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12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 07:00
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Le 19 janvier 2010
Durée : une heure
Entretien conduit par
Caroline Chabot et Élise Rabouam,
LP Éditeur


















Q : Stéphane Michalon,  pouvez-vous vous présenter brièvement ?

R : Je suis un ancien libraire. J’ai travaillé pendant cinq ans au Virgin Méga Store des Champs-Élysées, puis dix ans à l’Arbre à Lettres. Depuis deux ans, j’ai créé une filiale d’une société qui fait des prestations informatiques pour les libraires, qui s’appelle ePagine, pour mettre les libraires en capacité de commercialiser l’offre numérique des éditeurs.


Q : D’accord. On souhaitait dresser un panorama du marché du livre numérique aujourd’hui. Par rapport aux tablettes, pouvez-vous nous expliquer rapidement la technologie de l’encre électronique et les différents modèles qui sont disponibles, leurs fonctionnalités ; où peut-on se les procurer, à quel prix, etc. Bref, où en est-on au niveau des tablettes en France ?

R : Les éditeurs éditent des livres sous forme papier et sous forme numérique. Pour les livres qui sont édités sous forme numérique, il faut un support pour pouvoir les lire. Ce support a forcément, a priori, un écran. « A priori » car évidemment, si c’est un livre audio, ce n’est pas un écran, et le livre audio est quand même un fichier numérique.

Concentrons-nous juste sur la récupération de fichiers numériques des éditeurs et le fait qu’on va les lire… On peut le lire sur un écran PC, et il y  a des millions de gens équipés d’un écran PC, idem pour Mac. On peut le lire sur un écran de téléphone, et il y a effectivement aussi des millions de gens qui sont équipés d’écrans de téléphone. Maintenant, il y a effectivement une nouvelle technologie que poussent les industriels pour des écrans qui ne fatiguent pas les yeux, non rétroéclairés, et qui ne consomment pas d’électricité ou qui en consomment beaucoup moins, dans la mesure où à chaque fois qu’une page est affichée, la page est fixée, et elle ne consomme plus d’électricité. Je pense que c’est ça le saut technologique du côté des industriels.

Par ailleurs, il y a un deuxième saut technologique du côté des éditeurs : le texte n’est pas dans un format Pdf fixe mais dans un format reflow, par exemple le format ePub, qui fait qu’il va s’adapter à la taille de l’écran. Donc ces deux innovations font qu’il va peut-être se passer quelque chose. Pour l’instant, il y a trois fabricants principaux qui se sont engouffrés là-dedans : Sony, Philips et Amazon, qui fabrique lui-même son propre reader. On trouve les Sony et Philips à la Fnac, chez Surcouf, chez Darty, chez n’importe quel revendeur qui a envie de travailler avec les fabricants. On trouve aussi une tablette française qui utilise la même technologie au Virgin, au Furet du Nord, etc. qui s’appelle Bookeen. Le Philips est généralement en vente par correspondance chez des revendeurs un peu spécialisés puisqu’il vise plutôt une clientèle B to B. Enfin, la Kindle d’Amazon est disponible sur le site américain d’Amazon. La Kindle a été vendue à plus d’un million d’exemplaires donc ce sont eux qui tirent le marché et vu le nombre de tablettes qu’ils ont vendues, je pense que ça veut dire que le marché est déjà là. Ensuite, d’autres vont s’engouffrer là-dedans, notamment Apple, qui va chercher à adapter, à faire quelque chose de mieux que l’iPhone pour ce qui est de la lecture de textes un peu longs, donc quelque chose de non rétroéclairé, et si possible amenant la couleur, puisque tous les matériels qui sont actuellement en production et en vente ne lisent que le noir et blanc.


Q : C’est une très bonne réponse à la question, très complète. Est-ce que vous savez si des fabricants prévoient de faire une tablette avec le tactile et une connexion 3G en même temps ?

R : Je pense que tous les fabricants visent la couleur, le tactile, et la connexion. C’est l’objectif de tout le monde. Pour l’instant, ils n’ont pas atteint cet objectif. La seule technologie qu’ils arrivent à sortir en production en usine, c’est noir et blanc + tactile, et éventuellement 3G, mais pas encore la couleur. Sony a fait un premier essai avec un tactile, la PRS 700 ; ils l’ont améliorée avec la PRS 600. Bookeen sort un appareil qui lui aussi est en tactile, mais en connexion WiFi, et à ma connaissance, la Kindle, elle, a la connexion 3G, mais n’est pas encore en tactile. Mais la prochaine Kindle sera sûrement en tactile. Donc tout le monde vise 3G + tactile + couleur ; on peut dire que l’élément manquant est la couleur.  Elle existe en sortie de laboratoire, mais personne n’est encore capable de la fabriquer de façon industrielle, parce que tout le monde cherche à garder l’idée que la tablette ne soit ni rétroéclairée, ni en consommation permanente comme peut l’être un écran PC, donc être capable, à un moment, de figer la page et de laisser tomber la demande d’énergie pour l’affichage. Ce n’est pas évident à faire.


