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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 07:00


Ses fonctions


Professeur au département des études des mondes anglophones de Bordeaux 3 (enseigne la littérature, l’art américain et la traduction).
 

Chargée de mission à la coopération internationale.
 

Directrice du master II professionnel « métiers de la traduction littéraire », qui pourrait rouvrir à la rentrée 2012. Ce master existe depuis 2002, il a été suspendu à la rentrée 2011 pour des raisons budgétaires.
 

 

Traductrice littéraire à temps partiel depuis 1988-1989.
 

Membre de l’équipe de recherche Climas (Cultures et littératures des mondes anglophones).
Membre du comité de rédaction de Transatlantica, dont elle a été corédactrice en chef.


 

 

Comment êtes-vous venue à la traduction ?

Mes parents étaient de grands lecteurs. De littérature française surtout, mais aussi d’auteurs d’autres langues. Ils m’ont transmis le goût de lire, et j’ai beaucoup puisé dans leur bibliothèque. À l’école, j’aimais bien l’anglais, et c’est assez naturellement finalement que j’ai décidé de me spécialiser dans la traduction de cette langue dont je trouve la littérature très inventive, avec des auteurs à la créativité foisonnante.


arthur-symons-confessions.jpg
Quelle fut votre première traduction ?

Il s’agissait d’un ouvrage d’Arthur Symons :  Confessions. C’était pendant mon année de maîtrise, en 1988 ou 1989… Je ne me souviens plus exactement, ça commence à dater (sourire). Je connaissais un petit éditeur de Toulouse,  Ombres, qui savait que je m’intéressais à la traduction et qui souhaitait éditer ce titre, mais n’arrivait pas à trouver la version originale. Cette première commande était un peu particulière dans le sens où il a donc d’abord fallu mettre la main sur l’édition en langue anglaise ! Un ami a fini par me trouver un exemplaire d’occasion, en Suisse, et j’ai pu me lancer.


(NDLR : Confessions, essai de pathologie, d’Arthur Symons traduit par V. Béghain a paru en 1990 chez Ombres)



Vous avez ensuite traduit d’autres titres pour Ombres, mais aussi pour Gallimard, Le Rouergue, les Puf, entre autres, et des articles : c’est très varié…

Oui, je suis une traductrice littéraire au sens large. J’ai traduit des romans, des nouvelles, du théâtre et je traduis en ce moment de la poésie. Tiens, à la fin de l’année, j’aurai « fait » les quatre genres, en effet ! J’ai aussi traduit des articles de sciences humaines, notamment de philosophie. Et des catalogues d’art, l’art étant un de mes domaines de recherche.

Plus ponctuellement, j’ai aussi fait des traductions dans le cadre du spectacle vivant. Pour Une nuit blanche à Paris, j’avais traduit des textes d’un chorégraphe qui invitait le public à danser, et qui étaient projetés sur des murs de la ville. Une autre fois, à Beaubourg, j’ai participé à ce qu’on appelle, dans l’art, une performance. Il s’agissait toujours de traduire des textes, mais c’était une expérience d’autant plus intéressante que je le faisais sur scène : le traducteur était, cette fois, visible, ce qui est rare dans le domaine de la traduction.



Parmi toutes ces expériences variées, avez-vous une préférence pour un genre particulier ?

Je suis plus à l’aise dans la traduction de la prose : les romans, les nouvelles. Ce que j’apprécie aussi le plus en tant que lectrice, en fait. La traduction sur laquelle je travaille en ce moment, des poésies de  Quincy Troupe, pour le  Castor Astral, est un vrai challenge pour moi. Cela me faisait un peu peur d’ailleurs, au début, mais c’est très intéressant.



Qu’est-ce qui vous faisait « peur » dans cette expérience, malgré votre expérience, justement ?

