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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 19:00
Fatou Diome Ketala








Fatou DIOME
Kétala

Flammarion, 2006.


















Diome Fatou
L’auteur


La vie de Fatou Diome pourrait ressembler à celle d’une de ses héroïnes de romans. Fatou Diome est née et a grandi sur la petite île de Niodor, au Sud-ouest du Sénégal. Toute petite et déjà têtue, elle décide d’aller à l’école comme les garçons de l’île, en cachette de sa famille, au lieu de suivre les femmes comme le veut la tradition. C’est son instituteur qui, étonné de ses résultats, convainc sa famille de la laisser étudier. Elle apprend le français, et se passionne pour la littérature. Mais pour poursuivre ses études, elle quitte son île et rejoint les grandes villes du pays, où elle financera ses études en faisant des petits boulots.

Elle pense alors devenir professeur de français, mais très vite, à 22 ans, elle tombe sous le charme d’un Fançais. Ils se marient, et elle le rejoint en France. Un de ses rêves se réalise enfin, mais elle déchante vite : elle est rejetée par sa belle-famille, et bientôt les époux divorcent. Elle se retrouve donc seule en France. Mais Fatou Diome décide de remonter la pente. En 1994, elle s’installe à Strasbourg, où pour subsister elle ne trouve rien d’autre que de faire des ménages. Elle suit des études de lettres modernes tout en continuant ses ménages. Fatou Diome devient doctorante en lettres modernes, et donne aujourd’hui des cours à l’université de Strasbourg.

Depuis, Fatou Diome se consacre à l’écriture. Elle s’est tout d’abord essayée à la nouvelle avec son recueil La Préférence nationale, publié en 2001 aux éditions Présence Africaine. Puis elle s’est lancée dans le roman avec Le Ventre de l’Atlantique (2003) et Inassouvies nos vies (2008). Kétala est son second roman, publié en 2006 chez Flammarion.

L’œuvre

   
Comme dans les autres romans de Fatou Diome, le personnage principal de Kétala est une femme. Mais l’originalité ici, c’est que ce sont ses objets personnels et ses meubles qui racontent son histoire. Pourquoi ? On apprend dès les premières lignes que Mémoria, jeune Sénégalaise, vient de mourir. Sa famille se réunit dans son appartement. C’est à ce moment que la porte est informée des intentions des humains :

« Les chaises se perchèrent sur la pointe de leurs pieds, les fauteuils se penchèrent, le grille-pain ouvrit sa bouche édentée, la table se rapprocha à quatre pattes, l’ordinateur ne fut plus qu’un œil figé, à l’écoute. Chacun manifesta son inquiétude à sa façon, mais tous partageaient la même impatience et témoignaient à la porte une attention toute particulière. Heureuse d’une telle qualité d’audience, Porte lâcha l’information comme on libère un papillon […] :
Les humains avaient décidé de faire le Kétala de Mémoria, le partage de son héritage. Le huitième jour après son enterrement, selon la tradition musulmane, on devait, sous l’œil vigilant de l’imam, distribuer les affaires de la défunte aux différents membres de sa famille. Après que Porte eut fini de parler, il y a eu comme un vent sibérien dans l’appartement. Il est des nouvelles qui s’abattent sur vous, tel un lasso de gaucho, pour vous traîner vers un tout autre destin. Les meubles en étaient à cet amer constat. […]Terrassés par ce qu’ils venaient d’apprendre, les meubles gisaient dans la pénombre, comptant les heures qui les rapprochaient inévitablement de la date tant redoutée. »
Kétala, p.16.

Ainsi, à la mort de leur « maîtresse », les objets décident de se raconter, pendant les cinq jours et six nuits restants, ce que chacun sait de Mémoria pour qu’aucun d’entre eux ne l’oublie et que chacun préserve sa mémoire en la transmettant à leur tour dans la nouvelle demeure dans laquelle ils iront. Les objets forment donc une assemblée générale où chacun peut parler librement (Kétala, dans le dialecte sénégalais de Fatou Diome, signifie assemblée générale). Ils élisent le vieux masque de bois africain, considéré le plus sage de tous, comme président de séance.

Les meubles et objets personnifient des caractères humains. Ils ont une façon de parler spécifique à leur fonction, ils se disputent, s’insultent parfois, et ont des traits de personnalité proches des êtres humains. Tout comme les hommes, ils ont des noms : on rencontre Montre, Oreiller, Collier de perles, mais également Coumba Djiguène, une statue de bois d’ébène représentant la maturité de la femme en âge de se marier et d’être mère. On retrouve aussi dans ce roman un grand nombre d’expressions africaines et des objets traditionnels, inconnus des Occidentaux. Grâce aux objets, on se plonge dans l’univers d’une jeune Sénégalaise de bonne famille au cœur de Dakar.

Mémoria est l’aînée des enfants d’une riche famille de paysans qui décide de tout quitter pour s’installer en ville, à Dakar. C’est une danseuse hors pair, qui prend des cours avec une femme mystérieuse, Tamara. C’est également une très bonne élève ; elle aime étudier. Elle souhaite d’ailleurs continuer ses études, mais ses parents décident de la marier. Après avoir rencontré plusieurs prétendants, leur choix se porte sur un de ses cousins, Makhou, fils d’un père homme d’affaires et d’une mère médecin. Sous la pression des deux familles, Makhou et Mémoria convolent. Petit à petit, elle est séduite par cet homme attentionné qui n’a d’yeux que pour son travail et qui ne la touche même pas. Mais très vite, elle se rend compte qu’il y a un problème dans son couple. Elle découvre que son mari la trompe avec Tamara qui est en fait un homme ! Pour se rattraper et sauver l’honneur de leurs familles, Makhou propose à Mémoria de partir vivre en France. Ils emménageront à Strasbourg, mais rien n’ira plus : Makhou découvre qu’il peut vivre librement son homosexualité, il quitte donc Mémoria qui, sans ressources et n’ayant jamais travaillé de sa vie, va se prostituer pour subsister et envoyer l’argent réclamé par sa famille au Sénégal.

Fatou Diome écrit dans un style quasi lyrique, une écriture musicale très facile à lire. Elle utilise sa plume pour montrer la réalité de la vie d’une jeune Sénégalaise, mais surtout pour la raconter aux Français qui l’entourent.

La plupart des actions dans ce roman sont régies par les codes de la famille,  la préservation de son image, de son honneur. Fatou Diome dénonce les tabous africains tels que  l’homosexualité, la prostitution, les difficultés d’intégration pour les immigrés africains en France, ou encore le sacrifice des femmes pour protéger la virilité des hommes et l’honneur de la famille. Les personnages principaux des romans de Fatou Diome sont des femmes sénégalaises, comme elle. Elle raconte ces bribes de leur vie au Sénégal, leur immigration et leur intégration en France.

La meilleure façon de conclure serait de réemployer la phrase qui ouvre et clôt le livre : « Lorsqu’une personne meurt, nul ne se soucie de la tristesse de ses meubles ». Cette pensée résume parfaitement bien le roman. Fatou Diome apporte une réflexion profonde sur la mort. Personne ne connaissait réellement Mémoria aussi bien que les objets qui lui ont appartenu. Sa famille, son mari ne la connaissaient pas. Les héritiers d’une personne ne savent souvent que très peu de choses d'elle, et ne se soucient que de la valeur des objets. Ainsi, ce roman porte un regard critique sur notre rapport au monde, aux choses, et aux autres.
Yolaine, 2e année Bib.

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