Q : Je pense que c’est surtout de cette innovation que va dépendre l’investissement de tout le monde dans le numérique. Si la couleur n’est pas rapidement disponible en sortie d’usine, ça risque de compromettre le succès du numérique…

R : Oui mais ce que les industriels annonçaient il y a deux ans pour 2015 va sortir en 2012, ce qui était prévu pour 2012 sort cette année, donc on a plutôt l’impression qu’il y a un investissement très fort en recherche et développement qui fait qu’ils vont y arriver. Mais effectivement, s’il n’y a pas de support de lecture extrêmement confortable, amenant des choses différentes de ce qu’amène le livre, à ce moment-là, le marché ne décollera pas. Je tiens juste à rappeler qu’Amazon a vendu un million de machines.


Q : Mais est-ce qu’on est sûrs des chiffres ? Parce qu’ils ne communiquent pas vraiment leurs chiffres… Est-ce qu’on peut raisonnablement estimer qu’Amazon a vendu un million de machines ?

R : Vous pensez qu’Amazon ment, c’est ça ?


Q : Non, mais ils sont quand même assez opaques… Quand on dit un million, est-ce seulement aux États-Unis ou dans le monde ?

R : Dans le monde, mais essentiellement aux États-Unis, puisqu’elle n’est vendue quasiment qu’aux États-Unis. (Silence) Moi je pense que c’est vrai. Pour les chiffres Amazon, je pense que c’est quand même à vous d’aller vérifier les sources. Allez voir dans la presse et sur les blogs quels chiffres sont donnés exactement, et à quelle date, et à partir du moment où vous citez la source, je pense que ça suffit pour savoir si ces chiffres sont crédibles ou non. Je pense qu’un revendeur comme Amazon ne prendrait pas le risque de dire un chiffre faux… Soit il ne sort pas de chiffres, et c’est opaque, soit il sort des vrais chiffres, et dans ce cas, il faut bien analyser les chiffres dans leur contexte, pour bien comprendre de quoi il s’agit…


Q : Oui, parce que récemment par exemple, on a lu un article disant qu’Amazon a vendu plus de livres numériques que de livres papier le jour de Noël sur leur site.

R : Ça, c’est forcément vrai. Bon, par contre, ils ne disent pas combien, mais c’est forcément vrai. Pourquoi diraient-ils cela ?


Q : Mais même si c’est vrai, on ne peut pas interpréter cet élément puisqu’on n’a pas de données chiffrées. Les ventes peuvent très bien être très faibles…

R : Mais on sait que les ventes Amazon de livres numériques ne sont pas faibles. Maintenant, Amazon, c’est de la Vente par Correspondance, donc ça paraît assez logique qu’au niveau des cadeaux, on ne fasse pas les achats le jour même, on est obligés de prévoir le délai minimum de livraison (4 ou 5 jours à l’avance). Autrement dit, il est logique que les achats de livres papier par correspondance soient quasi inexistants le jour de Noël, alors que les livres numériques continuent à se vendre car ils sont livrés dans l’instant. Moi, je pense qu’en effet ils ont vendu plus de livres numériques que de livres papier le jour de Noël, et s’apercevant de ça, ils en ont profité pour faire un outil de communication, mais à nouveau, il faut bien chercher s’ils parlent des fichiers ou des machines.


Q : Dans le cas présent, ils parlent des fichiers.

R : Oui, là, ils parlent des fichiers. Par contre, pour les un million de ventes, ils parlaient des machines.

Kindle-Amazon.png
Q : Voilà, les machines qui étaient le produit le plus vendu de leur histoire sur tous les produits du site, puisque Amazon vend beaucoup d’autres choses… Ils vendent du petit électroménager, des choses comme ça…

R : Ça montre qu’il y a un marché quelque part, c’est sûr. Après, est-il accessible à tout le monde, est-ce qu’il va se diffuser…


Q : On voulait parler des fichiers en eux-mêmes, des compatibilités entre les formats et les machines, pour préciser que les fichiers ne sont pas lisibles sur tous les supports.

