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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 07:00

Eric Faye Nagasaki 01





 

 

 

 

 

 

 

 

Éric FAYE
Nagasaki
Stock, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Journaliste à l’agence de presse Reuters, Éric Faye se lance dans l’écriture en 1991 avec la publication de deux essais sur l’auteur albanais Ismaïl Kadaré. Éric Faye est un écrivain prolifique : romans, nouvelles, essais, récits de voyages et de rencontres. Son univers mêle à la fois le fantastique et l’absurde. Il s’intéresse aux travaux de Dino Buzzati, Aldous Huxley, Ray Bradbury et Kafka. Il a reçu de nombreux prix dont celui de Grand prix du roman de l’Académie française pour son roman Nagasaki. Passionné par la culture japonaise, il est lauréat, en 2012, de la villa Kujoyama (institut culturel franco-japonais à Kyoto).

 

L’histoire

L’histoire se découpe en deux parties. L’action se déroule au Japon dans la ville de Nagasaki, dans la maison d’un quinquagénaire célibataire. Shimura, météorologue, mène une vie tranquille à la routine bien établie. Il s’aperçoit un jour que des objets viennent à bouger ou à disparaître pendant son absence.

 

« il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort, domicilié à la lisière de Nagasaki dans son pavillon d’un faubourg aux rues en chute libre. […] C’est là que j’habite. Qui ? Sans vouloir exagérer, je ne suis pas grand-chose. Je cultive des habitudes de célibataire qui me servent de garde-fou et me permettent de me dire qu’au fond, je ne démérite pas trop. […] J’aime me retrouver un peu avec moi-même, chez moi, pour dîner à la bonne heure : je ne dépasse en aucun cas dix-huit heures trente » (p. 11-12).


Cette première partie est plaisante et légère. On s’amuse des déboires de ce héros qui n’en est pas un. D’une fadeur sans commune mesure, Shimura se complaît dans cette routine, a un avis sur tout et exaspère le lecteur avec son air suffisant. Dès les premières pages, on prend plaisir à le voir se tourmenter pour quelques centimètres de jus d’orange en moins. On le prend pour un fou. Il se croit lui même dérangé mais décide tout de même de mener son enquête en installant une webcam dans sa cuisine. Il s’aperçoit qu’une femme vit à son insu chez lui. Il appelle la police.

On pourrait penser que cette découverte est une victoire pour notre anti-héros, pourtant il n’en est rien. Le roman prend alors une tournure mélancolique. Shimura vit cette intrusion comme un viol : « C’était ni plus ni moins une sorte de viol » (p. 16). Pourtant il ne cesse de s’inquiéter à la fois pour lui-même mais aussi pour cette femme, qui l’a, en quelque sorte, réveillé de la vie léthargique qu’il menait jusqu’alors.

 
La deuxième partie prend une tournure plus dramatique. Elle se consacre à l’histoire de « la femme », l’intruse. Alors qu’elle sort de prison, elle se rend chez Shimura : elle veut retourner sur les lieux de son « crime » et lui expliquer le pourquoi de son acte. Or la maison est en vente. Elle décide alors de lui écrire une lettre dans laquelle elle lui raconte son histoire. Orpheline à 16 ans, engagée dans l’Armée rouge unifiée à 20 ans, elle est à la cinquantaine sans travail, sans toit et sans allocation. Alors qu’elle erre dans la ville, elle se retrouve un jour devant la maison de Shimura, maison où elle a vécu une enfance heureuse. Elle investit une armoire dans une pièce isolée de la maison : son séjour dure un an.

 
L’histoire est surprenante. Elle est inspirée d’un fait divers paru dans les journaux japonais en 2008. À partir de simples noms dans un entrefilet, Éric Faye choisit de donner vie et consistance à ces protagonistes du quotidien. Le roman est court. On est appâté par cette histoire d’objets qui se déplacent, mais bien vite on se rend compte que l’essentiel du roman réside moins dans l’intrigue que dans les thématiques développées par l’auteur : la solitude, la société individualiste et consumériste, la pauvreté, le souvenir, l’attachement au lieu.

 

Le triste constat d’une société moderne : pauvreté et solitude
 
Éric Faye fait le constat d’une société qui va mal. La critique est voilée, elle se croise au détour d’une page ou d’un mot, par petites touches. La société capitaliste actuelle condamne l’homme à la prison du quotidien, à la solitude. L’auteur a déjà exploité cette thématique dans ses précédents romans, notamment Un clown s’est échappé du cirque paru en 2005 aux éditions José Corti.

