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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 07:00

Après avoir contacté M. Desmond, nous étions convenus d'un rendez-vous chez lui autour d'un café dans la campagne libournaise. Malheureusement, la pénurie d'essence a déjoué nos plans et nous avons dû faire une interview par mail, moins chaleureuse.


Comment êtes-vous devenu traducteur ?

Goût pour les langues, plus un certain don, goût de l'écriture et une rencontre avec un directeur de collection, chez Denoël, qui m'a fait confiance et m'a donné ma première traduction, à une époque où le métier était exercé par n'importe qui ou presque, c'est-à-dire avant sa professionnalisation


Quand avez-vous commencé à traduire ? Quel est le premier texte que vous ayez traduit ?

Première traduction : 1976, Premier texte traduit: Alan Watts, Être Dieu, Denoël.

Desmond-Holdstock.gif
Parlez-vous d'autres langues ?

Plus ou moins bien : l'allemand et l'espagnol, quelques notions d'italien.


Vous démarche-t-on ou est-ce vous qui démarchez pour traduire des textes ?

Ce sont les éditeurs qui achètent les droits auprès des agents littéraires, la plupart du temps. Ensuite, ils s'adressent à un traducteur. Autrement dit, je suis non pas «démarché» mais sollicité. Il est évident que les éditeurs sérieux ont un groupe de traducteurs attitrés, auxquels ils font appel en fonction du type de texte.


Pourriez-vous nous décrire votre carrière ?

Elle a consisté à me faire un nom auprès de plusieurs éditeurs; qui ont pris l'habitude de me confier régulièrement des textes; j'ai fini par devenir le traducteur attitré de certains auteurs : Donna Leon chez Calmann-Lévy (tous ses titres traduits) et Stephen King pour la plupart de ses romans publiés chez Albin-Michel

William-Desmond-Paroles-de-traducteur.gif
Beaucoup de traducteurs disent commencer par lire le texte en entier pour s'en imprégner. Est-ce votre cas ? Pouvez-vous nous dire comment vous procédez pour traduire un texte ?

Je lis bien entendu l'ouvrage en entier. Le cas est un peu différent avec Donna Leon, car il s'agit d'une série, avec des personnages récurrents que je connais par cœur, et je peux me contenter de lire les chapitres juste avant de les attaquer. Mais c'est une exception.
Quant au processus de traduction, je ne peux que vous renvoyer à mon recueil d'articles : Paroles de traducteur [De la  traduction comme activité jubilatoire], Peeters, Louvain 2005. Il s'agit de textes qui décrivent de manière vivante et ludique les processus de la traduction. Je ne peux pas résumer cela en quelques lignes, bien entendu.


 

 

Dans un livre, y a-t-il une partie plus complexe à traduire ?

Cela peut arriver, mais les difficultés ne sont pas là où le profane les attend. Les mots « compliqués » n'existent pas car plus un mot est rare, plus son sens est étroitement défini, la plupart du temps. Les vraies difficultés se trouvent souvent dans des phrases tout à fait simples, que l'on comprend parfaitement, mais que l'on ne parvient pas à « équivaler » en français, si vous me permettez ce néologisme. La faiblesse de la ponctuation américaine, dans certains textes, laisse souvent perplexe et demande une analyse attentive de la structure syntaxique. En dernière analyse, un texte difficile est un texte mal écrit dans la langue de de départ, car l'éditeur (et le lecteur) exige un texte de qualité – en quoi ils ont bien raison, d'ailleurs. Autrement dit, le traducteur se trouve dans la position de « remonter » le texte de départ, tout en en conservant le sens et l'atmosphère, dans la mesure du possible.


Le traducteur ne connaît pas l'angoisse de la page blanche. Avez-vous d'autres angoisses ?

Question très indiscrète, mais je suppose que vous voulez dire par rapport à mon travail ?  Dans ce cas, absolument pas. La seule que je pourrais avoir serait de me retrouver sans travail, puisque j'ai un contrat par livre, et qu'un éditeur n'a aucune autre obligation envers moi, une fois le manuscrit remis et réglé. Certains traducteurs, ayant du mal à gérer leur temps, peuvent avoir l'angoisse de remettre leur travail en retard.


Utilisez-vous des outils spécifiques pour travailler (ouvrages de référence, dictionnaires, etc.) ?
Donna-Leon-la-petite-fille-de-ses-reves.gif
Bien entendu. J'ai beaucoup utilisé et utilise encore parfois le Grand Larousse Universel. J'ai des ouvrages de grammaire, le Bescherelles des conjugaisons, des ouvrages sur l'argot américain ; j'ai en permanence à portée de la main la Bible et tout Shakespeare (en anglais et en français). Mais à la limite, tout ouvrage peut devenir un ouvrage de référence. Aujourd'hui, avec Internet, je trouve une bonne partie de mes renseignements via Google. Quand on sait trouver les bons mots-clefs, on peut avoir la solution en quelques secondes.


Quel est le dernier texte que vous avez traduit ?

Un polar de Donna Leon (voir image).