R : Le but des éditeurs, c’est d’avoir un fichier qui soit lisible sur toutes les machines. Il se trouve qu’il y a une société, qui s’appelle Adobe, qui a une très forte présence via sa série de logiciels, et notamment le logiciel Acrobat qui permet de lire les Pdf. Cette société a décidé de pousser en parallèle du Pdf un format reflow qui s’appelle le ePub. Le ePub n’appartient pas à Adobe, c’est un format libre, mais Adobe développe plein d’outils autour de ce format. Donc il y a toutes les chances que le ePub se diffuse, et donc devienne de fait, parce que tout le monde aura fait les développements pour pouvoir le lire, un format interopérable.
opus_bookeen.jpg
Il existe un format concurrent qui s’appelle le Mobi, utilisé par le principal vendeur de livres numériques, Amazon. La racine du ePub et du Mobi est la même, donc il serait très facile pour Amazon soit d’intégrer les ePubs dans son Kindle, soit de transformer tous les Mobi en ePub. Il n’y a aucune barrière technique à cela. C’est juste des stratégies commerciales et des choix à faire : mettre en place un modèle très ouvert, c’est-à-dire capable de tout lire, ou proposer un modèle vertical, ce que fait Amazon avec succès, avec une machine, un format, et une protection de ce format sur cette machine.

Un exemple concret : la société Bookeen s’est lancée sur le marché avec le format Mobi. Aujourd’hui, elle fait le choix de prendre le format ePub ; mais si la Cybook (tablette de Bookeen) ne peut pas lire à la fois le Mobi et le ePub, c’est seulement parce que Bookeen avait signé un contrat avec la société Mobipocket (qui appartient à Amazon). Ce contrat stipulait que les Cybooks ne pourraient contenir un format et une protection associée à ce format concurrente du Mobi. Techniquement, il pourrait très bien y avoir à la fois le format Mobi et le format ePub sur la tablette, mais ces formats sont attachés à des systèmes de protections, et ce sont ces systèmes de protection qui sont l’enjeu des contrats.

Finalement, il y a plusieurs points à retenir. D’abord, des innovations technologiques : côté éditeur, avec le format reflow, et côté fabricant, avec l’encre électronique. Ensuite, il faut comprendre les enjeux autour des DRM, puisque les formats sont libres mais que les DRM limitent l’interopérabilité.


Q : Puisqu’on a abordé la question des DRM, pouvez-vous nous expliquer quel type de DRM on peut poser sur des fichiers pour les protéger ?

R : N’importe quel informaticien est capable d’inventer n’importe quel DRM. Maintenant, une fois qu’on a mis une DRM, c’est-à-dire qu’on a encrypté un fichier, ça n’a de valeur que si le support sur lequel on va le lire va être capable de la décrypter. Comment dire… J’invente une protection, ça, c’est facile. Maintenant, il va falloir que je passe des accords avec tous les supports de lecture pour qu’eux-mêmes intègrent un logiciel capable de décrypter ma protection. Si un éditeur décidait de protéger son fichier avec un système qu’il invente, s’il veut que son livre soit sur Sony, il va falloir que Sony intègre le décryptage de la DRM qu’il a inventée. C’est pour ça que les fabricants vont a priori n’intégrer que les DRM qui ont une forte probabilité d’être choisis par les éditeurs, et qui donc seront utiles à beaucoup de lecteurs. Actuellement, il y a donc deux choix stratégiques possibles : soit je suis dans un modèle ouvert, donc j’ai intérêt à ce que toutes les machines puissent décrypter, et donc je vais plutôt prendre la DRM d’Adobe associée à l’ePub, soit je suis dans un modèle volontairement fermé, parce que c’est plus intéressant commercialement, auquel cas je fabrique ma propre DRM qui ne sera lisible que sur les machines que je vais vendre moi-même. Les deux modèles sont possibles. Si je m’appelle Apple et iTunes dans le début des années 1990, j’ai tout intérêt à créer ma DRM propre, qui ne sera décryptable que sur l’iPod. C’est beaucoup plus intéressant. Si demain je m’appelle Google, j’ai plutôt intérêt à choisir une DRM qui va être lisible sur toutes les machines possibles, parce que je vais plutôt être dans un modèle ouvert.


Q : Où peut-on se procurer des livres numériques ?


