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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 07:07

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En tête du programme de l’Escale 2012 sont placés les éditos de personnalités « importantes », dont celui du Maire de Bordeaux, qui rappelle qu’est célébré cette année le cinquantième anniversaire du jumelage de la Ville avec celle de Québec.

Plusieurs représentants de La Belle Province ont été invités1, à savoir, si l’on exclut les autorités politiques, les romancières Elise Turcote et Hélène Vachon2, les comédiens de la compagnie Campe3, les artistes (virtuels ? – selon le programme) du collectif  Finlarmoiement4, les auteurs de BD Pascal Girard, Jimmy Beaulieu et Zviane5.

Était aussi présente Maude Poissant, dont le nom – pour l’anecdote, et l’ironie – ne figure pas dans l’index imprimé en fin de programme (pp 54,55).

Sacré programme ! – Lol – En vérité le programme était plein de bonnes « choses ».

« Portraits égarés » ou « Figures de Cendre » (programme p. 15) est le titre de l’exposition de portraits surgis du passé qui ont inspiré à la jeune femme québécoise des histoires re-construites. L’exposition place en regard d’une reproduction d’un portrait, de son agrandissement, le texte qu’il a fait naître. L’exercice consistant à plonger dans un regard, à exploiter un détail, une attitude, un costume, pour réinventer une vie, imaginer un personnage, son passé, ses pensées, et d’une figure anonyme, inconnue, oubliée, redonner vie à une personne.

Scanie (sud de la Suède), 1955, Halldór Laxness, apprend que le Prix Nobel lui est attribué :

« … mes pensées allèrent retrouver mes amis et mes proches, reprenant le chemin familier du souvenir qui me ramène auprès de ceux qui entourèrent mes premières années, de ceux qui ne sont plus, que nous ne voyons plus. De leur vivant ils appartenaient déjà, en un sens, à la race des obscurs, obscurs pour autant que leurs noms étaient connus de très peu de gens, – et que plus rares encore sont ceux qui se souviennent d’eux. Et cependant c’est leur présence dans mon existence qui a façonné le fond de mon être, et ils exercent sur ma vie intérieure une influence plus forte que celle que j’ai pu ressentir au contact des maîtres et des précurseurs spirituels de la terre entière. …je pense encore aujourd’hui aux maximes morales que ma vieille grand’mère voulut graver dans mon esprit, quand j’étais enfant : ne fais jamais de mal à un être vivant, vis toujours de façon à mettre toujours au sommet de la hiérarchie humaine les petits, les pauvres, les humbles ; n’oublie jamais que ce sont ceux qu’on a offensés, qu’on a lésés, ceux qui sont victimes d’un passe-droit, ceux dont on ne tient aucun compte, qui méritent plus que d’autres notre attention, notre amour et notre respect, chez nous en Islande et partout sur cette terre. »6

À Bordeaux, en avril 2012, dans un espace dénommé « Cube »7, Maude Poissant a donné à trois reprises lecture d’une de ses micro-bio-fictions – brefs récits de vies, si l’on préfère – en même temps que sur l’écran installé face au public (comme au cinéma !) était progressivement dévoilé le portrait de la personne qu’elle ramenait à la vie, par un montage visuel jouant sur la succession et le fondu de plans portant sur certaines zones, plus ou moins étendues du cliché, soulignant certains détails, en appui de leur description littéraire, et s’achevant sur la vision totale de la photographie, image de l’être tout entier, dans son intégrité redécouverte.

À Trois Rivières, au bord du Saint Laurent, un jour d’été de 1887, Maria pose.

C’est le jour de la noce. Elle a revêtu son costume d’épousée, qu’elle a confectionné. Sa mère la complimente, lui rappelle des souvenirs d’enfance, combien elle est fière qu’elle ait trouvé un emploi de modiste à la ville, où elle a rencontré son promis… maintes autres choses, grandes et petites, plutôt petites, simples, avec des mots simples, un cœur simple, franc, tendre, rieur, québécois ?

La lecture achevée, Maude s’inquiète de savoir si son accent n’était pas gênant. Le public la rassure : un accent charmant, vivifiant. On la complimente sur son jeu, son interprétation : elle nous offert plus qu’une lecture.

Quelques échanges (malgré la barrière de la langue) sur le travail de Maude, l’utilisation de la photographie dans le cadre d’ateliers d’écritures… Et puis le « Cube » se vide.

Sortis, avec une personne qui a assisté à la lecture, nous engageons la conversation, prenons un rafraîchissement à la terrasse du café du TNBA. Elle est institutrice, à la retraite, originaire des confins du monde (Finis Terrae, département 29), a échoué à Bordeaux il y a plusieurs années. Sans nous livrer véritablement des récits de nos vies respectives, nous en dévoilâmes quelques instants. Dans le flot de la conversation nous découvrîmes incidemment que nous avions en commun de nous livrer tous deux, comme le personnage de Maude Poissant, à la récolte de petites pierres, de coquillages, de feuilles mortes, de petits bouts de bois ou de racines, de plumes volant au vent. Pour la modiste québécoise, ces collections constituaient les réservoirs d’éléments de parure, ornant chapeaux, gilets de velours, incrustés dans les étoffes, châles de laine, et autres.

