Vendredi 10 décembre 2010 5 10 /12 /Déc /2010 07:00

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Historique de son parcours

J’ai commencé par faire beaucoup de traductions du français au danois avant de créer  Gaïa. C’était mon travail avant. On traduit toujours dans sa langue maternelle. Il faut traduire de la langue étrangère vers ta propre langue. Par exemple Lena qui traduit  Mazetti est suédoise et jusqu’à présent elle avait toujours travaillé avec un co-traducteur français pour la version finale afin d’enlever les petites erreurs que l’on fait quand on ne traduit pas dans sa langue maternelle. Pour le Caveau de famille, Léna travaille seule. Bernard pense que ce n’est pas possible qu’elle ait travaillé seule puisqu’il n’y a rien qui dévoile le fait qu’elle ne soit pas de langue maternelle française alors qu’on le retrouve toujours. Moi, si j’essayais de faire une traduction on devinerait que je ne suis pas française de langue maternelle et je n’essayerais jamais car je ne m’en sens pas capable ! J’ai d’abord fait beaucoup de traductions d’auteurs français pour des éditeurs danois et ensuite Bernard a eu l’idée de faire la maison d’édition qui a été créée en 1991 et on a commencé à publier en 1993. A cette époque-là, je continuais de faire des traductions vers le Danemark. Le dernier livre que j’ai traduit c’est Les Rivières pourpres de Jean-Christophe Granger. À la même période, avec Bernard, nous avons commencé ensemble à traduire du danois les racontars de Jørn Riel : nous avons traduit les dix volumes.
 

Est-ce plus difficile de traduire à deux ?

Quand on travaille à deux c’est plus long. C’est plus rapide de faire une traduction seul parce que quand tu travailles à deux tu es obligé de faire un tas d’allers-retours, et de tout le temps consulter l’autre. Je ne sais pas comment travaillent les autres traducteurs qui collaborent en tandem mais avec Bernard je fais une première traduction tout en sachant qu’il va passer derrière. Je reste assez proche du texte pour dire exactement ce que l’auteur a voulu dire même dans un français que Bernard appelle « petit nègre ». Ensuite Bernard retravaille le texte pour faire un vrai texte français, pour éliminer les choses qui montrent trop la langue derrière. Ensuite je repasse encore une fois en relisant et en comparant avec l’original pour voir si nous ne nous sommes pas éloignés de l’original ; il faut éviter les déviations. Ce que je fais beaucoup c’est que si j’ai un doute sur la façon dont Bernard va percevoir une tournure ou un mot, je n’hésite pas à écrire une longue parenthèse où j’explique de long en large le sens que je voudrais que Bernard retrouve. Donc, on discute beaucoup à l’intérieur du texte. C’est un travail très très long.
 
 
Fais-tu une traduction mot à mot ou te permets-tu de réécrire des passages ?

Quand tu lis dans ta langue maternelle, tu vois de belles petites nuances que tu voudrais retrouver dans une traduction en français. C’est pour ça que je n’hésite pas à beaucoup expliquer. Nous en parlons beaucoup, nous nous disputons même pour arriver à trouver ce qui semble correspondre le mieux à l’original alors que Bernard ne lit pas le danois. C’est une question de communication.
 

Quand tu changes un passage, est-ce que tu en fais part à l’auteur ?

Quand on reste dans la traduction, tu peux remplacer une traduction danoise par une expression française qui est peut-être très différente mais dont la signification reste la même. À ce moment-là tu ne demandes pas à l’auteur car c’est vraiment de la traduction. Tu ne peux pas traduire une expression qui n’existe pas en français ; tu vas trouver son équivalent. Par contre, si jamais tu veux changer le sens, là c’est tout à fait autre chose ; je veux dire qu’en tant que traducteur tu n’as pas le droit de changer le sens, tu n’as pas le droit de modifier le texte. Il peut arriver qu’une déclaration faite par un personnage du roman peut ne pas heurter un public danois mais pourrait par exemple heurter un public français. Là on peut se poser la question de demander à l’auteur de reformuler cette phrase parce qu’elle est perçue différemment en France. Je me souviens d’un texte de  Katarina Mazetti qui parlait de religion. Ce n’est pas une traduction de moi ni de Bernard. On s’est rendu compte que ce texte était très différent en français et en suédois parce que les Français prennent la religion d’une manière différente des Suédois. Là où Katarina dans son texte se veut légère, en version française ça ne passe pas vraiment. Dans ce texte-là, on s’est rendu compte qu’on n’abordait pas les choses de la  même manière, qu’on ne pouvait pas aborder les sujets de la même façon d’un pays à l’autre. Ce n’est pas une question de langue mais de culture.
 

