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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 13:00

Pour commencer le compte rendu de cette rencontre, présentons d'abord l'œuvre et la vie de ce traducteur en deux paragraphes.

Scott Pilgrim est une bande dessinée en 6 tomes, du Canadien Bryan Lee O'Malley, parue de 2004 à 2010 et de 2010 à 2011 pour la publication française. Elle possède un style et un humour qui ont créé un univers tellement unique qu'il est hermétique à certains. Elle a cependant connu un grand succès et un très bon accueil de la critique, et ce dès son premier tome qui fit gagner à son auteur le Doug Wright Award pour le Meilleur talent émergent en 2005. Par la suite, cette série gagna trois autres prix : l'Outstanding Canadian Comic Book Cartoonist (« Auteur de comics canadien sortant du lot ») en 2006, l'Harvey Award en 2007 et l'Eisner Award dans la catégorie « Meilleur humour » en 2010.

De l'autre côté de l'Atlantique, son illustre mais discret traducteur, Philippe Touboul, tient la librairie  Arkham Comics dans le 5e arrondissement de Paris, 7, rue Broca. Avec un autre Philippe, il importe depuis plusieurs années des comics en version originale, tout droit venus des États-Unis, mais présente aussi leur version française.

 

Arkham-comics-bandeau.JPG

 

Voici donc maintenant notre interview avec les questions et réponses du jeudi 8 novembre 2012, en direct live de la librairie Arkham Comics.

(Par souci d'unité, nous avons décidé d'intégrer à l'interview les réponses faites par mail.)

Prêt à découvrir comment tout a commencé ? Comment s'est déroulée la traduction de Scott Pilgrim ? Plongez-vous dès à présent dans l'expérience de Philippe Touboul.

    scott-pilgrim-.jpg

Jeudi 8 novembre 2012, un soir d'hiver sec où il fait bon être dans un lieu éclairé, chauffé et plein des couleurs de tous les comics en rayon.

Je suis seule à entrer, M. n'ayant pas son stage à Paris comme c'est mon cas. Pas de clients dans la librairie, je m'annonce directement à Philippe Touboul, et nous pouvons commencer tranquillement notre échange, parfois entrecoupé par des clients venant chercher et payer leurs commandes.

C'est en bafouillant que je commence mes premières phrases, je ne sais pas vraiment me tenir devant une personne à qui je demanderai une dédicace et qui est pourtant une personne comme vous et moi, sauf qu'il a une barbe, des cheveux volumineux et une voix extrêmement douce qui me calme, et répond avec un sourire. J'enclenche l'enregistrement vocal sur mon mp3, et nous partons pour plus plusieurs minutes d'entretien.

Nous parlons d'abord de sa formation, et il est bien heureux d'en parler car « pour une fois [il] est formé pour ça ! » Il avait fait une maîtrise de stylistique, une bel intitulé pour désigner une LCE Anglais. À cette époque déjà, il avait cette petite envie de traduction (il en a fait quelques-unes pendant ses études), mais ce n'était pas son but premier. Une fois cette formation terminée, il travailla dans une librairie puis fonda celle d'Arkham Comics. Sa première traduction professionnelle vint après la création d'AC : en complément de son métier de librairie, Philippe a mis la main à la pâte pour des ouvrages souvent imposants tels que des encyclopédies sur les super héros. Puis il traduit quelques bandes dessinées. Et ce, grâce à des connaissances qui cherchaient quelqu'un pour ce travail. « Ça s'est fait par copinage. » Et c'est toujours le cas, Philippe Touboul n'est le traducteur attitré d'aucune maison d'édition, « c'est selon les gens qu'[il] connaît ». Et il est heureux ainsi : « les deux métiers en parallèle, c'est chouette. »

A contrario, pour le cas de Scott Pilgrim, c'est lui qui s'est dirigé vers les éditions Milady qu'il connaissait déjà. Avec la création de leur collection de bandes dessinées, le comics canadien pouvait y être accueilli à bras ouverts. De plus, cette maison ne donna pas d'autres contraintes à Philippe que des dates de rendu, et celui-ci ne rendit jamais en retard.

Mais comment a-t-il lui même connu Scott Pilgrim ? Eh bien, tout simplement par son métier de libraire d'import. Il n'existe qu'un seul distributeur de comics américains pour tout l'étranger, et il reçoit son catalogue régulièrement. Il connut donc ce comics dès sa sortie outre-Atlantique. Philippe avait déjà feuilleté son premier titre, Lost at Sea en 2003. Ce fut une lecture peu convaincante mais qui lui permit d'avoir une première connaissance du nom de cet auteur. À la sortie du premier tome, Philippe était donc un peu réticent. Cependant, les critiques positives, comme celle du réalisateur Joss Whedon (grande figure du monde "geek" aux États-Unis, réalisateur du film Avengers sorti en 2012), ont fini par le convaincre de lire la suite.