Shimura est un homme célibataire et surtout un homme seul. Lorsque l’intrigue débute, cet isolement ne lui importe pas. Toutefois, cet événement l’oblige à faire le constat de la solitude qui règne dans sa vie :

 

« Allongé, j’ai attendu, mais ça ne venait pas. Le sommeil ? Non, l’oubli. Non pas l’oubli de cette pauvre femme qui ne m’était rien, mais celui de mon existence entière dont se dévoilaient tout d’un coup le dénuement et l’aridité. Aucune ambition n’y poussait plus depuis longtemps, aucune espérance non plus. Cette femme était à maudire. A cause d’elle, le brouillard s’était levé. » (p. 69)

 

Après que Shimura a appelé la police, il se culpabilise. Par la suite, ses sentiments sont emplis de confusion : inquiétude, attirance physique, colère, culpabilité. Cette femme l’a réveillé, il sent alors la solitude lui peser et le manque d’une épouse dans sa vie. En vivant pendant un an clandestinement chez lui, cette femme est le plus proche de ce qui pourrait être une épouse dans la vie de Shimura.

Cette solitude est également partagée par la femme, contrainte à l’isolement par sa vie de SDF et son passé. Le dénuement est total, sans travail, sans domicile, sans famille, sans ami et même sans nom. Tout au long du roman elle est désignée comme « la femme ». La pauvreté lui a tout pris jusqu’à son identité. La symbolique est forte. Eric Faye renvoie cette femme à la foule des anonymes, des SDF. Lui donner un nom, serait lui donner une histoire ou lui rendre un passé dont elle a été dépossédée. Ses parents ont disparu et elle a même dû changer de nom.

 

« On m’a fourni une nouvelle identité, des papiers tout neufs. J’ai vécu de divers emplois salariés et n’ai jamais pu saisir la chance que m’offrait mon nouveau nom. Voilà. » (p. 108)

 

Le fait de la priver de son identité, permet également à l’auteur de renvoyer le lecteur à sa propre situation. Tout un chacun pourrait être un jour dans sa situation : « Quant à son nom de famille, il est aussi banal que le mien » (p. 48).
 

D’autres sujets sont également traités par Eric Faye, toujours de manière discrète, très légère, avec une once de sarcasme. Parmi eux on peut retenir, une critique de la société de consommation et ses conséquences comme la publicité abrutissante :

 

« J’enchaîne sur un divertissement, un jeu en direct de Niigata, et ne me rends compte du temps passé assoupi que lorsque la publicité m’éveille. QUATRE ACTIONS ANTI ÂGE POUR HYDRATANT INTENSIF ! clame la beauté aux cheveux roux à deux mètres de mon hébétement » (p. 35) ;

 

le capitalisme dévorant (« Dans le bac à sable où les enfants jouaient au capitalisme, on vient d’égarer la règle du jeu » (p.72)) qui condamne les personnes au chômage :

 

« Je me suis retrouvée au chômage il y a deux ans. À l’âge qui est le mien, aucun emploi ne vous attend plus. La retraite est encore un horizon lointain et vous n’avez plus rien à faire dans le monde du travail. Vous voilà condamné à errer dans un entre-deux de l’existence. Malheur aux célibataires sans famille ! Le temps des allocations chômage échu, vous résiliez votre bail. Un début de honte vous pousse à quitter votre quartier » (p.100)

En apparence tout sépare Shimura de la femme, il a un toit, un métier, une situation. Elle n’a plus rien si ce n’est ses pensées. Pourtant, tous deux partagent une situation qui leur échappe : seuls, ils sont prisonniers de cette société. Il ne leur reste plus que leurs souvenirs, thématique présente dans le roman, pour s‘évader : « On raconte que les bambous de même souche fleurissent à même date, meurent à même date, si éloignés que soient les lieux où ils ont été plantés dans le monde » Pascal Quignard

 

La place du lecteur et de l’auteur dans le roman

 

 « La webcam que j’ai installée hier soir fonctionne on ne peut mieux. Sans bouger de mon siège, je suis un ninja invisible et immatériel qui épie son domicile. Me voici ubiquiste, sans effort » (p. 22).

« Si j’étais marié, je suivrais ma femme des yeux, soit que je la jalouserais, soit que je ne pourrais me séparer d’elle. Passant devant la caméra, elle lancerait un clin d’œil aguicheur à mon troisième œil, voire un baiser. L’après-midi, je saurais quelles copines elle reçoit, dans quelle tenue » (p. 23).

