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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 07:00

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Exergue

C’était bien le lieu de rendez-vous. Une immense librairie, la plus grande du pays, sans doute. Nous étions trois coupes de cheveux longues et une courte, avec la charge d’une minerve pour l’une d’entre nous. Tout commençait bien. Il n’était pas très tard, et nous étions à l’heure. Quelle heure, exactement ? Je l’ai oublié. Je me souviens que nous devions quitter nos hôtes — ce n’est pas exact, car c’est bien eux qui devaient nous quitter — deux heures après les avoir trouvés. Dans cette immense librairie, un vendredi soir. Mais oui, nous avons réussi à nous y retrouver.


Ricardo Sumalavia était déjà là, à regarder les nouveautés traduites d’Amérique du Sud.

« Il y a des choses très intéressantes dans les nouveautés publiées, je vois. »

Il est péruvien. Je pense qu’on peut se fier à son jugement. Moi, je vois quelques mots encourageants des libraires sur les couvertures, nous incitant à oser piocher l’un de ces livres. Pratiquement tous sur des livres Arbre vengeur, soit dit en passant. Un signe, sans doute.

Il était le premier présent. Son ami et traducteur arriva en dernier. Un homme avec un chapeau. Et une barbe. Des lunettes, aussi.

« On peut vous inviter, l’une de nous leur dit. Dans ce bar, la musique n’est pas forte et l’apéro est gratuit. » Allons-y.

On aurait préféré « Borderline » de Madonna, « Babylon » des Aphrodite’s Child ou « Love you to Death » de Judas Priest, mais il y avait ce qu’il y avait. Et il y avait, surtout, un entretien.

Avec Ricardo et Robert. Leur amitié remonte à loin. Au début, il y a une histoire autour de Roberto Bolaño, qui déclenche les premiers échanges de mails. Ensuite, il y a l’arrivée de Ricardo à Bordeaux en 2005 avec son recueil de micro-fictions, et la vraie rencontre avec Robert Amutio, qui lui fera découvrir cette ville, et qui traduira bien plus tard les nouvelles de son ami péruvien écrites alors.



À Robert Amutio (le traducteur) : Quel est votre rapport avec la langue espagnole ?

Robert Amutio a pour langue maternelle le castillan. Ses parents ont fui le régime franquiste, ils ont quitté l’Espagne pour l’Algérie où il est né et a vécu treize ans. Le français est pour lui en premier lieu la langue de l’école. Ce sera une grande surprise, quand il se rendra en France, de constater que le français n’est pas qu’une matière scolaire, mais aussi une langue effectivement parlée par un peuple. Désormais français et résident permanent en France, il est devenu professeur de littérature française moderne, «  ayant pour période de prédilection la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle, de Baudelaire, Lautréamont et Rimbaud à Breton, Artaud et Bataille ». Son travail et sa vie quotidienne l'avaient progressivement éloigné de sa langue maternelle. Un séjour de quelques années au Mexique lui a permis de renouer avec elle, et avec une partie de son passé. Il a commencé à traduire il y a dizaine années. Il traduit donc, à la différence de la plupart des traducteurs, semble-t-il, de la langue maternelle à la langue apprise. Pour lui, l’espagnol est plus concret, plus sensuel que le français. Les mots espagnols ont plus de poids pour lui. Ce à quoi acquiesce Ricardo Sumalavia.



Est-ce difficile de traduire le côté concret de l’espagnol en français ?

On dit des traducteurs qu’ils traduisent toujours vers leur langue maternelle. Dans le cas de Robert Amutio, il devrait donc être traducteur du français vers l’espagnol. À cette question, il a deux réponses : que cet ordre de traduction n’est pas absolu, et que la langue française est en réalité la véritable langue qu’il parle, la langue avec laquelle il a appris à écrire, à penser en quelque sorte.

En tant que traducteur, il ne relit jamais ses traductions, car il reste toujours une insatisfaction finale. Les rares fois où ça lui arrive, il trouve ça désastreux, désespérant. Il ne se dit pas qu’il a trahi le texte, mais qu’il aurait pu mieux faire. La langue française est plus cérébrale que la langue espagnole pour lui. Il dit avoir rendu plus visible l'aspect « intellectuel » du texte de Ricardo ; l'aspect sensible, sensuel, est atténué.

À l’heure actuelle, Robert Amutio a traduit une trentaine d'ouvrages, dont pratiquement la moitié est constituée des oeuvres de l'écrivain Roberto Bolaño.