C’est la première fois que je traduis de la poésie. Les textes de Quincy Troupe sont assez difficiles car ses constructions en « ing » peuvent être souvent lues de plusieurs manières et la ponctuation ne donne pas toujours l’indication du référent. Or, en français, il y a la question du genre. On peut donc être très embêté, car il faut bien faire un choix, mais lequel ? C’est un vrai problème quand deux lectures sont possibles… Et puis il faut aussi rendre le rythme des poésies. Quincy Troupe est un jazzman, sa poésie est très musicale. Il y a aussi le fait que certains textes sont très courts mais néanmoins très architecturés, d’autres sont longs… Et ils contiennent des références culturelles qui ne sont pas forcément universelles. Chaque poème est un nouveau défi, en quelque sorte. Mais j’ai une chance : cet auteur est encore vivant, contrairement à la majorité de ceux que j’ai traduits auparavant. Alors j’en profite, je lui pose des questions. C’est très agréable, d’ailleurs, de dialoguer avec l’auteur, d’autant que lui est très réceptif. Je vais aussi pouvoir le rencontrer bientôt de nouveau  et j’en suis très contente.



Vous souvenez-vous d’autres traductions qui vous ont posé problème ?

Mmmh… Je me souviens d’un dialogue assez compliqué avec un jeu de mots dans lequel il était question de café et de biscuits, et qui jouait sur les sonorités, la phonétique. Dans ce genre de cas, il faut souvent faire preuve de créativité et bien analyser la situation pour proposer ce qui « colle » le mieux. Chaque texte pose ses problèmes. Certains écrivains ont une manière de tordre la syntaxe, par exemple. Là, le boulot du traducteur n’est pas de lisser le texte, mais de trouver, dans sa langue, le même rapport entre la norme et l’écart à la norme. Or pour trouver la juste appréciation, il faut savoir ce qu’est la norme. D’où l’utilité de la formation dans ce métier, même si cela peut être difficile lorsqu’on démarre. Car c’est à l’usage, avec l’expérience, à force de lire et écrire, que l’on sait jusqu’où aller ; que l’on arrive à bien repérer les contraintes de la langue et les contraintes stylistiques. Certaines constructions peuvent frapper un traducteur parce qu’elles ne lui sont pas familières. Peut-être sont-elles en effet inhabituelles, mais elles peuvent aussi être relativement académiques. Dans tous les cas, il faut en faire quelque chose.



Traduire, c’est donc aussi créer…

Selon moi, oui. Dans la traduction, on bricole toujours un peu : on adapte le texte avec les outils que l’on a, c’est le côté ludique. Tout en s’efforçant de répondre à l’objectif fixé, de transmettre au mieux l’idée de départ en respectant les contraintes que sont le rythme, les sonorités. C’est ce que je trouve fascinant dans cette activité : trouver l’équilibre entre le texte original et une autre langue et une autre culture.

En littérature, le contenu diffère d’une langue à une autre. Il s’agit donc de trouver des formes en adéquation avec les deux langues. Par exemple, pour rendre un jeu sur les sonorités, on choisira, parmi trois adjectifs proches, celui qui sonnera le mieux, même si c’est un peu au détriment du sens. Idem pour rendre le rythme. Et le style. Le texte traduit n’est donc jamais tout à fait le même que l’original, c’est pourquoi je n’aime pas l’idée du « traducteur = passeur ». Et que je trouve dommage que la rémunération se fasse rarement en fonction de la difficulté du texte.



Trouvez-vous que les relations entre traducteurs et éditeurs ont évolué depuis que vous avez débuté votre carrière ?

Les relations avec les éditeurs sont très variables. Personnellement, j’ai de très bons contacts, surtout avec les petites maisons, où il y a un vrai dialogue. Avec les grandes maisons d’édition, ça dépend. Ça reste assez anonyme. On n’a pas toujours le sentiment d’être relu, par exemple lorsque le texte publié correspond à la virgule près à votre travail. On peut aussi en conclure que si rien n’a été changé, c’est qu’on a fait du très bon boulot. Mais j’ai plutôt tendance à l’interpréter comme une forme de désintérêt, voire d’incompétence.