 

Cette situation fait penser à ces émissions de téléréalité, où le public se passionne pour des inconnu(e)s et leur quotidien à la banalité affligeante. Or les mots « ubiquiste », « troisième œil », font également référence à la situation omnipotente de l’auteur et du lecteur. Mieux qu’une caméra filmant 24h/24H, l’auteur pénètre dans l’intimité du protagoniste : nous pouvons être le spectateur des pensées les plus intimes du héros. Nous observons la fade vie de Shimura qui observe sa vie fade par le prisme de sa webcam.

 

« Cela n’a duré qu’une seconde, mais j’ai eu le temps d’imaginer qu’un individu suivait mes évolutions grâce à elle, à l’instant même, et décrochait son téléphone pour avertir la police de ma présence chez lui. On me prenait sur le fait dans la cuisine, puis on me jetait dans une cellule. Cet homme, ensuite, rentrait chez lui et rangeait ce que j’avais déplacé. Et pendant ce temps-là, l’œil d’un autre type, qui se croyait le véritable propriétaire des lieux, suivait ses agissements par la webcam et décrochait à son tour un téléphone » (p. 54-55).

 

Ce dernier individu, le véritable propriétaire, renvoie à la situation de l’auteur qui a créé ce lieu avec son imagination : il lui appartient donc.

Ces mises en abyme sont nombreuses. Shimura regarde très souvent la télévision et se moque des personnages des faits divers (p. 18, p. 37). Or, il est lui même le héros d’un fait divers. Par ailleurs, lors du procès de la femme, on peut lire :

 

«  J’étais gênée de connaître la marque de sous-vêtements de mon accusateur, ses goûts culinaires ou télévisuels, ses lectures. Car j’avais fouillé tout ce qui pouvait l’être chez cet homme, et sans doute en savais-je au moins autant sur lui, désormais, que sa sœur de Nagoya. […] Je n’ignorais rien de ses horaires ni de sa manie de l’ordre, qui m’irritait fréquemment et m’effrayait dans le même temps. » (p. 83-84).

 

Par ces quelques mots, l’accusée décrit la situation dans laquelle se trouve le lecteur.

Tout au long du roman, par ces allusions, Eric Faye ne cesse de s’/nous interroger sur la position omnipotente de l’auteur, et des situations voyeuristes dans lesquelles se trouvent à tour de rôle la femme lorsqu’elle vit chez Shimura, Shimura lorsqu’il observe la femme et le lecteur en lisant le roman.

 

Le style de l’auteur

Aimant la culture nippone et passionné par les auteurs de l’étrange et de l’absurde, Éric Faye réussit à allier ses deux passions dans ce roman. La situation dans laquelle se trouve Shimura est assez kafkaïenne, pour faire référence à l’auteur tchèque auquel Faye a consacré un essai :

 

« Jusqu’à que j’en arrive à maudire ce frigo gris Sanyo sur lequel un fabricant sournois a pris soin d’imprimer le slogan "Always being with you". A-t-on jamais vu un réfrigérateur hanté ? Ou qui se nourrit en prélevant une part de son contenu ? » (p. 16).

 

La référence à Edgar Allan Poe n’est pas bien loin. D’ailleurs, page 61, on peut lire : « Pendant des mois, j’ai vécu dans une nouvelle à la Edogawa[1] et, rétrospectivement, je ne le souhaite à personne. ».
 
Par ailleurs, Eric Faye utilise pour ses descriptions beaucoup d’images et de métaphores, rappelant le style imagé de la poésie japonaise :

 

« Et voyez ces serpents d’asphalte mou qui rampent vers le haut des monts, jusqu’à ce que toute cette écume urbaine de tôles, toiles, tuiles et je ne sais quoi encore cesse au pied d’une muraille de bambous désordonnés, de guingois » (p.11).

 

Dès la première page, par son style, l’auteur nous projette au Japon.

Plus loin ce sont les cigales qui feront l’objet d’une description surprenante mêlant à la fois le Japon et le style absurde et étrange des auteurs phares de Faye. Les cigales sont d’ailleurs un motif récurrent de la culture japonaise[2] (la cigale est associée à la mélancolie) :

 

« Bien qu’égales à ce qu’elles ont toujours été, ni plus, ni moins, les cigales vous réveillent à peine avez-vous basculé dans un début de somnolence. Elles crissent et recrissent, les harpies, ivres, obsédantes, ou bien êtes-vous trop sensible, ce soir ? Les voilà qui entrent à la queue leu leu dans votre tête par une oreille, ressortent par l’autre et font le tour de votre crâne, à l’intérieur duquel elles s’engouffrent derechef, malignes, en vrille, en ligne, rieuses et moqueuses. » (p. 19)

 

 

Une histoire universelle ou une histoire japonaise ?

