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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 07:00

Une traductrice, de l’ombre à la lumière du jour

 

 

 

Quel Français ou francophone peut prétendre avoir lu Edgar Poe, William Faulkner, Henri David Thoreau, Paul Auster ou tout autre auteur de langue étrangère alors qu'en réalité il n'a fait que parcourir une interprétation parmi d'autres d'un texte à l'origine en langue anglaise ? Et finalement, le nom de l'auteur lu en cette occasion, le traducteur, se trouve certainement quelque part sur l'ouvrage, sur la page de titre ou alors sur la quatrième de couverture ! Mais que serait donc notre littérature, notre vision du monde sans le travail pointilleux d'équilibriste – presque un art – des traducteurs littéraires ? Charles Baudelaire, Maurice-Edgar Coindreau, Brice Mathieussent, Christine Le Boeuf, les traducteurs construisent des ponts entre les langues, les cultures, les pensées et offrent un accès à des mondes multiples. À l'ombre des écrivains, ils illuminent notre culture littéraire d'une lumière nouvelle. Véronique Béghain a accepté de partager avec nous son expérience de traductrice de langue américaine.

Véronique Béghain, Normalienne, agrégée d’anglais depuis 1991, est Professeur au département études des mondes anglophones à l'Université de Bordeaux III ; elle enseigne la littérature américaine et la traduction, notamment dans le cadre du master des Métiers de la traduction dont elle sera bientôt directrice.

Co-rédactrice en chef de Transatlantica, elle est l'auteur d'une thèse sur John Cheever et lui consacre un ouvrage : John Cheever, l'homme qui avait peur de son ombre. Elle est également traductrice littéraire pour les éditions Gallimard, Le Rouergue, P.U.F., Ombres (Oscar Wilde, Robert Graves, Delmore Schwartz, Charlotte Brontë, etc.), responsable d’un partenariat avec Middlebury College (Vermont, Etats-Unis) et le Monterey Institute of International Studies (Californie, Etats-Unis) et l'auteur de nombreuses articles.



Bibliographie

Essais
 John Cheever, l'homme qui avait peur de son ombre , Paris, Belin, 2000
 Les aventures de Mao en Amérique, Paris, PUF, 2008
 La fabrique du sauvage dans la culture nord-américaine, Pessac, Presses universitaire de Bordeaux, 2009


Traductions
Graves Robert, Le cri, Paris, Ombres, 1995
Pancake Breece D'J, Qu'arrive-t-il au bois sec ? Paris, Rouergue, 2004
Rivka Galchen, Perturbations athmosphériques, Arles, Actes Sud, 2009
Brontë Charlotte, Villette, à paraître chez Gallimard
Traduction de nombreux articles dans des catalogues d'art, de psychanalyse, de philosophie. Traductions en cours des poésies de  Quincy Troupe


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Bibliographie complète  ici

 

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Entretien

 

 

Le traducteur est reconnu dans le Code de la propriété intellectuelle comme auteur à part entière ; est-il également un créateur ? un écrivain ?

Assurément oui, s’il est considéré comme un auteur, il est évidemment un écrivain et un créateur.



Vous êtes responsable du master « Métiers de la traduction » à Bordeaux 3. Pourquoi, selon vous, en France, apparaît-il naturel d'apprendre le métier de traducteur et non pas celui d'écrivain ?

Cela est principalement une question de culture parce que du point de vue des Américains, par exemple, le métier d'écrivain s'enseigne et s'apprend également. Ce qui explique que les ateliers d'écriture soient très développés aux États-Unis notamment dans les universités. C'est plutôt en France que l'on considère que le métier d'écrivain ne s'apprend pas bien que les avis divergent à ce sujet. À l'échelle du monde, d'un point de vue culturel, le métier d'écrivain comporte des compétences qui s'apprennent. Évidemment, dans la traduction, il y une notion de création mais il y a aussi une dimension presque artisanale avec des techniques et des réflexes qui peuvent s'enseigner. Bien sûr, il n'y a pas de recette magique qu'il suffirait de transmettre mais plutôt une méthodologie qui, elle, effectivement, s'enseigne et se transmet. Parce qu'une traduction est une création, c'est le passage pour un texte d'une langue à une autre donc il y a beaucoup de choses à apprendre sur les structures des ces deux langues qui sont constantes et récurrentes. Il y a des méthodes pour traiter les différences linguistiques, des recommandations pour transcrire les références culturelles, toute une réflexion théorique que des futurs traducteurs doivent maîtriser.