La littérature scandinave a-t-elle été difficile à insérer en France ?
 
En tant que traducteur non et en tant qu’éditeur pas vraiment. Nous avons proposé une littérature nordique très différente de celle qui était connue en France. Les racontars de Riel étaient suffisamment différents et originaux pour qu’ils attirent très rapidement l’attention. Depuis, il y a eu beaucoup de changements et maintenant la littérature nordique est tellement à la mode en France que les jeunes traducteurs ont autant de travail qu’ils le veulent.
 
 
Est-ce que Gaïa était une des premières maisons à publier de la littérature scandinave ?

Non. Il y toujours eu des sortes de vagues. Il y a des maisons qui ont eu des périodes où elles ont publié de la littérature nordique. Je pense que la vague avant nous était Actes Sud qui ont depuis leurs débuts développé un domaine nordique assez fort. C’est un phénomène de mode. Actuellement, c’est le polar scandinave surtout suédois qui est très à la mode.
 

Le choix de la littérature scandinave a-t-il été fait par envie ou parce que vous pensiez que ça pouvait fonctionner ?

Au début on n’a rien choisi du tout. Notre envie était de publier des livres du monde entier, peu importe la géographie, et même peu importe le genre littéraire. On avait quelques auteurs pour démarrer comme Jørn Riel qui est danois, on avait une Américaine,  une Nigérienne. On a publié des documents historiques comme Le Nil Blanc de l’Australien Alan Moorehead, un essai sur l’évolution de l’homme d’Elaine Morgan qui est anglaise. On avait vraiment envie de faire des choses vraiment diversifiées parce que notre but était de faire des livres qu’on aimait et qu’on avait envie de voir traduits en français. Mais très vite on s’est rendu compte qu’on se dispersait. C’est pour ça qu’on a choisi la littérature nordique. De plus, moi, je suis danoise et je parle les trois langues scandinaves : le norvégien, le suédois et le danois. Cela a permis de créer des relations privilégiées avec les auteurs et les éditeurs. Puisque ce sont de petits pays, les relations personnelles sont importantes. On s’est rendu compte que c’était un avantage énorme. Pour un éditeur ou un auteur, avoir un interlocuteur  français avec qui on correspond en anglais n’a rien à voir avec le fait d’avoir un interlocuteur avec qui on peut échanger dans sa propre langue. Aujourd’hui on entend des auteurs nordiques dire qu’ils refusent des contrats avec de très grandes maisons au profit des petites maisons à cause de la proximité qu’elles offrent. Ils savent qu’ils ne vont pas être perdus, qu’ils auront un interlocuteur stable contrairement aux grandes maisons qui subissent beaucoup de changements. Ce qui est étonnant à une période où tout bouge dans tous les sens, où on voit tout en grand ! On voit à quel point il est important pour les auteurs nordiques de trouver une « maison » dans le sens nordique du terme c'est-à-dire un foyer chaleureux et familial où on a une relation amicale et un travail de qualité avec les professionnels. Ce qu’il faut c’est arriver à faire connaître, promouvoir et vendre les livres. Même si les conditions ont beaucoup changé, je me rends compte que c’est d’une certaine manière en notre faveur.
 
 
Vois-tu le traducteur comme un auteur ? Ont-ils le même statut ?
 
Le traducteur fait un travail de création. Ceci dit, son travail de création est limité, le traducteur n’est pas libre. Il recrée quelque chose qui lui est imposé par l’auteur. En général, le traducteur est très fidèle à l’auteur car il se sent responsable de rendre dans une autre langue la même chose qu’a écrite l’auteur. La question n’est pas de les traiter à des niveaux différents mais de voir en quoi ils ont des rôles différents. Souvent, je trouve que le rôle du traducteur quand on oublie son existence est accompli. C’est aussi une question de mentalité, un traducteur doit être capable d’accepter d’être dans l’ombre. Ça peut être pénible pour un traducteur de passer inaperçu et de ne pas être remarqué, car il a en général fait un travail extraordinaire. Mais, il ne faut pas qu’il oublie que  quand on l’oublie c’est qu’il a réussi. Quand dans un texte on remarque la présence du traducteur, soit parce qu’on est impressionné par la qualité de la traduction car quand un texte est très difficile, si la traduction est réussie on peut être impressionné par le travail du traducteur, mais pour des textes plus courants comme les polars, si on oublie l’existence du traducteur, celui-ci devrait être heureux. Étant traductrice moi-même, je sais qu’on n’aime pas non plus être totalement oublié.
 