R : Un éditeur produit un fichier, et c’est lui qui décide chez qui on peut se le procurer. Cela peut être le site de l’éditeur, des sites de e-commerce, des blogs…


Q : Quel est concrètement le circuit du livre/fichier numérique ?

R : Les éditeurs maîtrisent la diffusion et la distribution du livre papier grâce à deux choses : d’une part la loi sur le prix unique (loi Lang), qui empêche le revendeur de fixer son prix, qui est donc fixé par l’éditeur ; et d’autre part parce qu’ils ont investi dans des outils de distribution qui leur appartiennent (par exemple, la Sodis appartient à Gallimard, Hachette Distribution appartient à Hachette, Editis détient Interforum, etc.). Actuellement, concernant le livre numérique, tout le monde interprète la loi Lang comme étant non applicable. Donc il n’y a pas de loi encadrant la diffusion et la distribution du livre numérique. Dans le contexte où il n’y a pas de loi pour l’encadrer et où le marché du livre numérique en France est tout petit, les éditeurs se sont rendu compte que le seul outil à leur disposition pour verrouiller un peu ce qui se passe c’est, comme pour le livre papier, d’être propriétaire de leur outil de distribution. Donc, au lieu de construire des entrepôts « en dur » stockant des livres physiques, ils ont investi dans des serveurs pour ranger les fichiers numériques, qu’on appellera « entrepôts numériques ».

À partir de là, un libraire qui propose la vente d’un livre numérique Gallimard n’a pas le fichier dans son magasin ; il va envoyer une commande à l’entrepôt numérique de Gallimard qui s’appelle Eden, qui va lui envoyer une autorisation de téléchargement pour le fichier commandé. Le libraire envoie cette autorisation à son client dans un mail, et ce client pourra alors activer ce droit à télécharger, directement depuis Eden… comme si le livre papier partait directement de la Sodis à l’adresse du client du libraire. Ensuite, le libraire qui a encaissé la vente du livre numérique va tout simplement être facturé par la Sodis comme il est facturé chaque fois qu’il passe commande d’un livre papier.



Q : L’entrepôt numérique d’Hachette est bien Numilog ?


R : Hachette a même plusieurs entrepôts numériques ; un qui est plutôt spécialisé dans le livre, et qu’il a acquis en rachetant une société qui s’appelle Numilog, et un qui est plutôt spécialisé dans la presse mais qui est tout aussi capable de vendre du livre, qui s’appelle HDS Digital. Si vous allez sur le site de Relay.fr, vous pouvez acheter des livres, et ils ne sont pas dans l’entrepôt Numilog. Hachette investit donc dans différents entrepôts.


Q : Si on résume les acteurs en présence, il y a maintenant…


R : Eden pour Gallimard, Flammarion et La Martinière-Le Seuil (ou autrement dit Sodis, UD, Volumen) ; ils se sont regroupés pour mutualiser les investissements. Et Editis est dans la même stratégie qu’Hachette mais a fait tous les développements en interne, n’a pas racheté d’entreprise, pour se construire son propre entrepôt numérique qui s’appelle e-Plateforme.


Q : Quel rôle ePagine joue-t-il dans tout ça ?

R : ePagine est un prestataire pour des libraires, les revendeurs de l’offre des éditeurs. Certains libraires ont besoin, logo_epagine.pngpour exercer leur activité, de prestataires. Ils en ont besoin par exemple pour leurs logiciels de gestion, mais d’autres libraires fabriquent le leur, même si la plupart recourent à un prestataire. Il peuvent y recourir pour leur base de données, ce que font la plupart d’entre eux (avec Electre, Médialivre, etc.) Mais effectivement certains se débrouillent eux-même à partir des informations qu’ils vont chercher chez Dilicom. Les libraires prennent le plus souvent un prestataire parce qu’ils n’ont pas de quoi investir par eux-mêmes (par exemple en embauchant quelqu’un de spécialisé pour s’en occuper). Ils se rendent parfois compte après avoir essayé eux-même que des sociétés proposent des logiciels de gestion plus performants (que ce soit Médialog, Inférences, Ellipses, etc.)

Pour le numérique c’est exactement la même chose : il y a des libraires qui sont tout à fait capables de tout faire eux-mêmes, de construire un site internet, se connecter aux entrepôts, etc. Mais tout ça c’est beaucoup de temps et beaucoup de savoir-faire, et la majorité des libraires vont plutôt choisir un prestataire pour les aider à faire ça.

