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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 19:00
Fatou Diome, Le Ventre de l Atlantique.jpeg















Fatou DIOME
Le Ventre de l’Atlantique

éditions Anne Carrière, 2003

Le Livre de poche, 2005




















Raconter la vie de Fatou Diome, c’est en partie résumer celle de la narratrice, Salie. Fatou Diome naît en 1968 sur l’île de Niodior au sud-ouest du Sénégal. Comme Salie, elle est une enfant illégitime élevée par sa grand-mère. Elle quitte son île à treize ans pour étudier le français à M’bour. En 1994, elle s’installe à Strasbourg où elle entreprend de brillantes études de lettres. Elle finance son DEA en faisant des ménages, expérience qui nourrit son premier recueil de nouvelles La Préférence nationale, édité chez Présence Africaine en 2001. Elle achève son doctorat sur Les voyages, l’échange et la formation dans l’œuvre d’Ousmane Sembene et publie en 2003 Le Ventre de l’Atlantique chez Anne Carrière. Son premier roman est remarqué par la critique et les médias. Depuis, Fatou Diome a écrit chez Flammarion Kétala en 2006 et Inassouvies nos vies en 2008.

Salie est écrivain et vit à Strasbourg. Madické, son frère, n’a qu’un seul rêve : quitter son île natale de Niodior pour vivre sa passion du football. Pour lui, la France, c’est l’Eldorado et Salie se heurte à cet irrépressible besoin d’y croire. Comment lui faire comprendre la réalité de l’émigration, ses désillusions et ses humiliations ? Aveuglé par les mensonges de ceux qui, de retour au pays, cachent leurs misérables conditions de vie en France, conditionné par des modèles de réussite exclusivement français, Madické est-il prêt à entendre les souffrances de l’exil ? « Chaque miette de ta vie doit servir à conquérir la dignité ». Comme une voix intérieure obsédante, cette phrase rythme tous les destins d’exilés que Salie nous raconte.

L’Atlantique, omniprésent, se transforme en un véritable personnage. Sa permanence et son indifférence incarnent la fatalité qui pousse à l’exil. Passage entre l’Afrique et l’Europe, il est en aussi la barrière ; seule ressource des habitants de Niodior, il est aussi leur tombeau. Autre leitmotiv du récit, le football sert de fil conducteur et donne une unité au roman. En inaugurant et en clôturant le texte, il en assure la circularité. Le footballeur Maldini semble l’intermédiaire entre Salie et Madické, le seul sujet de conversation possible. Ainsi, regarder un de ses matchs de part et d’autre de l’Atlantique revient à passer un moment ensemble. Incarnant les rêves de Madické, le football est aussi le lieu où le Sénégal peut battre la Suède, où les rapports Nord-Sud s’inversent.  


 niodiorÎle de Niodior

Un regard lucide et ironique  


Fatou Diome distille dans son roman une critique sans complaisance du monde qui l’entoure. Renonçant à la facilité du manichéisme, elle répartit les responsabilités, parfois avec dureté, souvent avec humour, entre l’Afrique et l’Occident. La narratrice dénonce toutes les nouvelles formes de colonisation à la fois idéologique et économique. Salie raconte son arrivée en France et les procédés d’accueil dégradants, comme les examens médicaux, qu’elle perçoit comme des souvenirs de la colonisation. Le récit de l’homme de Barbès, sur le modèle de Candide, raconte Paris aux enfants et propose une synthèse hilarante des travers de notre société. La description de M’Bour lors du retour de Salie au Sénégal montre un pays défiguré par le tourisme. Ainsi, les autorités locales ferment les yeux sur le développement du marché de la « fesse noire » pour les Blancs afin de « fidéliser la clientèle ». Salie parle de « bazookas économiques » qui obligent le Sénégal à accepter un capitalisme sans limites. Mais Fatou Diome soulève le problème, plus insidieux, de la « colonisation mentale ». Pour Madické et ses camarades, tout ce qui est enviable vient de France. Ainsi, la seule télévision de l’île, personnifiée avec humour au point d’être victime d’un « arrêt cardiaque », véhicule une image mythifiée de l’Occident. L’illusion de la France comme Terre promise est entretenue par les mensonges de l’homme de Barbès qui s’invente une réussite pour asseoir sa domination sur l’île et par « tous ceux qui occupent des postes importants au pays [qui] ont étudié en France». Ainsi, Fatou Diome dépeint en toile de fond le rôle de la Françafrique, en particulier dans le recrutement des joueurs de football : les espoirs de Moussa sont instrumentalisés, la corruption pour obtenir un visa pour la France se double de l’abandon du recruteur lorsque le jeune espoir ne confirme pas son talent. D’ailleurs le naïf Moussa s’indigne des « procédés d’esclavagiste » qui régissent les transferts des joueurs.  Fatou Diome n’épargne rien ni personne, pas même certaines croyances africaines qu’elle juge obscurantistes. Les marabouts qui profitent de la crédulité et du malheur de leurs clients sont tour à tour tournés en ridicule et accusés de viol. Elle dénonce la place de la femme en Afrique en donnant la parole à la première femme d’un mari polygame. A l’instar de Mariama Bâ dans Une si longue lettre, publié en 1979, elle évoque les souffrances des femmes provoquées par la polygamie. Citée à plusieurs reprises dans le texte, Mariama Bâ a inauguré le développement d’une écriture féminine en Afrique. Fatou Diome lui rend hommage et semble poursuivre son œuvre.

