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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 07:00

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Éric FAYE
Nagasaki
Stock, 2010
J’ai lu, 2011




 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Éric Faye est journaliste pour l’agence de presse Reuters. Il commence sa carrière d’écrivain avec des livres sur Kadaré et Kafka. Son premier roman est Le Serpent à plumes, paru chez José Corti en 1997. Il écrit des essais, des romans et des nouvelles. Ses thèmes de prédilection sont le fantastique, l’anticipation et l’absurde (Nagasaki), et l’un de ses sujets favoris est le « quotidien ».



Présentation de l’oeuvre

L’histoire

À cinquante-sept ans, Shimura Kōbō mène une vie de vieux célibataire. Une vie presque aussi bien réglée que du papier à musique. Lorsque ce météorologue s’aperçoit que de petites quantités de nourriture manquent dans son réfrigérateur, il s’interroge. Son électro-ménager est-il hanté, est-ce lui qui perd la tête ou des gens pénètrent-ils chez lui pour seulement voler d’infimes quantités de jus de fruit ? Le doute s’empare de cet homme qui est tout sauf exceptionnel. Rien d’extraordinaire ne devrait lui arriver… Et pourtant ! Lorsque Shimura-San franchira le pas, qu’il espionnera sa propre cuisine en son absence avec une webcam, sa vie va radicalement changer. Découvrir qu’il y a un intrus chez soi est une chose. Apprendre que cette personne vit avec vous, à votre insu, depuis un an, en est une autre.

Alors que l’essentiel du livre est conté par son personnage principal, Shimura Kōbō, l’auteur choisit de renverser le point de vue du lecteur aux deux tiers de sa lecture. Le narrateur devient une narratrice et l’on découvre les événements tels qu’ils sont vus par la clandestine, jamais nommée. Son arrestation, son procès et son passage en prison. L’origine de l’affaire judiciaire est donc vue par la victime et ses conséquences par la coupable. Puis un court passage de seulement six pages fait transition. Le narrateur devient externe à l’histoire lorsque la clandestine revient sur les lieux du crime, alors abandonnés par son propriétaire. La maison qui appartint à la clandestine et où vivait Shimura n’a plus de locataire. Plus personne n’est là pour raconter l’histoire. Le livre se referme sur une lettre de la clandestine à Shimura. Ne cherchant aucune forme d’excuse, ce ne serait pas son genre, elle lui explique ses motivations. À lui et lui seul. Ce n’est qu’à ce moment final que le lecteur découvre une situation plus complexe qu’il n’y paraît. Shimura vivait dans la maison d’enfance de sa clandestine. Avant de devenir clandestine dans sa propre maison, l’intruse a connu les affres de la vie. Cela n’excusait rien mais expliquait tout.


La véritable affaire

En 2008, la police japonaise retrouvait une SDF recroquevillée dans le placard d’un habitant de la ville de Kasuya. L’homme de 57 ans avait noté des aliments manquants dans son réfrigérateur et avait fini par poser une webcam pour surveiller sa maison. Depuis son téléphone portable, il avait surpris la voleuse, une femme de 58 ans nommée Tatsuko Horikawa, et avait prévenu la police. Cette dernière avait déclaré aux journalistes avoir retrouvé la squatteuse. Si l’on sait qu’elle utilisait plusieurs « squats » mais avait passé la majeure partie du temps dans cette maison-ci, le grand public ignore toujours comment elle s’était retrouvée à hanter la maison d’un autre.

L’histoire écrite par Éric Faye, les personnages et leurs histoires sont donc plus fictionnels que réels. L’auteur s’est basé sur un fait réel, mais dont on ne sait que le minimum. Il s’agit donc d’un véritable travail d’écriture, où les personnages et leurs vies sont créés de toute pièce. Éric Faye n’a pas écrit un reportage sur un fait divers, mais une fiction permettant d’aborder des problèmes sociaux, communs à tous les pays développés, qui se révèle aussi être une métaphore sur le Japon lui-même.