Dans un article paru dans le Monde des livres, Benjamin Fau écrit : « l'essentiel reste une histoire qui aurait pu se passer n'importe où, et deux personnages qui pourraient vivre à peu près dans n'importe quel pays du monde, à notre époque »[3].

Si les thématiques qui sont développées dans le roman sont universelles, cette histoire n’aurait pas pu se passer n’importe où. Au contraire. L’histoire s’inscrit d’autant mieux dans un contexte japonais que la culture dans ce pays est imprégnée de superstitions et d’un culte des esprits. Et l’intrigue a autant d’impact et de force parce qu’elle se déroule à Nagasaki.

Nous l’avons vu, l’inspiration de ce roman vient d’un fait divers paru dans les journaux. Or cet événement s’est en réalité déroulé à Fukuoka, à quelques kilomètres de là [4]. Si l’auteur a volontairement déplacé l’action de son roman à Nagasaki, c’est que ce cadre était important pour le déroulement de son histoire. C’est un choix délibéré et pour cause.

Dans la mémoire collective, lorsqu’on prononce le nom de Nagasaki, il est aussitôt associé au souvenir de la bombe atomique qui frappa la ville le 9 août 1945. Or l’intrusion de la femme dans la vie de Shimura est vécue comme un « viol » et lui fait l’effet d’une bombe. Cette bombe réveille le héros et change son regard sur sa vie et le monde qui l’entoure. Le parallèle entre l’histoire de la bombe et celle de Shimura est assuré par l’anecdote d’un collègue de travail.
 
Par ailleurs, l’auteur insiste sur la proximité qui existe entre l’histoire de la ville de Nagasaki et Shimura. Le héros fait lui même le rapprochement :

 

« Il m’apparaissait que Nagasaki était longtemps resté comme un placard tout au bout du vaste appartement Japon avec ses quatre pièces en enfilade […] ; et l’empire, tout au long de ces deux cent cinquante ans, avait pour ainsi dire feint d’ignorer qu’un passager clandestin, l’Europe, s’était installé dans cette penderie... » (p. 56-57)

 

Enfin, l’auteur ne cesse de répandre dans son roman des bouts de Japon, au travers de son style japonisant, de la cuisine, des noms des divinités, des scènes de la vie quotidienne (la tournée des bars par les salarymen, la grand-mère voisine un peu curieuse) allant même jusqu’à faire le détail des arrêts de tramway.
 
 

Attiré par l’intrigue pour le moins curieuse, on est avide d’en savoir plus sur ces mystérieux objets qui bougent et ce Shimura à moitié fou. Pourtant, là n’est pas le génie de ce roman. Il réside dans le style de l’auteur, qui au détour d’une page, d’un mot ou d’une métaphore nous immerge dans la culture japonaise afin de nous soumettre des thématiques universelles sur la société et l’homme moderne. L’auteur ne cesse de se jouer du héros pour mieux se jouer de nous et nous amener à nous interroger à la fois sur notre condition de lecteur et d’acteur de cette société moderne. Pas de véritable dénonciation, un simple constat. Ce court roman nécessite lectures et relectures afin d’en saisir les riches allusions et multiples interprétations. Passionnant !


Marine, AS Bibliothèques 2012-2013


Notes

[1] Edogawa Ranpo est un auteur japonais de romans et de nouvelles policiers. Son nom est la transcription phonétique d’Edgar Allan Poe qu’il admire. Son œuvre mêle l’enquête policière, au fantastique, surnaturel et l’absurde.
(http://www.lemonde.fr/cinema/article/2008/09/02/edogawa-ranpo-maitre-du-polar-japonais_1090585_3476.html)

[2] http://www.japonation.com/culture/a-tokyo-les-cigales-sont-revenues-12027

[3] http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/08/26/nagasaki-evidences-menacees_1402854_3260.html

[4] http://www.rts.ch/espace-2/programmes/entre-les-lignes/2614054-entre-les-lignes-du-08-11-2010.html#2614053

 

 

 

 Lire aussi l'article de Jérôme.

 

 

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