sitcom ou il y a des jeux de mots et des sous-entendus graveleux. Il faut le faire passer que ça soit court, que ça passe dans le contexte. Quelque part ça ressemble un peu a la bd ; J’ai été en contact avec des sous-titreur. Apparemment ils sont vraiment contraints par le temps. On leur donne des délais très courts. Il y a aussi un problème, le script et l’épisode séparément, c’est pour ça que certains sous-titres semblent hors contexte. La personne a traduit sans regarder l’épisode en pensant que tel mot voulait dire telle chose. Or, sorti du contexte les erreurs sont fréquentes. C’est compliqué.



C’est un métier de passionné quand même ! C’est long, ça prend du temps. Et ce n’est pas encore vraiment reconnu à sa juste valeur.

Oui mais j’aime traduire, c’est quelque chose qui me plaît. C’est agréable, et puis j’aime pouvoir partager. Par exemple quand j’étais chez Denoël j’ai traduit des bouquins que j’avais recommandés et que j’aimais beaucoup. Traduire pourBarry-Hughart-La-Magnificence-des-oiseaux.gif faire connaître des bouquins c’est formidable ! J’ai traduit une trilogie de fantasy chinoise qui sort chez Folio. Ce sont Les aventures de Maître Li et de Bœuf Numéro Dix [t. 1 : La Magnificence des oiseaux], ça se passe au septième siècle chinois ; Maître Li est le plus grand lettré de Chine, il a un peu plus de cent ans, il est très doué mais il a un vilain trait de caractère, il aime le mauvais vin ! Il est aidé dans ses enquêtes par Boeuf Numéro Dix, qui est très costaud car il est le dixième de sa famille d’où son nom. C’est Holmes et Watson sauf qu’au lieu de la cocaïne c’est le mauvais vin. C’est très comique. Il y a une scène ou il essaye de voler des aimants à un riche marchand. Après avoir appris qu’il était très gourmand, notamment de porc-épic, ils montent toute une comédie. Il va rencontrer le marchand, éploré, en larmes, annonçant que sa femme est morte en mangeant du porc-épic. Affolé le marchand s’enquiert de la préparation de ce fameux porc-épic. Il faut respecter les ingrédients, les récipients. Le marchand commence à devenir fébrile car toute la recette est respectée à la lettre, il n’y avait donc aucune raison pour qu’elle meure. Dépité il se dit qu’il ne pourra plus manger de porc-épic de sa vie car il risque d’en mourir. Cette scène dure trois pages, la recette est détaillée, c’est terriblement drôle. C’est les aventures du yéti revues par Indiana Jones. Ils traversent la Chine dans un sens ou dans un autre. Ils rencontrent des dieux, des fantômes. Je n’ai lu que des bonnes critiques excepté pour les deux derniers tomes qui sont un peu répétitifs dans la structure mais ça reste très agréable. Malgré tout ça ne se vend pas. C’est agaçant mais c’est comme ça, cela fait partie des mystères de l’édition. Mais je suis content de faire découvrir cette littérature, de la rendre accessible aux lecteurs. Évidemment c’est un travail mais je le trouve agréable ; de plus, dans mon cas bien sur, il s’agit d’un choix car j’ai un travail à côté.



Et votre travail à côté c’est en rapport avec le livre ?

Ah non pas du tout, je travaille à l’aéroport. Je traite des plans de vol, ça n’a donc aucun rapport sauf que parfois il y a des pilotes avec qui on peut parler anglais.

Tale-of-Sand-HC-Cover.jpg

Dans Tale of Sand, il y a beaucoup de textes en anglais même dans la version traduite.

Oui alors ça vient du script, il y a des pages en fond inclus par le dessinateur. On ne peut pas toucher aux images excepté les bulles. C’est un élément graphique en fait. Ce n’est pas tellement gênant même s’il y a quelques éléments de description parfois. Par exemple, il arrive dans la ville, regarde autour de lui. Ce n’est pas de la nouveauté, c’est de la description. Cela n’enlève rien à la compréhension. C’est difficile de traduire et de remplacer.



C'est un élément stylistique ; à un moment il y a le fond où sont écrites les paroles en anglais qui s’insèrent dans la bulle. Tout passait pile, c’est très réussi.

Oui bien sûr mais ça aurait été mieux si ça avait été en français. Cette bd a beaucoup fait rire ma sœur quand je lui ai dit : « c’est moi qui l’ai traduite, eh oui, une bd muette ».

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Mais non il y a quand même des choses à traduire !

Ah oui quand même il y a l’introduction, la conclusion et la préface. Quelques bulles notamment celles du vieillard bavard. J’ai également traduit une autre bd muette, Le Bus. Il a été primé par le prix du patrimoine à Angoulême. C’est une série de strips en deux bandes d’un petit mec à lunettes qui attend son bus et à qui il arrive des trucs surréalistes. À un moment le bus tombe d’un pont, et lorsqu'il va s’écraser, l'engin s’arrête car il y a un arrêt de bus. Ce sont des choses farfelues, surréalistes, c’est très rigolo, mais c’est muet. Et c’est moi qui l’ai traduite ! Je plaisante, il y a des petites choses à traduire qui ont de la narration. Sur le bus il y a des destinations improbables avec des jeux de mots tordus. Il y en avait un c’était pour la tequila…. C’est un film avec Gregory Peck qui s’appelle To kill the Mocking Bird. Le jeu de mots c’est tequila mocking bird. Il a fallu que je trouve quelque chose avec un alcool. En général il y a un dessin avec, il faut donc rester dans le style et dans la continuité. Souvent c’est écrit en tout petit, sur la plaque minéralogique. Donc voilà deux bouquins muets à traduire dans une année. Je ne sais pas si je dois me sentir flatté ou vexé.



Une heure et demie plus tard, attablés devant nos verres vides, nous avons achevé notre entretien par une discussion privilégiée à propos du Trône de fer. Bien évidemment nous passerons sous silence les informations durement obtenues afin de ne pas dévoiler les backstages de notre série préférée...


Marion et Margaux, LP



Œuvres évoquées durant l'entretien

Monty Python ! Petit précis d'iconoclasme (essai), 2011, Les Moutons électriques

Les Nombreuses vies de Cthulhu (essai), 2009, Les Moutons électriques

La Magnificence des Oiseaux (roman), Barry Hughart, Traduction 2000, Denoël

Trône de Fer (roman), G. R. R. Martin, Flammarion, Traduction tomes 12 et 13, 2012

Sandman (bande dessinée), Neil Gaiman, Traduction 2012, Vertigo

Tale of Sand (bande dessinée), Jim Henson's, Traduction 2012, Éditions Paquet



Pour découvrir le reste de l’œuvre de Patrick Marcel

http://www.noosfere.org/icarus/livres/auteur.asp?numauteur=640

 

 


 

 

 


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Published by Marion et Margaux - dans traduction
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