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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 07:07

Etgar-Keret-La-colo-de-Kneller.jpg







 

 

 

 

 

Etgar KELLER
La Colo de Kneller
Traduit de l'hébreu
par Rosie Pinhas-Delpuech
Actes Sud, 2001
Babel 2011.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Etgar Keret est l'un des auteurs majeurs de la nouvelle génération en Israël. Il est principalement reconnu pour ses bandes dessinées et ses films (Les Méduses). Né en 1967, il ne commencera à publier qu'en 1992, essentiellement des nouvelles. Et ce, durant son service militaire. Son travail est reconnu à la fois par les autorités artistiques, avec de nombreux prix, mais aussi par le jeune public.

Sa mère lui disait qu'il était comme un écrivain polonais en exil en terre d'Israël. Il a pris pour lui cette définition et voit l'identité d'un homme comme le résultat de l'environnement mais également comme quelque chose de propre à chacun. Comme un héritage qui lui permet de voir les choses autrement et de ne pas se sentir pleinement chez lui où qu'il soit.

Les traductions françaises sont disponibles chez Actes Sud



Hayim s'est suicidé, il n'avait pas espéré grand chose d'une éventuelle vie après la mort. Il a en tête quelque clichés : « des sons, comme un sonar, et des gens qui flottaient dans l'espace ». Pourtant c'est tout autre chose qui l'attend, ou plutôt un lieu très semblable à la vie : il faut travailler pour vivre, se trouver un loyer... Hayim trouve donc un travail dans une pizzeria et vit avec un collègue allemand un peu maniaque.

Hayim et Ari se rencontrent au Mort Subite, le seul bar un peu plus fréquentable que les deux autres de la ville. Les tendances suicidaires n'enlèvent rien au besoin de nouer contact avec les gens dans cette ville éteinte. Ari lui présente sa famille, tous les cinq réunis après leurs suicides respectifs : un semblant de famille un peu lugubre mais qui réconforte Hayim. La nostalgie point dans le coeur du jeune homme, ses parents arriveraient presque à lui manquer. Mais aussi son ancien amour Erga, qui a dû certainement beaucoup pleurer à son enterrement et se laisser réconforter dans d'autres bras.

Le rituel de la tournée des bars s'installe, à nouveau la routine. Après quelque temps, Hayim ne tient plus : il faut que quelque chose se passe ! Mais la sanction tombe de la bouche d'Ari : « Il faut que tu comprennes, Hayim, le fait qu'il ne se passe rien est un axiome. » (p 22). Au hasard d'une conversation, Hayim apprend que sa bien-aimée est également ici, dans cette ville sans horizon, sans perspective. Comme Orphée descendit chercher Eurydice, Hayim se lance à sa recherche. Un road trip bousculant leur rythme habituel. La ville s'étiole mollement autour d'eux. Leur voyage ne sera que diurne, les phares de la voiture sont impossibles à réparer et, comme rien ne change ici, personne n'interroge les incongruités de la vie. Sur le chemin, ils prennent en auto-stop une jeune fille, Lihi, qui se dit là par erreur. Avec Hayim, elle est là seule à vouloir se rebeller contre ce monde, elle cherche les « responsables de l'endroit » pour la faire rentrer (autrement dit, la ramener à la vie ou au moins l'amener au paradis). Après plusieurs jours de quête infructueuse, les trois compagnons de voyages rencontrent Keller, qui les invite dans sa maison. Un panneau peinturluré annonce malicieusement « La colo de Kneller » : une seule règle, savoir lâcher prise pour que quelque chose arrive – enfin – : des petits miracles en tout genre. Changer l'eau en vin, marcher sur l'eau, faire pousser des fleurs juste en effleurant le sol est possible si l'on n'y réfléchit plus.

La colo de Kneller n’est cependant pas la fin de l'aventure, Hayim sent que Erga n'est plus si loin de lui.



Etgar Keret rend possible un monde mortuaire de suicidés où l'humour reste toujours présent. A ce titre on retiendra la rencontre avec le chanteur Kurt Cobain qui ne saurait que faire sourire.