Pour ma part je les conserve en bocaux ou dans d’anciennes boîtes à cigares, les laisse reposer en cave ou dans un grenier durant des années. Parfois, par exemple s’il m’arrive de partir à la recherche d’un outil égaré, d’une pelote de ficelle que j’utiliserais pour effectuer quelque réparation de fortune, je redécouvre ces petits trésors cachés. Alors je songe au recueil de Thomas Tranströmer : Les Souvenirs m’observent, à un titre de Franz Werfel, Le Passé ressuscité ; et des images, des instants, un visage, ressurgissent. Et il s’ensuit souvent que la réparation projetée devra attendre encore, encore attendre.

L’ancienne institutrice me demande si j’écris. J’ai écrit, peu. Elle, écrit, souvent. Mes pauvres textes sont empilés dans une petite boîte, égarée au fond d’une armoire, au fond d’un grenier. Pour elle, même topo, presque : sa boîte est certainement plus grande, et toujours accessible. Elle y accumule ses textes. Elle les montre quelquefois à des parents, des amis, dont elle me dit qu’ils ne comprennent pas sa démarche, la jugent étrange, elle, comme personne. Je lui dis que je suis un peu comme elle. Ce que nous écrivons intéresse peu de gens. Ce n’est pas un motif pour cesser d’écrire.

Elle s’est gentiment « fâchée » avec des personnes qui fréquentaient comme elle un atelier d’écriture. Elle n’y remet plus les pieds (cela n’empêche pas de composer des poèmes, pas forcément des alexandrins).

Je lui parle d’une initiative dont j’ai connaissance, conduite sous le patronage du Musée des manuscrits : « Les bancs de la liberté », peut-être un peu fumeuse, l’avenir le dira ; mais qui peut-être ouvrira la possibilité à des apprentis écrivains de trouver un public.

Je ne le dis pas à Jacqueline sous cette forme mais l’écriture, à mon avis, est généralement un plaisir solitaire, ou une épreuve, qui implique le plus souvent la solitude. En tout cas je pense qu’elle peut se passer des ateliers d’écriture, et l’encourage à continuer à remplir sa boîte en carton. Mais je pressens qu’elle souffre de solitude.

J-M-G. Le Clézio prit pour sujet de la conférence qu’il donna à Stockholm à l’occasion de l’obtention du Prix Nobel : « Pourquoi écrit-on ? »

Pourquoi pas.

Et pourquoi pas Pour qui écrit-on ?

Ou encore Comment écrit-on ?, Et Quand ? Et Où ? Et Tsétéra ?

Pourquoi Maude Poissant écrit-elle ? Comment écrit-elle ?

Elle guette les traces de ceux qui furent le Québec, redonne vie à des êtres qui se sont éteints. Ses micro-fictions, pleines de poésie et de justesse, ne sont pas publiées. Et Maude continue d’écrire et voyager, en proposant, lorsqu’elle fait escale, la lecture de ses vies imaginées.


Thierry, AS Éd.-Lib.


Notes

1 - Peut-être un juste « retour des choses » ou un échange de bons procédés, après que Monsieur le Maire, ancien Ministre de la Guerre - pardon – de la Paix – non ce n’est pas cela non plus) –eut été accueilli par l’Université de Québec lorsqu’il connut l’exil. (Cela me revient : c’était Ministre des Affaires Etrangères – non ?)

2 - Présentes pour la rencontre littéraire « Territoires imaginaires : le roman québécois » : « Quelle(s) image(s) se fait-on en France du roman québécois ? La réception de cette littérature est-elle encore tributaire d’une attente fondée sur quelques clichés exotiques – grands espaces et nature sauvage ? Comment ce roman a-t-il évolué au cours des dernières décennies et quelles en sont les grandes tendances ? En quoi le territoires imaginaires de la fiction québécoise se démarquent-ils de ceux qui sont privilégiés par les romanciers français ? ».
(Programme, p 23 – Tout un programme !)

3 - Performance : « Campe, compagnie de création de Québec présente une déambulation à mi-chemin entre le théâtre de rue et la comédie musicale, inspirée des romans de l’écrivain québécois Réjean Ducharme » (Programme, p 17).

4 - Lecture / Performance : « le collectif d’artistes virtuels, Finlarmoiement, lance en grandes pompes le recueil de Martin Nadeau : J’écrirai un livre de titres, composé quasi uniquement de titres… » (Programme, p 27).

5/1 - « Dans L’appartement n°3, Pascal Girard met en scène un alter-ego timide et effacé, fasciné par sa belle voisine au point d’épier tous ses mouvements. Un jeu de cache-cache se met en place et les rôles finissent par s’inverser… Un récit drôle et sensible. » (Programme, p 45)

5/2 - « Jimmy Beaulieu a récemment publié deux livres, deux facettes d’une même histoire ambitieuse et délicieuse : À la faveur de la nuit et Comédie sentimentale pornographique parlent de fantasmes et d’émois. Une technique de narration aboutie portée par un dessin remarquablement sensuel. » (Programme, p 45)

5/3 - Zviane s’est lancée, avec sa comparse Iris, dans un blog-feuilleton à rebondissements. L’Ostie d’chat, ce sont les chroniques drôles et touchantes de la vie de deux amis de toujours, leurs copains, leurs amours, leurs déboires. » (Programme, p 45)

6 - Les Prix Nobel en 1955, Stockholm, Imprimerie Royale P.A.Sorstedt & söner, 1956, p 49 & sq.

7 - D’un point de vue géométrique, il s’agissait plutôt d’un parallélépipède rectangle, et en fait d’un container, du type de ceux que l’on pose sur des camions, wagons ou navires cargos, garni de chaises pour l’occasion.

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Published by littexpress - dans EVENEMENTS
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