Comment se déroule l'apprentissage de la traduction ? Y a t-il des spécialisations, par exemple entre traduction scientifique, littéraire, poétique ?

Il s’agit d’un master uniquement de traduction littéraire : au sens large, cela signifie que l'on n’enseigne pas la traduction au sens technique. Mais les corpus sont divers. Il peut s'agir d'essais, de poésie, de théâtre, de romans. Il n'y a pas de parcours spécifique à l'intérieur du master pour traiter de ces genres différenciés mais tous sont abordés par l'ensemble des étudiants et c'est bien pour ça, du reste, que les cours sont dispensés par des traducteurs de différentes spécialités. Par exemple, il y a un spécialiste du livre d'histoire, d'autres plutôt spécialisés dans le roman policier ou encore dans le livre d'art, etc. Donc nous essayons de confronter les étudiants à différents profils de traducteurs au sein des ateliers de traduction.



Est-il absolument nécessaire d'avoir des compétences universitaires pour être traducteur ?

Non ce n'est absolument pas une obligation. Dans la profession, il y a toute une série de traducteurs qui ne sont pas passés par ce genre de formations. C'est un métier où différents profils coexistent. Pourtant, on a tout de même considéré, il y a un certain nombre d'années, qu'il était intéressant de créer ces formations universitaires (le master Métiers de la traduction existe à Bordeaux depuis 2003) pour structurer d'une part la profession et par ailleurs pour éviter de voir fleurir de mauvaises traductions de personnes qui n'avaient absolument aucune formation dans ce domaine. Ce qu'il faut garder à l'esprit, c'est que ce n'est pas parce que nous n’avons pas été formé au métier que nous sommes  un mauvais traducteur. En revanche il y avait et il y a encore de mauvais traducteurs donc il est bien nécessaire de proposer des formations.



Le traducteur après une telle formation se contente-t-il d'être traducteur ou se lance-t-il éventuellement dans une carrière d'écrivain ? Que deviennent statistiquement les traducteurs que vous formez ?

Non, je n'ai aucune donnée sur ce sujet. A priori, je n'ai pas connaissance d'anciens élèves qui seraient devenus écrivains par la suite. Et même dans les autres masters ce n'est pas vraiment la voie royale pour devenir écrivain. Mais je pense que ce que voulait dire Tournier ce n'est pas qu'il faut être traducteur pour être un bon écrivain ; ce qu'il voulait dire, c'est que faire de la traduction est très formateur pour un écrivain mais non l'inverse.



Dans vos traductions, vous attachez-vous plutôt à respecter le texte ou vous positionnez-vous plus du côté du lecteur ? Est-ce plus du mot à mot ou faut-il tout réécrire ?

Ceci est un faux débat. On a toujours tendance à vouloir bipolariser les choses en disant : il y les ciblistes et les sourciers, ceux qui sont fidèles au texte d'un côté et ceux qui sont plutôt attentifs au lectorat et sensibles à l'adéquation de la langue française de l'autre. C'est un faux débat puisqu'un traducteur n'est jamais ni cibliste ni sourcier : il est forcément à l'écoute des deux pôles, c'est-à-dire qu’il se soucie d'être entendu et compris par un lectorat français. Mais il se soucie aussi de rendre la singularité du texte original, une voix, un rythme, un souffle, une construction. Donc on ne peut pas dire que l'on soit l'un ou l'autre ; on est constamment et forcément les deux. C'est bien pour cela que la traduction n'est pas une science. On est en équilibre en permanence et on fait des choix et parfois les choix que l'on fait penchent soit du côté de l'adéquation de la langue française soit du côté où l'on va plutôt forcer la langue française, pour la mouler aux exigences du texte que l'on traduit. Le traducteur est un peu un équilibriste. Moi je ne penche ni d'un côté ni de l'autre.



Peut-on imaginer aujourd'hui, malgré le nécessaire respect des droits de l'auteur et de l'intégrité de l'oeuvre qui prévaut en France, faire des « belles infidèles » comme cela a été fait dans le passé ?