Donc le rôle d’ePagine, c’est d’amener du service à un libraire qui voudrait vendre l’offre numérique des éditeurs. Et ces services ont pour but de permettre la vente du livre numérique sur internet, mais aussi en magasin, et d’assurer au moins pour les quelques années qui viennent un service après-vente performant, puisqu’on voit aujourd’hui que ce point est un peu plus compliqué pour le livre numérique que pour le livre papier. Un livre papier défectueux (avec des pages blanches, un problème d’impression…) est ramené au libraire qui en commande un autre ; il pourrait faire la même chose pour le livre numérique, sauf qu’on est au démarrage et comme les process ne sont pas tout à fait automatisés, le client peut rencontrer des difficultés techniques, avoir besoin d’aide… donc ePagine amène ce service. Et la grosse transformation en tant que prestataire pour des libraires, c’est que là on ne va plus seulement être le prestataire pour le libraire en tant que client mais on va aussi aller plus loin en répondant aux clients des clients. Ça s’inscrit dans le cadre d’une évolution visible ces dernières années : jusqu’à présent, un libraire s’adressant à un prestataire acquérait un outil qui allait rester dans la sphère professionnelle ; maintenant, quand un libraire commande un site internet, il commande un outil qui va aussi s’adresser aux clients, et donc il va demander des services en conséquence.


Q : ePagine s’engage dans la diffusion du livre numérique. Quels sont selon vous les avantages du livre numérique pour les professionnels, pour les particuliers ? Que peut-on dire à des « sceptiques du numérique » ?


R : Le livre papier est génial et on n’est pas près de faire mieux. Aujourd’hui il se trouve que des éditeurs commercialisent des textes uniquement en numérique. C’est un fait. Donc le libraire doit se demander s’il les commercialise ou pas. Par exemple, tous les anciens numéros de la nrf sont vendus par Gallimard en numérique, et seulement en numérique ; Gallimard ne va pas les rééditer en papier. C’est à chaque libraire de se poser la question de savoir si, à un client qui demande le numéro 1 de la nrf, il va dire « ça existe mais je ne peux pas vous le vendre », ou « ça existe, Gallimard l’édite, ça vaut tant et je peux vous le vendre ».

Donc je ne réponds pas à la question, je pense que le livre papier est très bien…  Il se trouve qu’on est dans une nouvelle situation, après on s’y adapte ou pas.


Q : Le livre numérique représente de nouveaux usages, ne constitue-t-il pas une concurrence directe au livre papier ?


R : C’est une nouvelle offre ; que va-t-il y avoir comme nouveaux usages par rapport à cette offre, c’est une autre question. Il y a en tout cas une nouvelle offre des éditeurs, et les libraires doivent se positionner par rapport à ça. C’est exactement la même chose par rapport au livre audio. Un libraire n’est pas obligé de vendre des livres audio. Il peut se dire « je reste au papier, je ne vends pas de livre audio ». Il peut aussi se dire « c’est le même texte, le même auteur, le même éditeur, c’est peut-être l’auteur lui-même qui lit, ou un acteur… Est-ce que je le vends, est-ce que ça fait partie de mon métier ou pas ? » Le libraire doit toujours de toute façon se positionner par rapport à l’offre des éditeurs.

Maintenant quels usages il va y avoir… On ne sait pas trop. Mais si jamais cet usage, à terme, représente 5% du C.A., il faut que le libraire se demande s’il se positionne par rapport à ces 5% ou pas. Sachant que si jamais un usage se créait et qu’on monte à 10%, 20% du C.A., pour les libraires qui ne se seront pas positionnés ce sera un problème. Ça pourrait être dangereux d’avoir décidé « je ne vends pas telle partie de l’offre des éditeurs avec lesquels je travaille depuis toujours ».



Q : Est-ce qu’on sait déjà quels sont les secteurs qui ont le plus de succès en numérique (livres universitaires, littérature…) ; est-ce qu’on a des données chiffrées là-dessus, est-ce qu’on peut l’évaluer ?

R : Il y a déjà un énorme C.A. qui est fait par l’édition scientifique et juridique uniquement en numérique. Ce C.A. se fait sans les libraires. Sur la littérature et les sciences humaines, il y a deux ans on pensait tous que ce seraient les sciences humaines qui allaient intéresser les usagers ; au final, là on voit que ce n’est pas du tout le cas, puisque pour l’année 2009 tous les téléchargements concernent la littérature.