À Ricardo Sumalavia : Quel est  votre rapport avec la langue française ?

Il voulait quitter le Pérou, et il se trouve qu’à ce moment-là on recherchait quelqu’un qui accepterait de partir à Bordeaux pour y enseigner à l’université.

C’était difficile en France déjà de se faire à cette langue entièrement inconnue, et surtout de s’adapter à la structure administrative ! Il était un peu angoissé de ne pas pouvoir trop communiquer. Il a appris le français au fur et à mesure, mais ses pensées étaient toujours en espagnol, jusqu’à il y a peu de temps.

Pour la traduction de Pièces, il a fait confiance à Robert Amutio, qui n’a pas hésité à lui poser des questions.

Il n’est pas impossible qu’il entreprenne, un jour, d’écrire une œuvre directement en français.



Quelles ont été vos impressions lorsque vous vous êtes lu en français ?

Ricardo : « Il y avait des phrases que je ne comprenais pas ! Invité pour une animation à Marseille, j’ai dû le lire en français. J’ai réussi à trouver le rythme et me suis rendu compte que le livre passait pareil qu’en espagnol. »



À Robert Amutio : Que pensez-vous de la traduction de Pièces ?

Traduire de la micro-fiction est paradoxalement sans doute plus compliqué que de traduire des romans. « On joue la partie sur un temps très bref, donc il ne faut pas se manquer, car en quinze lignes, l’affaire est close. » Si on n’a pas convaincu le lecteur sur ces quelques lignes, il n’ira pas plus loin. Le traducteur peut interroger l’auteur face à certaines incompréhensions. Parfois ce dernier peut être dans l’incapacité d’expliquer ce qu’il a eu besoin d’écrire. Il faut parvenir à retranscrire cette opacité, ne pas tenter de clarifier, ou d’interpréter, ce qui pose un problème. Comment traduire des phrases que l’auteur lui-même ne comprend pas ?



Parlez-nous de Pièces.
 
Ricardo : « Il y a eu beaucoup de temps entre la parution de Pièces en 1993 et la traduction en 2010. Donc lorsque Robert Amutio posait des questions, parfois je ne me souvenais pas tellement à quoi il faisait référence. Pour lui, il fallait reproduire un dessin, essayer d’être au plus proche de mes idées. Il y a un côté modeste dans la traduction. »

La première préoccupation à la rédaction de ces textes, c’était Lima, sa ville. « Né en 1968, j’ai grandi dans une ville où l’époque révolutionnaire est révolue. C’est la dictature militaire qui est alors installée, et mes souvenirs d’enfance sont liés à cette dictature. » Il y a un désir de liberté, d’autant plus que son père, de sensibilité de gauche, lui racontait le Lima des années 1940-1950, qui semblait être « une autre planète ». Il a essayé de recréer un esprit désenchanté. C’est pour cela que l’on croise des personnages perdus dans ce recueil.

Il se voit comme quelqu’un qui regarde par la fenêtre ce qui se passe chez les autres. Il ne voit qu’une partie des choses, et n’en comprend qu’une partie, mais il sait qu'il faut remplir tout cela avec l'imagination.

Aujourd’hui, cela fait six ans qu’il vit à Bordeaux. Autant dire que cela commence à représenter une période importante de sa vie, il commence à en avoir des souvenirs. Qu’en faire pour ses écrits ? La question se pose.

Il y a aussi la question de l’engagement, en littérature. Dans les années 1980, au Pérou, il y a déjà une littérature très engagée. Il y songe lui-même, bien entendu, d’autant plus qu’il fait alors partie d’un groupe littéraire. Mais il cherche avant tout sa propre singularité. Il pose des questions, sans forcément y apporter de réponses. Il veut avant tout bien poser les questions.

Robert : La langue employée par Ricardo n’est pas « américanisante ». Par rapport à ça, il n’y a pas eu de problème de traduction. « À ce sujet (les "américanismes") y a-t-il une seule bonne solution à donner, quelque chose comme un truc qui servirait presque toujours à résoudre le problème que posent, du point de vue de la traduction, les différences parfois importantes entre les langue parlées et écrites dans telles ou telles autres parties du continent américain? Ma réponse est non. Il faut réinventer la solution, selon les textes. J'ajouterai que les lecteurs latino-américains (supposons) se heurtent eux aussi à la singularité des langues. Donc cette question ne s'est pas posée de manière aiguë avec Pièces, mais il faut dire que Ricardo était là pour m’aider, dans le travail de traduction, m’apporter des réponses, ou des conseils. »

La langue espagnole utilisée par Ricardo se situe plutôt dans un registre de langue classique. Donc, quand il a écrit Pièces en 1993, tout le monde a pensé qu’il était beaucoup plus âgé, qu’il avait au moins 40 ans alors qu’il n’en avait que 20 !