Oui, on peut très bien imaginer de faire des belles infidèles aujourd'hui, pourquoi pas ? Il y a des choses qui ont été faites récemment, il y un poète qui a retraduit des poèmes d'Alfred Tennisson en assumant le fait d'être dans une belle infidélité au texte original. Ce n'est pas la tendance de l'époque mais ça peut parfois être intéressant.



Le traducteur doit-il être le plus transparent possible dans son travail de transmission ? Comment faire pour cacher le style d'écriture propre au traducteur et au contraire conserver celui de l'auteur traduit ?

Il restera forcément quelque chose de vous dans le texte que vous traduirez même si vous n'êtes que simple traducteur et non écrivain à part entière. Oui, le traducteur doit être transparent mais il ne l'est jamais totalement parce qu’il appartient à une époque déterminée, il transporte son propre bagage littéraire, il a une plume qui lui est personnelle et donc les choix linguistiques qu'il fait ne correspondent pas toujours aux choix qu'aurait faits un de ses collègues. C'est pour ça d'ailleurs qu'il faut retraduire les textes en permanence parce qu'ils vieillissent. Mais il y a forcément une part de la singularité du traducteur qui se reproduit dans son texte même si on peut et on doit chercher à limiter cela puisque nous ne sommes pas dans une œuvre de création. Par exemple, pour un choix entre deux mots synonymes, le cœur pencherait pour l'un ou pour l'autre, alors que celui du collègue pour un tout autre ou pour tel type de syntaxe et c'est ici, finalement, que se lit la marque personnelle du traducteur.

 

 

Traduit-on aussi les idées, les concepts, les cultures, les « mondes possibles » comme le disait Umberto Eco ?

Cela est toute la problématique de l'intraduisible, c'est-à-dire qu'il y a aussi une vision pessimiste de la traduction qui serait forcément lacunaire, imparfaite, inadéquate, insatisfaisante, parce que, notamment, une langue n'est pas seulement un agrégat de mots mais toute une culture. Donc, oui, il y a forcément des choses qui se perdent mais moi j'ai une vision plutôt optimiste de la traduction. Il y des barrières, des obstacles, des choses difficiles à traduire mais il y a quand même une grande part des « mondes cultures » des différentes langues étrangères que l'on arrive à faire passer par la traduction.



Antoine Berman, souligne quant à lui qu'une œuvre étrangère contient forcément des étrangetés et qu'il est impossible d'en traduire le sens. Qu'en pensez-vous ? Y a-t-il des termes ou expressions intraduisibles ?

Il y a des choses difficiles à traduire, oui. Des surnoms qui font sens dans une culture donnée et moins dans une autre. Des mots riches de strates accumulées d'histoire locale par exemple. Des termes qui désignent des comportements propres à une culture. Je n'ai pas d'exemples concrets qui me viennent à l'esprit mai oui,  il a des choses sur lesquelles on bute, c'est certain.



Est-ce qu'il faut, pour une meilleure traduction, bien connaître un auteur, l'apprécier, le suivre dans ses œuvres ?

Ce sont deux choses très différentes : l'apprécier et le connaître. Bien le connaître,  je pense que oui, ça peut être utile. L'apprécier, c'est ce que disent beaucoup de traducteurs, j'ai tendance à penser que l'on peut aussi traduire des choses que l'on n'aime pas forcément. Je pense qu’en détestant un livre, on se lasserait vite de le traduire. Pour autant, est-ce que cela signifie qu'on le traduirait mal, je n’en suis pas sûre. Je suis assez réservée quant à l'idée qu'il faille avoir une relation fusionnelle avec l'auteur ou son ouvrage pour bien le traduire, je n’y crois pas vraiment.



Traduire c'est trahir. Faut-il renoncer à l'idée d'une traduction parfaite ? A quel moment sait-on qu'une traduction est finie, qu'il faut s'arrêter ?