Analyse

Comparaison de sa propre vie avec la ville de Nagasaki

Le choix du titre d’un livre n’est jamais chose anodine. Ici, plutôt qu’un titre équivoque tel que « la femme dans le placard », l’auteur a préféré la sobriété et le mystère en prenant le nom de la ville de Nagasaki. L’affaire réelle de Tatsuko Horikawa n’y prenait pas place, mais à Kasuya, environ 160 kilomètres plus au nord. Le déplacement de l’action à Nagasaki est un élément de méta-récit, où le héros compare sa vie à celle de la ville. En 1543, Nagasaki va connaître un événement qui va la changer à jamais : un navire portugais s’échoue accidentellement sur ses rives. Les Portugais vont alors commencer à commercer et prendre de l’importance dans la région. Les chefs de guerre locaux, les daimyō, se convertissent au catholicisme. L’importance grandissante que prennent les Portugais sur ses terres inquiète Hideyoshi Toyotomi qui a alors pris le pouvoir au Japon. En 1587, il ordonne l’expulsion de tous les missionnaires. Commence alors la persécution des catholiques japonais. Néanmoins, les marchands peuvent continuer à commercer et Nagasaki continue à prospérer économiquement. En 1614, le catholicisme est officiellement interdit, mais la loi du commerce fait qu’en 1641, on octroie aux Néerlandais l’île artificielle de Dejima, dans la baie de Nagasaki. Ce vestibule où sont confinés les Néerlandais permettra au Japon de commercer avec le reste du monde et ce jusqu’en 1855. Quatre ans plus tard, Nagasaki devient enfin un port libre. Lien avec le monde extérieur, la ville a pu se développer encore plus, et les chrétiens ont fini par pouvoir exercer librement leur culte, même si comme toujours, il aura encore fallu passer par une phase de persécution.

 

« Il m’apparaissait que Nagasaki était longtemps resté comme un placard tout au bout du vaste appartement Japon […] et l’Empire, tout au long de ses deux cent cinquante ans avait, pour ainsi dire, feint d’ignorer qu’un passager clandestin, l’Europe, s’était installé dans cette penderie… » (page 51).

 

Lorsque Shimura-San écrit ces lignes par la plume d’Éric Faye, on comprend facilement le parallèle entre sa propre vie et celle de son pays. La présence de « l’autre » chez soi, si insidieuse, va forcément avoir des répercussions sur sa vie. Mais cette comparaison, qui arrive à mi-livre, met aussi en avant la thématique de la dichotomie qui parcourt tout le livre. En effet, tel le Japon qui voulait à la fois exclure les Européens et les garder pour commercer avec eux, le roman d’Eric Faye est construit sur la dualité.


Le double

Le Japonais catholique

 

« J’ai beau avoir été élevé dans le catholicisme, je vais régulièrement nourrir les kamis à l’autel du quartier et je n’imaginais pas un instant qu’ils viennent se servir chez les particuliers. » (page 28)

 

Le premier thème abordant cette dualité est celui de la religion. Cet extrait montre avec simplicité le mélange des genres. Shimura se pose en catholique, religion monothéiste pour laquelle tout culte païen doit être aboli dans son exercice. Sa religion voudrait donc qu’il ne prie que Dieu ou les saints de l’Église. Pourtant, Shimura fait des offrandes aux kamis, des esprits supérieurs (mais non omnipotents) qui s’attachent aux objets ou choses. Il y aurait une infinité de kamis : la première femme, le soleil, le riz, la gaieté… Cette conception animiste va à l’encontre du catholicisme, mais le fait que Shimura fasse régulièrement des offrandes à ces dieux montre bien sa croyance en ces derniers. Pour cette raison, il n’exclut pas une explication surnaturelle à la disparition de nourriture. Jusqu’à ce que le doute ne puisse plus exister et que Shimura découvre grâce à sa webcam la clandestine dans sa cuisine, Éric Faye joue avec le lecteur. Ainsi, en s’imaginant la réaction des policiers devant le manque de crédibilité de son affaire, Shimura imagine qu’on puisse lui dire qu’il voit la femme avec laquelle il est marié dans une réalité alternative. Cette évocation du surnaturel laisse le lecteur croire que c’est effectivement possible s’il ne sait pas la suite de l’histoire.


La vie réelle et la vie virtuelle

Éric Faye va ainsi diviser son personnage en deux : d’un côté, le Shimura réel, et de l’autre le Shimura des possibles. Tout d’abord, de manière commune, comme nous pouvons tous le faire. Ainsi, Shimura se fait la réflexion lorsqu’il regarde depuis son bureau sa cuisine filmée par la webcam, à la page 21 : « Me voici ubiquiste sans effort. » Ce dédoublement de Shimura se retrouve dans sa personnalité. Il souhaite expulser l’intruse de chez lui, mais lorsque la possibilité se présente, il essaie de la prévenir du piège qu’il vient de lui tendre. Plus qu’un acte manqué, cela semble être une tentative de corriger l’histoire. Comme si le vieux célibataire pouvait effacer le passé et vivre avec la femme qu’il s’imagine avoir dans cette réalité alternative où il serait plus heureux qu’ici.