« Dans ses œuvres, Ricardo essaie toujours de poser des questions, pas de donner des réponses. C’est donc aussi pour cela que parfois je ne le comprends pas. »

On observe deux phénomènes étranges et antagonistes en ce qui concerne la littérature hispanophone, et également contestables. Dans les pays de langue espagnole, certains auteurs cherchent à écrire une langue qui peut être lue par tous les hispanophones dans le monde, pour toucher un public le plus large possible, et avec l’ambition évidemment de rendre la possibilité des ventes encore plus grande. Ils créent donc une langue melting-pot, plus ou moins convaincante. Avec pour conséquence et problème de gommer la richesse et les spécificités propres à chacune.

À l’inverse, dans les pays occidentaux, on trouve un public à la recherche de spécificités locales. Il y a des attentes, qui relèvent aussi bien du stéréotype que du préjugé. C’est un certain exotisme que nous évoquent des pays comme le Pérou ou l’Équateur, pour rester en Amérique du Sud. Cela pose un problème : les éditeurs cherchent ce qu'ils croient que le public attend, offrant donc plus du même et ensuite se plaignant du peu de curiosité des lecteurs français pour les livres qu'ils ne publient pas. Pièces ne ressemble absolument pas à l’idée que l’on peut se faire de la littérature péruvienne. Où sont la tropicalité, les lamas, les ancêtres Incas, Vargas Llosa, etc. ?

Mais les identités ne sont pas figées, du coup cela peut poser un problème. Il peut y avoir des écrivains latino-américains « qui non seulement n'écrivent pas sur l'Amérique latine (sur le nazisme par exemple), mais même écrivant sur leurs pays, n'écrivent pas sur les gauchos borgésiens, les villages magiques ou sur les tortillas mexicaines, au grand dam des lecteurs étrangers, et aussi, il faut le dire, parfois locaux ».



Combien de temps avez-vous mis pour traduire Pièces ?

Robert : « il m’a fallu 3-4 mois pour traduire Pièces. J’attendais l’aide du CNL. Le Centre national du livre  peut aider les petites maisons d’édition pour subventionner des traductions. Il n’y a que trois ou quatre sessions par an, donc ça repousse. Le CNL demande un échantillon de traduction, rarement la totalité, donc il y a une pression pour les éditeurs et les traducteurs !

Je reçois aussi des traductions pour que j’en donne mon avis, j’ai par exemple reçu celle de Madame Bovary. »



Intermède

À ce moment de l'entretien, tout le monde se regarde, un peu gêné. Dans un autre contexte, au XIXe siècle peut-être, cette gêne aurait sans nul doute été occasionnée par l'évocation d'un titre sulfureux jadis mis à l'index et jalousement conservé par des bibliothécaires fous sur les étagères dorées de quelque enfer poudré. Ici, la raison est tout autre. Il ne reste qu'un tapas dans l'assiette que l'on avait plus tôt commandée. Personne n'a le courage de le prendre, et pourtant, il n'en faudrait pas plus pour rompre le malaise. Une goutte de sueur glisse le long de plus d'un front. La tension est palpable. L'une d'entre nous tente, par une question habile, de la dissiper.



Y a-t-il des spécificités péruviennes dans Pièces ?

Robert : « Pas beaucoup. Ricardo écrit dans une langue qui ne s’y prête pas trop, il n’a pas joué là-dessus. Mais il y a des écrivains péruviens qui écrivent en argot péruvien et là du coup il y a des choix de traduction à faire.

J'ai traduit surtout un écrivain chilien, Roberto Bolaño, dont j'ai dû traduire une quinzaine d'ouvrages, ce qui représente la moitié de toutes mes traductions. Certains passages de ses œuvres constituent des défis à la traduction : un Mexicain rencontre un Argentin, et ils vont voir des Péruviens : il y a des nuances, des différences, entre les langues parlées par ces personnages, et ces différences indiquent la provenance des personnages, c'est leur identité. Comment les rendre ? En plus, parfois cela ne se déroule que sur une page, il faut donc inventer une solution, trouver comment indiquer au lecteur la singularité de la langue employée à cet instant-là. ».