On voit maintenant qu’en proposant un service, ePagine a peut-être du coup proposé un usage. Par exemple les représentants de Volumen (la diffusion Seuil), reçoivent sur des tablettes à encre électronique des épreuves non corrigées qu’auparavant ils recevaient sous forme de feuilles A4 reliées par un élastique ; ils préfèrent visiblement recevoir ce fichier et le lire dans leur tablette plutôt que de se trimballer X épreuves non corrigées sous forme de paquets de feuilles. On va voir, découvrir à l’usage si c’est vraiment utile pour eux.


Q : Est-ce qu’à terme ils ne pourraient pas présenter leur book aux libraires sur des tablettes ? Tant qu’il n’y a pas de tablettes couleur, ça paraît difficile…

R : Grosso modo tous les représentants de maisons d’éditions sont équipés d’un PC sur lequel ils ont leur book. Mais effectivement, pour certains représentants ce n’est pas encore rentré dans les usages, notamment dans certaines grandes maisons…


Q : En guise de conclusion, nous nous demandions ce qui devrait, pourrait se mettre en place pour que le numérique s’installe pour de bon …

R : Il y a une seule chose à bien comprendre. On n’est pas dans un métier de demande mais d’offre, donc de toute façon il ne se passera rien s’il n’y a pas d’offre. Mais il y aura une offre, il y a des gens qui vont se positionner sur l’offre ; donc tout l’enjeu est de savoir qui fait l’offre… Est-ce que ce sont les éditeurs qui proposent une offre, ou est-ce que cette offre va passer par ailleurs, c’est-à-dire en ne se développant que sur du piratage, on va dire  « piratage légal » pour tous les textes tombés dans le domaine public, et « piratage illégal » pour tout ce qui est textes sous droits, que quelques usagers voudraient en numérique et que l’éditeur ne propose pas. En tout cas c’est sûr que s’il n’y a pas d’offre, les choses ne se développeront pas correctement ; mais en même temps je pense que de toute façon, les usages ayant horreur du vide, il y aura une offre. La question est de savoir si ce sera une offre légale, disponible pour tous ou pas. Il y a vraiment quelque chose autour du développement de l’offre légale.

Il y a un deuxième point qui est aussi important : est-ce que les fabricants de machines vont proposer des outils vraiment agréables pour le lecteur. S’ils ne proposent pas quelque chose d’agréable, en termes de lecture, d’accès, etc. il ne se passera rien non plus. Mais là encore on peut faire le pari qu’il va y avoir une offre de ces fabricants, qui vont êtres inventifs comme ils l’ont été avec l’iPhone par exemple.

Un dernier point : ce qui est positif par rapport à la filière livre, c’est que l’essentiel de ce qui va être proposé va l’être par l’écrit ; donc il va y avoir du boulot pour plein de gens sur l’écrit. Pour que cet écrit soit de qualité il va devoir être édité, peu importe le support (internet, PC, tablette), donc il va y avoir du travail pour des gens qui maîtrisent les médias écrits.



Q : C’est une façon de nous réconforter un petit peu sur notre avenir…

R :
Bien sûr ! Tout passe par l’écrit, il faut bien des gens pour le mettre en forme. Je ne sais pas comment ça va se revendre, par quels circuits, mais à mon avis c’est déjà très clair qu’il y a du boulot pour l’édition ; pour la librairie ce n’est pas clair, si les libraires ne sont pas capables de se placer en commerçants du numérique.


Q : Vous disiez tout à l’heure que dans certains secteurs on pouvait déjà se passer d’eux comme intermédiaires…


R :
Oui mais c’est aussi parce qu’eux-mêmes ont lâché le morceau.


Q : Nous allons donc faire passer le message à nos camarades, qui devront se positionner en tant que libraires sur cette question, faire un choix…


Lire également l'entretien de Marion avec François RANNOU, éditeur de poésie à La Rivière échappée, sur l'édition numérique et


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Published by Elise et Caroline - dans Entretiens
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JR Boulay 12/03/2010 13:40


PS : La loi américaine en question c'est la "Section 508" : http://www.section508.gov/


JR Boulay 12/03/2010 13:37


Citation : "le texte n’est pas dans un format Pdf fixe mais dans un format reflow, par exemple le format ePub, qui fait qu’il va s’adapter à la taille de l’écran."

Rectification : Le format PDF intègre la fonction de "redistribution" (reflow) depuis la version 1.4, sortie début 2000.
(Cette évolution était rendue obligatoire par une loi américaine imposant l'accessibilité numérique pour tous les handicapés).

Voir : http://abracadabrapdf.net/articles.php?lng=fr&pg=7

Cordialement.


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