Cette relation de couple qui est sous-entendue, Shimura l’a vécue sans le savoir. La clandestine et lui ont le même âge et ont vécu un an ensemble. Mais sans jamais se croiser. Elle expliquera même au lecteur (aux pages 72-73) qu’elle avait fini par fouiller la maison, les affaires de son hôte et par tout savoir de lui, de ses habitudes, de son intimité. Elle savait les relations qu’il entretenait avec sa famille. Lorsqu’elle se fit arrêter, Matsuo connaissait Shimura presque aussi bien qu’une femme son mari. Mais alors que Shimura a presque souhaité cette situation, lorsqu’il la découvrira, il la vivra comme un viol. Qu’une inconnue ait vécu chez lui, qu’elle ait connu sa vie, sans son consentement sera pour lui comme être dépossédé de sa propre vie. Avec cette mésaventure, Shimura aura perdu sa vie fictive mais aussi sa vie réelle.


L’aspect social de Nagasaki

Au fil des pages, une thématique politique se dessine dans Nagasaki. Shimura-san est un homme lambda perdu au milieu d’autres individus lambda. On sent chez le personnage principal une certaine opinion politique, teintée d’une lassitude de la société et de ses normes.

 

« Dans le bac à sable où les enfants jouaient au capitalisme, on vient d’égarer les règles du jeu. »(page 65)

 

À quoi bon mettre au point de coûteux robots puisqu’ils existent déjà ? (page 34, au sujet de ses collègues que rien ne peut distraire de leurs écrans).

Les autres personnages sont monochromes, gris et presque indistincts. Personne ne sort du moule, sauf la clandestine dont la vie est hors-norme. On découvre comment cette femme d’un certain âge en est venue à occuper la maison d’un homme à son insu. Enfant, elle a connu de manière violente la restructuration de la société par la destruction de son appartement. À seize ans, elle perd ses parents dans un accident. « Le glissement de terrain, je l’ai compris peu à peu, continuait en moi », écrit-elle à Shimura. L’orpheline ne réussira jamais à se construire de nouveaux repères. Sans contrôle sur sa vie, la jeune femme se met à haïr un monde qui semble ne lui vouloir que du mal. Elle intègre l’Armée Rouge, un groupe terroriste d’extrême gauche connu pour sa grande violence.

Mon moi, cet ego que je fuyais dans le nous, j’ai fini par le dissoudre dans la drogue. (page 94).

La vie lui offrira une nouvelle chance, une nouvelle identité, mais elle ne saura pas la saisir. Avec l’âge, la femme se remémore son parcours, reconnaît ses erreurs mais ne les regrette pas. L’expérience lui apporte le recul. Être retournée se cacher dans la maison où elle a vécu de huit à seize ans n’est pas un hasard. Ces murs représentent la seule époque où sa vie avait un sens. Les lieux de « sa haute enfance ». La clandestine ne dit pas s’il existe des établissements d’accueil pour les SDF, seulement qu’elle a cherché à s’en sortir toute seule. Bien qu’ayant eu une vie atypique, le récit de la clandestine est présenté comme le symptôme d’un mal dont souffre la société. Cette dernière n’a pas su sauver la jeune femme à temps, avant qu’elle ne fasse les mauvais choix, et quand elle arriva à l’âge où elle ne pouvait plus travailler, la société l’a de nouveau abandonnée. Pourtant, la clandestine a eu droit à une nouvelle identité, un nouveau départ. Aujourd’hui, elle a pris conscience que le monde n’était pas le seul responsable de ses maux, mais qu’elle aussi avait fait des erreurs. Au final, que ce soit Shimura ou la clandestine, les deux protagonistes de l’histoire présentent une critique de la société nippone. Shimura symbolise l’uniformisation de la population et la clandestine le fonctionnement même de cette société.



Conclusion

Si l’action se passe au Japon, et bien que cela soit souligné par une multitude de petits éléments (tels que l’utilisation de bento box pour emporter à dîner, ou l’utilisation de terme comme oshire), l’écriture d’Éric Faye nous rapproche de l’action. Nous pourrions être Shimura Kōbō, il pourrait être français, son histoire pourrait nous arriver. Alors que l’auteur joue dans un premier temps avec différentes explications possibles de la disparition de nourriture, allant du surnaturel au parascientifique, en passant par la logique, le retour à la réalité va être aussi violent pour le lecteur que pour le personnage principal. La société ne se porte pas bien et des gens peuvent en venir à se cacher chez vous pendant une année entière. Une telle mésaventure est bien sûr exceptionnelle, mais le fait que Nagasaki soit inspiré de faits réels nous rappelle que bien souvent, la réalité dépasse la fiction.


Jérôme, AS édition-librairie 2012-2013

 

 

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