La question ne se pose jamais en ces termes parce qu'un traducteur a des délais de remise et qu’à un moment donné il faut bien remettre son travail. Donc il va tenter d'affiner du mieux qu'il peut son texte, en sachant qu'il peut y revenir par la suite, lors de la correction des épreuves. Et puis il faut bien clore le manuscrit à un moment ou un autre ; alors, ensuite, on peut bien sûr avoir des regrets. Parfois on a encore une chance de se rattraper à l'occasion d'éventuelles rééditions des œuvres.



Le traducteur n'est jamais satisfait ?

Je ne me pose jamais la question comme ça. On découvre toujours quelque temps après, cinq, dix, quinze ans après, que pour telle traduction on aurait pu fait un autre choix. En tout cas, je ne vis pas dans l'insatisfaction permanente, le traducteur qui s'autoflagelle n'est pas une posture qui m'intéresse. Lorsqu'on remet une traduction, sans doute lui trouvera-t-on des imperfections avec quelques années de distance mais sur le moment on est content d'avoir signé. Moi, j'ai toujours été satisfaite, pas parce que je considérais que mon travail était parfait mais parce que j'avais le sentiment d'être venue à bout de quelque chose. Mais c'est comme la vie, on doit faire des choix. On peut passer son temps à se demander si on a fait les bons ou tout simplement poursuivre son chemin. Je ne suis pas dans cette problématique de faire son deuil. On trouve ça chez certains penseurs de vision très mélancolique mais ce n'est pas du tout mon éthique.



En partant du fait que les langues vieillissent et se modifient sans cesse, en particulier en ce qui concerne l'argot, est-il important pour une maison d'édition de renouveler régulièrement ses traductions ?

Qui vieillissent, oui, mais ça ne veut pas dire que ce qui est le plus ancien est forcément le plus daté. Le vieillissement de la traduction c'est une réflexion qui mériterait des pages et des pages, d'ailleurs, il y a un ouvrage sur la retraduction, cette année, qui va sortir bientôt auquel j'ai contribué et qui s'interroge sur cette question. Est-ce que c'est la langue qui vieillit ou est-ce que c'est la traduction ? Toujours est-il que la traduction paraît essentielle. Moi, je viens de finir la retraduction de Villette de Charlotte Brontë, et je crois que cette retraduction était nécessaire parce que les options de la traduction existante ne donnaient pas la mesure de la puissance de ce roman. Il me semblait important de régénérer le texte en le restituant dans toute sa complexité notamment narrative, discursive qui était celle de Charlotte Brontë.



Que lisez-vous ? En quelle langue ?

Je lis en français, en anglais. Des œuvres de littérature américaine contemporaine ou française, contemporaine aussi.



Lisez-vous des œuvres traduites ?

Rarement, un peu. De temps en temps, oui, mais je n'ai pas beaucoup de temps. Je manque déjà de temps pour explorer la littérature américaine qui est mon domaine de spécialité, lui-même très vaste. Mais il m'arrive parfois de lire des traductions de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien.



Prenez-vous le temps de lire le nom du traducteur (qui est souvent un peu caché sur l'ouvrage) ?

Oui, toujours. Je regarde toujours qui a traduit et dans quel cadre, quelle collection, quelle maison.

Rivka-Galchen-Perturbations-atmospheriques.gif

Cette non-visibilité du traducteur serait-elle comme le disait Brice Mathieussent dans une interview, liée à une volonté du lecteur de demeurer seul avec l'auteur choisi sans être encombré par divers noms de traducteurs ou seraient-ce plutôt les maisons d'édition qui, pour être plus efficaces, mettent en valeur le nom de l'auteur qui résonne souvent plus que celui du traducteur ?

Il y a plusieurs choses : les maisons d'édition, on doit leur rappeler constamment qu'il ne faut pas oublier le traducteur. Mais ce ne sont pas seulement les maisons d'édition mais aussi la presse, les médias qui oublient trop souvent de signaler le nom du traducteur. Il y a pas mal d'éditeurs qui savent très bien ce que la littérature étrangère doit aux traducteurs, il y en a quand même beaucoup qui sont attentifs à cela.

Quant au lecteur, je crois que souvent – enfin, il me semble –, une grande majorité des lecteurs ne se posent pas même la question de savoir si ce qu'ils lisent est une traduction ou pas. Il y a beaucoup de lecteurs qui, au fond, quand ils prennent un livre n'y pensent pas. Ce n'est pas forcément un mal. Ils abordent un texte sans avoir à l'esprit qu'il s'agit d'une traduction.