La reconnaissance du traducteur n’est pas encore gagnée, c’est un vrai combat. Même si l’ATLF a déjà fait beaucoup en ce sens. Pour faire connaître le métier, d’abord, mais aussi pour faire adopter un code des usages aussi, et cadrer les tarifs des rémunérations. Pour l’instant, il ne s’agit encore que de recommandations, qu’il n’est pas obligatoire de suivre. Du coup, les jeunes qui débutent acceptent d’être payés moins (le niveau de rémunération est encore pire dans le sous-titrage), ce qui, finalement, nuit à toute la profession.

Cependant, il existe quelques garde-fous, comme celui mis en place par le Centre national du livre, qui accorde des bourses de traduction  aux éditeurs d’œuvres dont l’intérêt doit être démontré dans un dossier. Si le dossier est retenu, les bourses sont versées à condition que l’éditeur respecte les tarifs planchers de rémunération du traducteur définis par le CNL.



Vous êtes aussi professeure et directrice du master II professionnel des métiers de la traduction littéraire à Bordeaux, membre de l’équipe de recherche Climas (Cultures et littératures des mondes anglophones), chargée de mission à la coopération internationale, et vous avez été co-rédactrice en chef de la revue Transatlantica. Comment faites-vous pour jongler avec toutes ces casquettes ?

Cela demande beaucoup d’organisation et ça n’est pas toujours facile. Je ne vous cache pas que j’ai eu des moments de grande fatigue (sourire). Globalement, j’essaie d’organiser mon calendrier en réservant certaines périodes à mes recherches et d’autres à la traduction. Cependant, il m’arrive de faire les deux en simultané. Mais depuis que j’ai été nommée à la coopération internationale, je ne suis plus aux manettes de Transatlantica. Là, j’ai fait un choix. En revanche, je n’ai jamais réussi à choisir entre ma carrière universitaire et la traduction. Il aurait été logique que je lâche la traduction, activité précaire. Mais je n’ai jamais voulu. Et aujourd’hui, même si la rémunération des traducteurs reste faible, comme j’ai d’autres activités, un contrat est toujours un plus pour moi .



Qu’est-ce qui vous plaît tant dans la traduction ?

Ça me fait respirer, ça me procure une grande satisfaction. En fait, c’est presque vital pour moi. J’aime avancer masquée, porter les paroles de quelqu’un d’autre, être au service de l’écriture de quelqu’un d’autre, sans être au premier plan. Lorsqu’on traduit, on contrôle ce qu’on écrit tout en étant au service d’une voix. J’aime ça. Les discours sur la difficulté voire l’impossibilité de traduire, ou sur la mélancolie du traducteur parce que son texte ne sera jamais aussi bien que l’original, ce ne sont pas les miens. Parce  que je connais mes limites. Et même si le texte qu’on traduit est mauvais, je trouve que traduire n’est jamais frustrant. Au contraire, c’est pour moi une forme de retrait, de déprise, de dépossession nécessaire.



Le fait que vous aimiez « avancer masquée » n’est-il pas contradictoire avec celui d’occuper les postes à responsabilités qu’on vous a confiés ?

Ça peut le paraître, en effet. Mais c’est ma manière à moi de « prendre du champ », de temps en temps. En tant qu’enseignant, on est très sollicité, on a de nombreux interlocuteurs, on donne beaucoup et c’est normal, on est là pour ça. La traduction, c’est un autre rapport au temps. Même s’il y a des délais à respecter, on s’organise comme on le souhaite, et on est seul. Même si c’est aussi assumer une autre responsabilité puisqu’on cosigne un texte, en quelque sorte. Néanmoins, on n’est pas responsable du discours que l’on va mettre en forme.



Avez-vous un rituel avant de commencer une traduction, ou après l’avoir finie ? Ou les deux ?

Pas vraiment. Quand je traduis, j’essaie de faire en sorte qu’il n’y ait sur mon bureau que des documents en lien avec la traduction à laquelle je travaille. Mais ce n’est pas évident. Il me faudrait deux ordinateurs, en fait (sourire) ! En général, je « plonge » dans le texte, parfois avant même d’avoir terminé la version originale. J’aime bien me mettre dans la position du lecteur, qui ne connaît pas la fin. Cela me permet aussi de faire durer, chez moi, le plaisir de la découverte.