Avez-vous des délais pour rendre une traduction ?

Bien entendu. Ils sont calculés en fonction de la dimension du livre, telle qu'on l'a évaluée.

À paraître en février 2011

 

 

Selon vous, quels sont les aspects positifs et négatifs de votre travail ?

Positifs : travail extrêmement créatif (nous sommes d'ailleurs classés auteurs de nos traductions par la loi sur la propriété intellectuelle), passionnant, toujours renouvelé, exigeant, enrichissant sur le plan personnel.
Négatifs : zéro sécurité d'emploi (un livre, un contrat), comme dans une profession libérale, manque évident de reconnaissance (on oublie régulièrement de citer le nom du traducteur alors que le nom de la coiffeuse est cité au générique d'un film!) et un niveau de rémunération qui n'a rien de mirobolant, si l'on tient compte du niveau de compétence exigé (je suis Bac+6 et loin d'être le plus diplômé dans ma profession).


Quelles sont les qualités essentielles pour être un bon traducteur ?

Je préfère employer le terme aptitudes. Une fois qu'on a dit qu'il faut une excellente connaissance de la langue de départ et de la langue d'arrivée et un certain talent d'écrivain – conditions sine qua non – l'aptitude la plus fondamentale est un trait de personnalité qui s'appelle l'empathie : la  capacité que l'on a à voir les choses à travers les lunettes d'une autre personne. Il faut être capable, et capable spontanément, d'entrer dans la logique interne de l'auteur, dans sa vision du monde, dans sa sensibilité, exactement, d'ailleurs, comme un comédien rentre dans la peau d'un personnage. Sauf que nous incarnons tous les personnages d'un roman, tour à tour, et en plus devons tenir compte des idiosyncrasies de l'auteur.


Y a-t-il des difficultés propres à la langue (français) ? Lesquelles ? Pouvez-vous nous donner un exemple pour illustrer ?

Forcément, mais tout l'art est de jouer avec. Exemple, pris entre le français et l'anglais : les pronoms personnels se rapportent à l'objet désigné en anglais, au sujet en français. Ainsi, si j'écris : He took her book je dois traduire par Il prit son livre, si bien que lecteur ne sait pas forcément si c'est le livre du sujet ou d'un autre personnage, alors que le her, en anglais, renvoie au possesseur du livre. Il faut donc trouver des moyens de faire comprendre qui est qui ou quoi au lecteur français. Pour l'anecdote, le sommet du genre est la traduction d'une scène d'amour, je vous passe les détails.


Avez-vous déjà refusé de traduire des textes ? Si oui, pourquoi? Est-ce pour la difficulté ou l'absence d'intérêt ?

Oui, pour l'absence d'intérêt.


Y a-t-il des auteurs que vous auriez aimé traduire ?

Des tas... à commencer par  Stevenson.


Votre métier est très diversifié. Combien d'écrivains avez-vous traduits ?

Je n'ai pas compté, mais plusieurs dizaines, certainement. J'ai traduit, au dernier comptage, dans les 210 livres.


À qui soumettez-vous vos traductions ? Quelqu'un en particulier les relit ?

Au directeur de collection. C'est en général lui qui les relit, plus une préparatrice et un correcteur, dans les bonnes maisons.


Quelle est votre formation scolaire ?

Maîtrise de philo, plus deux ans de Beaux-Arts... pas beaucoup de rapport.


Est-ce qu'il est nécessaire pour rester au plus près des intentions de l'auteur de le connaître ou de travailler en étroite collaboration avec lui ?

Absolument pas.  En revanche, il n'est pas mauvais de les consulter s'il y a des points qui vous échappent. En général, ils collaborent volontiers. 


Il existe deux écoles de traduction, Ceux qui prônent l'esthétique de l'effacement contre ceux qui défendent la traduction de recréation. Qu'en est-il pour vous ?

William-Desmond-Icare-a-Babel.jpgC'est le type même de la fausse bonne question. Le voudrait-on, qu'on ne pourrait s'effacer complètement. Par ailleurs, on est au service d'un texte, et il faut s'attacher à en recréer le sens, mais aussi l'atmosphère, la sensibilité, les non-dits, tout ce qu'une machine à traduire ne pourra jamais faire, puisque que la notion de sens n'a pas de sens pour elle.


Vous avez écrit trois romans (Voyage à Bangor, L'Encombrant et Bouillie bordelaise). Est-il plus facile de traduire ou d'écrire ?

Je viens également de publier un recueil de nouvelles chez Jean-Claude Lattès, Icare à Babel. (voir image) Il est (je ne parle que pour moi) beaucoup plus difficile d'écrire que de traduire. Traduire relève partiellement de l'artisanat, écrire de l'art pur. On peut se mettre au travail tous les matins et descendre X pages de traduction ; quand on écrit en tant qu'auteur, on ne sait jamais quand on commence, où ça va vous mener, etc.

 

 

Propos recueillis par Héloïse et Marine,  L.P. bibliothécaire.





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Published by Héloïse et Marine - dans traduction
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