Mais peut-être, si le nom du traducteur était plus visible, se poseraient-ils plus souvent la question ?

Oui, peut-être, et je pense que c'est plutôt une bonne chose que les gens aient conscience qu'ils ne pourraient lire de littérature étrangère sans les traducteurs, en tout cas, tant que l'on n'est pas suffisamment compétent dans la langue de l'auteur que l'on désire lire. L'invisibilité c'est aussi quelque chose que l'on peut vouloir. Enfin, il ne faut pas que, d'un point de vue socioéconomique, le traducteur soit trop invisible pour pouvoir être pris en compte correctement dans le marché du livre. Mais littérairement ce n'est pas un mal que le traducteur soit relativement invisible. Qu'est-ce que ça donnerait si un traducteur devenait hypervisible ?



Quand vous lisez des œuvres traduites de l'anglais, es-ce que vous vous amusez à repérer les éventuelles erreurs de traduction ?

Ce n'est pas tant que je m'amuse à les repérer. Les choses me sautent aux yeux et je me dis, tiens, ça, ça sent vraiment l'anglais ou ce choix de temps est complètement incohérent. Il m'arrive effectivement dans le cas de traductions qui à mon sens ne sont pas très réussies, d'ailleurs, au bout d'un moment, d'arrêter de lire. Ça m'empêche même d'aller plus loin dans la lecture quand j'ai affaire à une traduction où il y a des anglicismes à chaque page.



Y-a-t-il une œuvre que vous auriez aimé retraduire ?

Non, je ne peux pas donner d'exemple particulier. Enfin il y beaucoup d'œuvres que j'aimerais retraduire mais pas forcément parce que la traduction est mauvaise ; tout simplement parce que c'est toujours un bonheur de traduire, d'être corps-à-corps avec un texte que l'on apprécie. Le traducteur au premier chef est en fusion avec le texte.



Finalement, ne pourrait-on pas considérer qu'au lieu d'être l'ombre de l'auteur, le traducteur serait plutôt sa lumière ?

Oui, on peut très bien jouer sur ces deux image-là. Le traducteur est dans l'ombre, assurément. Et c'est aussi un des bonheurs du métier. On peut très bien s'en contenter. On n’a pas forcément envie d'être sur la sellette. En ce qui me concerne, ça me convient parfaitement d'être l'ombre. Pourvu que cette ombre soit correctement rémunérée ! Après, on peut dire qu'un auteur accède à une certaine lumière grâce à son traducteur. Certaines personnes considèrent qu'un texte n'existe que lorsquel celui-ci a été traduit, ce qui est plutôt intéressant comme idée. Il acquiert un nouveau statut à partir du moment où il est traduit, une sorte de fertilisation du texte par le biais de la traduction.



Est-ce que le traducteur est un passeur ?

Oui et non. On dit souvent que c'est un passeur mais en fait il fait œuvre de passeur, parce qu'effectivement il est dans une posture de transmission de quelque chose. Mais en même temps un passeur c'est quelqu'un qui va faire passer un objet bien défini, bien particulier. Ce que je crois c'est que dans la traduction un texte n'est jamais totalement clos et que la traduction ne fait que l'ouvrir à d'autres possibilités qui sont toujours là en lui. De ce point de vue on ne peut pas dire qu'il y ait un objet clos et circonscrit qui passe d'une main à une autre. Il y a plutôt une forme de transformation qui s'opère et donc l'objet est transmuté. Dans un sens on peut dire aussi que nous sommes des passeurs, oui. Mais on ne passe pas un objet A qui reste A au bout du compte. L'objet passe par un processus de transformation c'est quand même un peu particulier comme forme de transmission.

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Vous avez traduit Breece D'J Pancake, auteur d'un unique recueil et le premier roman de Rivka Galchen ; pourquoi ces choix ?

Ce sont des commandes, je ne les ai pas choisis. Breece D'J Pancake n'était pas forcément très connu, il est l'auteur d'un unique recueil de nouvelles donc le retentissement de son œuvre est un peu limité. Il avait été un peu oublié dans l'édition française, il y avait donc une sorte de lacune à combler. Et pour Rivka Galchen, son premier roman avait eu beaucoup succès au Etats-Unis, il y a eu une bonne presse donc c'est pour ça aussi que l'éditeur a voulu le traduire.