Est-ce plus facile ou plus difficile de traduire le même auteur ? Devient-on moins vigilant ?

Non, c’est beaucoup plus facile. C’était difficile au début parce qu’il fallait vraiment trouver le ton. Chaque personnage a sa propre personnalité et son propre langage. Avec Bernard, on a mis un an à faire la première traduction car on ne voulait pas se tromper. La première traduction était de toute évidence la plus difficile et plus on a avancé dans l’œuvre et dans le temps, plus c’est devenu facile. Les personnages nous sont tellement familiers qu’il est pour nous facile de traduire les racontars. Cela s’explique aussi par la qualité des textes qui sont constants. Les personnages sont pour Riel bien différents et distincts ; on ne peut jamais les confondre. Quand on a affaire avec Walfred on a affaire avec Walfred !
 

Comment as-tu découvert Jørn Riel ?

J’ai commencé à lire Riel dès mon adolescence parce que les racontars étaient très connus au Danemark. Ce qui est moins le cas aujourd’hui. Je constate que les jeunes ne connaissent pas très bien l’œuvre de Jørn Riel. Dans les milieux littéraires, tout le monde connaît le nom mais beaucoup de gens ne le lisent pas, parce que la littérature de Riel est considérée comme très populaire et non pas littéraire alors qu’en France il a eu une reconnaissance dès la première publication. La reconnaissance littéraire ne lui vient que maintenant au Danemark. Là, par exemple, fin novembre, il va recevoir le grand prix de l’académie danoise qui est peut-être le prix littéraire le plus prestigieux au Danemark. Il reçoit ce prix pour ses quatre-vingts ans, ce qui est un très beau cadeau.
 

Est-ce que cela a été difficile de contacter l’auteur, pour lui soumettre votre projet ?

Ça a été très facile. J’ai été voir son éditeur danois qui m’a donné ses coordonnées en Asie car à l’époque il vivait encore en Thaïlande. Maintenant, il vit depuis vingt ans en Malaisie. Je leur ai donc écrit une lettre  et nous nous sommes rencontrés dans la ferme de sa femme en Suède. On leur a expliqué notre projet de créer Gaïa, il a été très enthousiaste et prêt à signer un premier contrat.
 
Jorn Riel Un gros bobard
Concernant les racontars, est-ce un style propre à Jorn Riel ou est-ce un style répandu au Danemark ?

Non, c’est vraiment spécifique à Riel. Le mot danois pour racontars est un peu vieillot et fait référence à une histoire un peu bancale. Si tu vas au Danemark et que tu parles des racontars arctiques, tout le monde va savoir que tu parles de Jørn Riel.
 

Les réimpressions.

Comme il y a des titres qui sont épuisés, comme La Maison de mes pères ou La Vierge froide, on ne pouvait plus les trouver. On souhaite que toute l’œuvre reste disponible, c’est pourquoi on fait des réimpressions.
 

Riel a deux styles différents avec ses racontars et ses romans.

Il a beaucoup de styles différents car il a aussi écrit de la poésie, des livres pour enfants, des essais mais les deux genres les plus importants dans son œuvre sont les romans et les racontars qui parlent du Groënland : Le jour avant le lendemain, Le Garçon qui voulait devenir un être humain, Heq, Arluk Soré. Entre ces deux genres, tu as La Maison de mes pères qui est une trilogie. Dans ce livre tu as plein d’anecdotes et d’histoires drôles comme dans les racontars et en même temps c’est vraiment un roman qui raconte l’histoire d’un enfant et adolescent qui grandit dans le Grand Nord canadien avec ses deux pères possibles et ses trois oncles. C’est à mi-chemin entre les deux genres. La Maison de mes pères est le tout premier livre de Jorn Riel, publié au Danemark en 1968 qui a connu un succès phénoménal immédiat.
 

Vous ne souhaitez pas publier ses essais ou sa poésie ?

Pour l’instant, on est encore dans les racontars et les romans. Sans doute dans quelque temps on ira chercher les autres parties de son œuvre, mais il y a encore des choses à faire dans les racontars et romans groënlandais.

 


C’est le dernier tome des racontars qui vient d’être publié ?