Est-ce que l'auteur vous travaille ? (La question est de l'une d'entre nous. Par prudence, elle a préféré conserver l'anonymat. Nous la sous-titrons pour le lecteur distrait.) Est-ce que l’envie d’écrire vous a déjà traversé l’esprit ?

Robert : « Je suis quelqu'un qui préfère rester en retrait — c'est du moins l'image que j'ai de moi. Ça ne me dérange donc absolument pas, en tant que traducteur, d’être éclipsé par l’auteur que je traduis. Donc, quant à devenir auteur moi-même (mais être traducteur c'est aussi être auteur), la question s’est évidemment posée, mais je n’en ressens pas la nécessité. D’autant plus que je suis très sensible (je ne sais pas si trop sensible) aux critiques, en ce qui concerne la traduction, alors si en plus c’était moi l’auteur… Et puis, je les fréquente et je les connais, les auteurs : ce sont des femmes ou des hommes que j'ai rencontrés ou croisés parce qu'ils écrivaient, c'est la littérature qui nous a liés un temps, et sûrement pas leurs qualités ni même leurs défauts.»

Robert Amutio n’a jamais eu de mauvais rapports avec les écrivains qu’il a traduits. En revanche, il est arrivé qu’il y ait des désaccords.



Travaillez-vous souvent avec votre frère ? (précision : le frère de Robert Amutio est aussi traducteur, du castillan et du catalan)

« Ça arrive, nous avons traduit ensemble un recueil de nouvelles écrites en catalan Ici repose Nevares, et un roman terrible (par son thème et son exigence littéraire) Le désert et sa semence ».



Pourquoi ne pas mettre de note de bas de page s’il y a une difficulté ?

« Je me refuse le plus souvent aux notes de bas de page : et il faut parfois se résigner à l'échec. Je m'en suis autorisée une seule : qu'une ou plusieurs de ses œuvres sont traduites en français, si je pense que cela permet une meilleure compréhension du texte. À l'inverse, j'indique parfois que telle œuvre ou tel auteur cité existe effectivement lorsque lecteur français ne peut pas en avoir connaissance. Quant à adapter la culture ? Quel sens y a-t-il à traduire "café au lait", en français, espagnol... ?

Il est intéressant pour un traducteur d’avoir un ou deux lecteurs, ces lecteurs distants pourront dire si, d'après eux, et compte tenue de la nature du texte, la langue est correcte, adaptée, suggérera des modifications, des corrections et posera des questions sur les choix effectués par le traducteur, cela est très important et souvent met au jour des « points aveugles » de la traduction, c'est-à-dire du traducteur. Il est très dommage qu'il y ait de moins en moins de correcteurs littéraires, et qu'une partie de ce travail soit confié à des machines. Lorsque la traduction se fera de manière automatiques, sera relue et corrigée de manière automatique, il ne restera plus qu'à trouver des lecteurs eux aussi automates.

Nadia, de  Cataplum (la maison qui a édité Pièces), a très bien suivi le travail de traduction et a fait beaucoup d’efforts.



Épitaphe

On serait bien sans doute partis pour deux heures de plus. On était bien. Six personnes, six verres d’alcool, une assiette de tapas dont on laissera le lecteur frustré dans l'ignorance quant à ce qu'il est advenu de la dernière, et une minerve. Rien de banal, dans tout ça. Mais il se trouvait qu’une répétition de scie musicale les attendait, à moins qu’il ne se fût agi d’une fête chez des amis communs. C’est peut-être ça, oui. Deux heures se seront rarement écoulées aussi vite.


Et l’on a fait de notre mieux, de notre mieux pour retranscrire tout cela. Mais il semble que, comme pour les rêves dont on cherche à faire un récit, l’essentiel s’évapore avec les mots, et plus encore avec la recherche des mots le plus justes, le plus précis possible, les plus à même de rendre ce que l'on a ressenti et ce que l'on a vu. Plus on cherche la précision, plus on s'éloigne de son but. On se résigne donc à adapter, comme on adapte la réalité dans les peintures pour conserver, étrangement, l'illusion de réalité. C'est l'illusion d'irréalité qui nous a guidé ici, mais que le lecteur se rassure : ce qu'il a lu est tout le contraire des maîtresses du XVIIIe siècle, car nous sommes modernes, et nous sommes fidèles.


Anaïs, Blandine, Pauline et Jean-Baptiste.

 

 

Ricardo SUMALAVIA sur LITTEXPRESS

 

Ricardo Sumalavia Pièces

 

 

 

Article de Julie sur Pièces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Anaïs, Blandine, Pauline et Jean-Baptiste - dans traduction
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