Nous parlons ensuite de son expérience concernant la traduction de Scott Pilgrim en elle-même. Il faut déjà savoir qu'il n'utilise pas de manuels ni ne travaille selon une théorie donnée. Il a eu des cours de stylistique comparée pendant ses études, mais ne se base sur rien de particulier pendant son travail. Il est heureux de savoir que j'ai trouvé formidable sa traduction de ce titre, avec son style particulièrement jeune, subtil et décalé. Il m'explique justement qu'il trouve les bandes dessinées plus faciles à traduire que les textes littéraires, car elles ne contiennent que des dialogues, il peut donc traduire de manière beaucoup plus « sentie ». Par exemple, dans des ouvrages d'héroic-fantasy qu'il a traduits, il fallait réussir à construire des répliques par rapport à une époque médiévale et Philippe se sent plus à l'aise dans le langage contemporain. De plus, les bandes dessinées se chargent des descriptions physiques des personnages et de l'univers par le dessin, chose de moins à traduire selon un style donné. Une bande dessinée n'est pas foncièrement plus facile à traduire, mais elle est assurément plus rapide. Parmi tous les titres  traduits, celui qui a demandé le plus de temps à Philippe Touboul est celui sur lequel il travaille actuellement (fin 2012), et les encyclopédies de manière générale. Il y eut aussi le cas d'Empowered qui fut la série la plus longue qu'il eut à traduire.

Les personnages qu'il a préféré traduire dans Scott Pilgrim étaient Stephen Stills et Julie, car ils ont des répliques cassantes et marrantes. Par contre, celle pour qui il a eu plus de mal fut Knives Chau, adolescente pour laquelle il était plus difficile de trouver le ton juste. Mais de manière générale, il n'a jamais eu de problèmes à traduire cette série : quelques semaines pour chaque tome suffisaient. Les traductions arrivaient au compte-gouttes suivant la sortie nationale. Le plus rapide à traduire fut le dernier tome : en effet, c’est peut-être le plus épais des tomes, mais c'est parce qu'il contient plus de combats que de textes.

 


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Stephen, Julie et Knives

 

 

 

Le choix de garder les titres en version originale sur les couvertures vient de Milady, sûrement pour pouvoir garder les couvertures sans les retravailler. Milady créait un contrat de traduction pour chaque tome, et rémunérait Philippe à leur sortie.

Pour la sortie de Scott Pilgrim en librairie, Philippe ne fit aucune promotion spéciale dans Arkham Comics, les clients fidèles le savaient d'eux-mêmes et l'œuvre s'est bien vendue toute seule. Il lui est quelque fois arrivé de préciser qu'il était le traducteur quand des gens l'achetaient en caisse, car il trouvait ça marrant, mais ce n'est pas quelque chose qu'il crie sur les toits.

Bryan Lee O'Malley travaille actuellement sur un nouveau comics. Scott Pilgrim est sa deuxième œuvre et sa première longue série. Il possède déjà un ton et un talent affirmés selon Philippe Touboul qui est donc curieux de voir où cela va mener. Il se dit « toujours prêt pour une nouvelle traduction. »

D'ailleurs, concernant l'auteur, Philippe n'a jamais été en communication avec lui et aucun ne s'est adressé à l'autre, comme ce fut parfois le cas pour d'autres de ses traductions. Quand Philippe était petit, il faisait la « chasse aux dédicaces », mais depuis, il s'intéresse plus aux œuvres qu'aux auteurs. Il est à l'écoute des auteurs si ceux-ci ont des conditions ou des précisions, mais il ne va pas vers eux de lui-même s'il n'en a pas besoin. Un cas où Philippe échangea avec l'auteur fut celui de la traduction de Grand Ville de Bryan Talbot, pour laquelle celui-ci avait des desiderata très précis car il connaît bien la France, lieu où se déroule l'histoire. En tant que traducteur, Philippe pense qu'il ne faut pas forcément chercher à connaître l'auteur. Il se dit cela en se fondant sur le fait que l'auteur d'une œuvre qu'on apprécie peut se trouver être une personne déplaisante, cela lui est déjà arrivé. En particulier avec des auteurs de bandes dessinées qui sont souvent des personnes qui travaillent seules toute la journée et dont le contact n'est pas forcément facile. « Ce n'est pas la peine de prendre des risques si on peut les éviter. La vraie vie, le travail et l'imaginaire, ce n'est pas la même chose. »

Philippe Touboul n'a pas de vision particulière sur la traduction en France, surtout parce qu'il se trouve dans un milieu « restreint » de la traduction (celui des comics). Il est juste étonné qu'il y ait encore besoin de traduction aujourd'hui, que le système éducatif n'ait pas progressé et qu'aussi peu de gens lisent l'anglais de nos jours. Il pense que la barrière de la langue sera toujours présente, que la proportion de personnes qui lisent en anglais restera la même. Il y a certes plus d'intérêt porté à l'œuvre originale de nos jours, mais beaucoup plus pour le milieu cinématographique et télévisuel, moins pour le milieu littéraire. D'un autre côté, c'est évidemment une bonne chose pour l'avenir des traducteurs.

Pour ceux qui veulent aussi savoir ceci : il a bien aimé le film adapté du comics. « Il est agréable et l'esprit est respecté. »


Béatrice et Maxime, LP.

 

 


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Published by Béatrice et Maxime - dans traduction
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