Les dix volumes racontent le nord-est du Groënland. Ensuite, Jørn a écrit quelques autres racontars où on suit les mêmes personnages mais ailleurs. Peut-être qu’on va les publier mais je trouve que les deux derniers tomes des racontars qu’on a publiés racontent la fin d’une époque. C’est l’histoire de trappeurs du nord-est du Groënland, une époque qui a vraiment existé et qui s’est terminée au début des années 50. La fin de cette époque est décrite dans les deux derniers volumes ; cela clôture cette saga. C’est pour ça que je trouve qu’il faut un peu de temps avant d’envisager les autres publications des racontars, pour ne pas se mélanger.
 

Riel s’est-il inspiré de ses rencontres pour créer ses personnages ?

Il est arrivé au Groënland au début des années 50. Ses premières années de vie là-bas correspondaient aux dernières années de vie des trappeurs du nord-est du Groënland. Donc il a connu tout un tas de gens qui étaient encore chasseurs là-bas et il s’est inspiré de leur vie quotidienne, de leurs coutumes, pour créer ses personnages. Il est resté très proche de tous ces gens, qui pour beaucoup sont partis au Danemark une fois les stations de chasse fermées. Il raconte que les anciens lui reprochent dans ses racontars de ne pas tout raconter, de ne pas aller jusqu’au bout de la vérité. Et Jørn leur répond toujours que s’il avait tout écrit personne ne l’aurait jamais cru !
 

Ses histoires t’ont-elles donné envie de voir ce pays ?

Je suis allée une première fois au Groënland quand j’avais 18 ans et j’y suis retournée il y a quelques années mais jamais dans le nord-est. Tu ne peux pas aller en touriste dans le nord-est, c’est très compliqué puisque c’est un parc national fermé. Il faut des autorisations spéciales, donc je ne suis allée que dans l’ouest.
 

As-tu retrouvé des choses de ses histoires là-bas ?


La nature grandiose ! Elle est très présente dans l’œuvre de Jørn Riel notamment dans ses racontars alors qu’il y a beaucoup d’action, de personnages et de mouvements dans ses textes. On est vraiment dans le Groënland quand on lit les racontars.
 

C’est plus qu’un coup de cœur qu’il a eu pour cette région ?

Il dit toujours qu’il est parti pour une année et seize ans plus tard, il y est revenu, pour aller ensuite se décongeler en Asie !
 

Comment Jørn Riel a-t-il été vu en France ?

Je trouve que ça a tout de suite fonctionné ! Les Français se sont toujours intéressés à l’Arctique pour son côté exotique et grâce aux explorateurs français qui y sont allés. Et c’était de la littérature drôle tellement différente, rien à voir avec les carnets de voyage !
 

Un livre t’a-t-il plus marquée dans son œuvre en tant que lectrice ?

Il y en a tellement que j’aime ! Déjà il y a tous les romans ! Dans les racontars mes préférés sont les cinq premiers volumes parce qu’au fil des volumes c’est un véritable fil romanesque qui s’installe alors que c’est très drôle et plein d’émotions. Avec Bernard, nous avons pleuré en lisant les racontars car il y a des moments très forts où on assiste au destin grave de certains personnages et moi je trouve ça fabuleux de pouvoir s’amuser tout en ayant des sentiments d’une telle profondeur !
 

Et en tant que traductrice ?

Avec Bernard on ne traduit que les racontars, et bien évidemment nous avons chacun nos histoires préférées. J’aime beaucoup Une condition absolue, Le Tatoueur, Une épopée littéraire ! Il y en a tellement ! Et dans les derniers volumes j’aime particulièrement le dernier racontar car il arrive à mettre une fin et à raconter cette fin d’époque.

 

 

Propos recueillis par Hélène, L.P. Éditeur.

 

 


 

 Site des éditions Gaïa

 

 

 
Ouvrages de Gaïa sur Littexpress

 

Katarina-Mazetti-Le-Mec-de-la-tombe-d-a-cote.gif

 

 

 

 

 Article de Clara sur Le Mec de la tombe d'à côté de Katarina Mazetti.

 

 

 

 

Jorn-Riel-Un-gros-bobard.gif

 

 

 

Article de Marine sur Un gros bobard de Jorn Riel.

 

 

 

 

 

Baldursdottir Karitas

 

 

   Article d'Emeline sur Karitas, Sans titre de Kristín Marja Baldusdöttir  
   

 

 

 

 

 

Gunnar-Staalesen-La-nuit-tous-les-loups-sont-gris.gif

 

 

 

 

 Article de Guillaume sur La Nuit tous les loups sont gris de Gunnar Staalesen.

 

 

 

Anne Delaflotte Mehdevi La relieuse du gue

 

 

 

 Article de Rachida sur La Relieuse du gué d'Anne Delaflotte Mehdevi 
   

Par Hélène - Publié dans : traduction
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