 

 

 

Est-ce que le traducteur est un découvreur ?Veronique-Beghain-John-Cheever.gif

C'est une possibilité et cela m'est arrivé aussi de faire des propositions.



Traduire  John Cheever, vous y avez déjà pensé ?

Cheever, oui, mais à l'époque je n'avais pas frappé à la bonne porte.



Avez-vous souvent proposé une œuvre ?

Oui, ça m'est arrivé au début de ma carrière avec par exemple un recueil de nouvelles de Delmore Schwartz, Hôtel Delmore, publié aux éditions Ombres.



Dans ce recueil de nouvelles de Pancake, il y a beaucoup de dialogues, d'argot, de mots familiers ; avez-vous rencontré des difficultés particulières pour les traduire ?

C'est toujours un problème, la langue familière, surtout qu'en anglais les marqueurs de l'oralité sont plus présents et on ne peut se permettre de les rendre trop présents dans la langue française. La restitution de l'oral à l'écrit est effectivement le problème numéro un. Je pense qu'il faut s'écouter, se faire confiance, travailler à la voix, au « gueuloir », comme le disait Flaubert, pour que les dialogues qu'on produit soient aussi authentiques qu'ils peuvent l'être dans la version originale. Même si l'authenticité en littérature est toujours limitée puisqu'on est justement dans de l'artifice ; donc c'est bien pour ça que les dialogues en littérature sont vraiment quelque chose de très particulier. C'est une recréation, donc forcément artificielle, de quelque chose qui est censé être assez authentique et spontané. Il faut sans cesse jouer sur ces deux plans en même temps et cela dépend aussi du degré d'authenticité ou de tonalité authentique qui peut permettre facilement de se recréer une voix similaire en français.



Vous utilisez parfois la note de bas de page pour expliciter certaines particularités américaines qui ne sont pas clairement compréhensibles par un francophone. La note de bas de page serait-elle finalement un joker offert au traducteur lorsqu'il est en difficulté ?

Les notes de page sont toujours en discussion avec l'éditeur. Selon l'éditeur avec lequel on travaille, il optera pour ou contre la note de bas de page. Je ne suis pas une adepte des notes de bas de page mais je n'y suis pas non plus complètement hostile. Il ne faut surtout pas que ça prenne des proportions trop démesurées. Dans ce recueil, il y en a quelques-unes, notamment pour une nouvelle dont l'arrière-plan socioculturel est tel que ça peut être intéressant pour le lecteur d'avoir quelques précisions supplémentaires.



Comment arrivez-vous à concilier le métier d'enseignante et celui de traductrice ?

Cela  peut parfois être difficile. Disons que j'essaie d'organiser mes années universitaires de façon à m'accorder des périodes où j'ai un peu de temps pour traduire. Et il y a des périodes où je ne traduis pas beaucoup ; par exemple, là, dans les mois qui viennent, je ne vais sans doute pas traduire beaucoup car j'ai énormément de cours. En général c'est le pôle universitaire qui va l'emporter mais je tente d'équilibrer. Mais, forcément, j'ai plusieurs casquettes et je suis amenée à en changer régulièrement, parfois dans une même journée. C'est vrai que pour certaines traductions il faut avoir beaucoup de temps devant soi et pour d'autres ce n'est pas toujours nécessaire d'avoir à se couper de ses autres activités. Il m'arrive effectivement de passer un moment à traduire dans une journée, de m'arrêter, de reprendre, donc ça dépend vraiment des textes. Et, bien sûr, il faut tenir compte aussi du temps qui nous est imparti pour finir cette traduction donc c'est toute une organisation mais on y arrive!

Encore merci à Madame Béghain pour cet échange. Désormais, je ne lirai plus de littérature étrangère sans m'arrêter un instant sur le nom de son traducteur car parfois il se peut qu'il s'agissse d'un être exceptionnel.

 

 

 

Propos recueillis par Kadija, L.P. bibliothèques


Un autre entretien avec Véronique Béghain sur Tradabordo.

 


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Published by Kadija - dans traduction
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