Comment vous organisez-vous ? Vous consacrez-vous entièrement à une traduction pendant plusieurs semaines ou travaillez-vous par petites touches ? En journée ou plutôt en soirée, voire la nuit aussi ?

Je peux rarement faire uniquement de la traduction. Ça m’est arrivé un été, il y a deux ans. J’ai travaillé le matin et l’après-midi, avec des pauses variables en fonction des activités familiales. Mais ça reste une exception. Comme travailler de nuit. Il ne faut pas être fatigué quand on traduit, et la nuit, personnellement, je n’ai pas les idées claires. Je l’ai fait une fois, lors d’un colloque à Bordeaux, pour lequel il fallait produire la veille pour le lendemain. C’est extrêmement fatigant. Heureusement, ça n’a duré que trois jours.

Personnellement, je préfère prendre le temps. Même si tout traducteur peut réviser sa traduction, je rédige généralement mon premier jet comme si c’était le bon à tirer, quitte à faire peu à chaque fois.



Vous n’avez jamais traduit de littérature jeunesse…

C’est vrai. Mais ça n’est pas un choix. Simplement, on ne me l’a jamais proposé. Mais si l’occasion se présentait, je m’y mettrais. Je ne fais pas partie de ceux qui considèrent les livres pour enfants comme de la sous-littérature. Au contraire, je trouve qu’il y a des livres vraiment magnifiques, notamment dans les albums, et des choses extrêmement inventives dans la littérature jeunesse en général.



Vos traductions sont donc surtout des commandes…

Oui. Comme je n’ai jamais réussi à faire un choix entre ma carrière universitaire et ma carrière de traductrice, je fais de la traduction à temps partiel, et donc essentiellement sur commande. J’ai eu de la chance, d’ailleurs, parce que la majorité des titres que j’ai traduits m’ont beaucoup intéressée. Un traducteur à plein temps, lui, accepte tout, même des choses qui ne lui plaisent pas. Je n’ai pas ce souci. Et  même si j’ai trouvé certaines écritures « moyennes » par rapport à d’autres, le fond était toujours intéressant.



Quelle est la dernière traduction que vous avez proposée ?

Celle des poésies de Quincy Troupe, à laquelle je travaille en ce moment, pour le Castor astral.

 

 

 

Avez-vous des auteurs ou/et des sujets préférés ?
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Non, je lis de tout. Aussi bien des auteurs populaires que savants. Mais très peu de best-sellers. J’ai des goûts très éclectiques. De plus en plus, même, avec le temps. Dernièrement, j’ai vraiment beaucoup aimé Blonde, de Joyce Carol Oates, et Freedom, de Jonathan Franzen. En littérature américaine, j’apprécie les auteurs « middle brow », dont John Cheever*, et ceux qu’on dit « high brow », comme Frederic Tuten, qui sont plus expérimentaux, et surtout un peu plus novateurs dans les formes, je trouve.

Le pop art et l’opéra américain sont aussi deux sujets auxquels je consacre pas mal de temps dans le cadre de mes recherches.

* auquel Véronique Béghain a consacré sa thèse.



Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans le métier de traducteur ?

D’abord de traduire autre chose que de l’anglais, car il y a une certaine saturation dans ce domaine. Je conseillerais de se spécialiser dans la traduction de langues pour lesquelles on manque de professionnels, comme le japonais, l’arabe ou le chinois. Ensuite, je dirais qu’il faut se lancer seulement si l’on est vraiment prêt à se battre, car la traduction à plein temps est un combat quotidien : pour trouver du travail, puis pour tenir les délais car, pour vivre de ce métier, on ne peut pas se contenter de traduire un bouquin par an, mais plutôt trois ou quatre.


Propos recueillis par Julie, LP libraire.

 

 

 


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Published by Julie - dans traduction
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