«Ari a amené son copain, Kurt, l'ancien chanteur de Nirvana, ce qui l'impressionne beaucoup, mais en fait c'est le mec gonflant au possible. [...] Une fois qu'on en a fini – avec toutes les douleurs qui vont avec, et je vous assure, vous ne pouvez pas savoir comme ça fait mal –, on n'a aucune envie d'écouter quelqu'un dont l'unique souci est de chanter à quel point il est malheureux. Si on en avait quelque chose à branler, au lieu d'arriver ici on serait encore en vie, avec un poster déprimant de Nick Cave au-dessus du lit.» (p 14-15)    ;

L'humour est toujours présent et fait de La Colo de Kneller un texte court, loin du lamento sur la mort auquel on pourrait s'attendre. Ce point de vue sur la mort vient certainement du fait que la mort se révèle aussi dérisoire que l'a été la vie : il n'y finalement rien de mieux. Il faut s'adapter encore une fois à un monde sans promesses, un peu terne. Le monde où on les laisse a toutes les caractéristiques d'une prison éternelle, le temps est monotone, les mêmes obligations régissent les « vies » (travail, loyer...) : puisqu'on ne peut pas y échapper, autant prendre les choses avec dérision et distance.

Une autre originalité délicieuse ponctue le texte : l'unique ligne annonçant le contenu du chapitre à suivre. La reprise de cet ancien code littéraire donne un ton solennel qui contraste avec le contenu du chapitre et même le style qui reste, lui, décontracté («Où Lihi raconte à Hayim une chose intime qu'Ari s'obstine à qualifier de baratin» p 59).

La simplicité du récit et du style n'enlève rien aux réflexions percutantes sur la société, les habitudes, les relations humaines. Les échos entre le monde des vivants et celui des suicidés se multiplient : Ari, en voyant des Arabes le long de la route, perpétue les vieilles querelles qui avaient déjà lieu « en haut » ; Lihi ne peut s'empêcher de chercher des dignitaires pour la faire sortir d'ici comme si la société était encore organisée.



À ce titre, La Colo de Kneller peut se lire comme un court récit sur la quête humaine du sens de l'existence, même s'il ne s'agit plus d'une vie à proprement parler. Il faut pour supporter ce temps qui s'allonge indéfiniment sans changement qu'il y ait une fin, quelque chose à attendre. Les personnages ont beau avoir renoncé au sens de leur vivant, ils s'y raccrochent une fois morts. C'est dans cette logique que la recherche d'Erga, même infructueuse, est un acte contre la mort. Les personnages vont avoir quelque chose à faire. Comme Ulysse luttant pour retourner à Ithaque, Hayim, Lihi et Ari continuent d’aller de l'avant même si renocer à ce projet quasi impossible serait plus aisé. Hayim et Lihi attendent tous les deux une rencontre (respectivement celle d'Erga et celle des autorités compétentes) qui est censée bouleverser leur existence pour quelque chose de meilleur. La rencontre avec Kneller va les arrêter en chemin à double titre. À la fois parce que les trois personnes vont prendre le temps de connaître la colonie et y restent plus longtemps que prévu. Mais aussi parce que Kneller et sa colonie donnent une nouvelle orientation à la vie de suicidés d'Hayim, Ari et Lihi. Kneller va leur apprendre à ne plus réfléchir, ne plus penser consciemment ce qu'ils font pour qu'enfin ils puissent comme tous les autres membres du groupe réaliser des miracles. Le sens ne doit plus être cherché : il vient de lui-même. Cependant, Hayim et Lihi ne pourront se contenter très longtemps de cette vie avec Kneller et les siens.



La Colo de Kneller est une petite parenthèse de 88 pages d'humour, d'originalité qui laissera à chacun le plaisir de plusieurs interprétations. Le style lapidaire a l'efficacité de croquer rapidement des enjeux existentiels sans les aborder de front. Une vie après la mort, peut-être, mais encore faut-il accepter de ne pas espérer qu'elle ait un sens.

Etgar-Keret.jpg



« Je ne pense pas que la littérature offre une vie meilleure mais elle peut créer une cohérence dans quelque chose qui est absolument arbitraire. Le besoin d'écrire c'est un besoin de survie. Mon entrée dansle monde de la littérature n'était pas une tentative d'échapper au monde mais de donner un sens au monde » (Etgar Keret)

 

L’œuvre d'Etgar Keret a été adaptée au cinéma sous le titre de « Petits Suicides Entre Amis » ; le film est assez respectueux du texte.

Le site de l'auteur : http://www.etgarkeret.com/


Clotilde P., 1ère année Éd/Lib

 


 

Etgar KERET sur LITTEXPRESS

 

etgar keret un homme sans tete

 

 

 

Article de Clémence sur Un homme sans tête

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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