 

Les figures de l’exil : mensonges, solitude et culpabilité

La première moitié du livre décline la thématique de l’exil à travers une galerie de personnages qui racontent à eux tous les sentiments contraires qu’il provoque. L’homme de Barbès incarne l’illusion de l’émigration : sa réussite repose sur des mensonges. La vie misérable qu’il mène en France se transforme en récit quasi biblique. L’histoire de Moussa, recruté par un entraîneur français sans scrupules, tourne au cauchemar quand il doit faire face à la réalité de l’immigration. De la France, il ne verra que les vestiaires du gymnase où il s’entraîne. Lorsqu’il est pris par la police et renvoyé chez lui, il doit affronter la honte de se présenter à sa famille sans avoir réussi. Le déshonneur est tel qu’il se noie dans l’Atlantique. Cette histoire raconte le poids insupportable des attentes de la famille et cette loi du silence, cette impossibilité de dire à ses proches que la France n’est pas ce qu’ils croient. Prisonnier des espérances démesurées des siens, Moussa meurt de culpabilité. Cette structure chorale conduit au destin de Salie. Ces récits enchâssés sous forme de contes, d’apologues, de légendes explorant toutes les nuances du sentiment de l’exil donnent une couleur particulière à l’histoire de Salie et Madické. Tous ces destins illustrent celui de la narratrice et servent de préambule à son introspection. Salie nous montre comment l’exil s’infiltre dans l’intimité et noyaute les relations avec ses proches. Le douloureux malentendu qui la sépare de son frère rend leurs rapports maladroits. Parler de football reste la seule communication possible, comme si tout le reste les séparait. Et lorsque Madické annonce à sa sœur qu’il veut la rejoindre, le malaise préexistant laisse place à un mur d’incompréhension. La diatribe anti-émigration de Salie est taxée d’égoïsme et d’individualisme. Accusée de s’être « occidentalisée », Salie voit le piège culpabilisant se refermer sur elle, la plongeant dans cette solitude commune à tous les exilés.

 

 

L’identité déchirée et la Migritude


Madické et ses camarades oscillent entre fascination et méfiance à l'égard de l’ « occidentalisation », synonyme de perte d’identité et de trahison. « L’orgueil identitaire est la dopamine de l’exilé » écrit Salie. Pourtant, elle n’a pas droit à cette planche de salut. En effet, enfant illégitime, Salie est prévenue par N’détare : « Tu resteras toujours une étrangère ». Pour elle, l’exil apparaît donc comme une fatalité, il fait partie intégrante de son être. Cette inadaptation chronique conduit à une fragmentation de l’identité : comment se définir lorsqu’on n’est acceptée nulle part ? Où se construire quand « partir équivaut […] à revenir » ? Cette problématique de l’identité hybride, entre Occident et Afrique, traverse tout le roman. Le récit de son retour au pays met en lumière le fait qu’elle est étrangère à elle-même et aux siens. Fatou Diome appartient à la génération des auteurs de la Migritude, aux côtés de la Gabonaise Bessora, de Calixthe Beyala ou de Ken Bugul. Intellectuels expatriés, ils posent un regard distancié sur leur pays d’origine, dépassant la vision anticolonialiste et abordant de nouveaux sujets. Pourtant, le roman d’apprentissage des années 1960, et notamment L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane cité par Salie, évoque déjà la confrontation de l’Afrique et de l’Occident. En effet, le héros Samba Diallo doit composer avec une éducation double : élevé dans la culture peule, il fait ses études à Paris avant de retourner au pays. Si la thématique  de l’identité avait déjà été explorée par la génération précédente, elle se complique dans Le Ventre de l’Atlantique par l’introduction de l’histoire personnelle de Fatou Diome, aux prises avec un exil intérieur définitif.

 

L’écriture : renaissance et lieu de fusion des cultures


Fatou Diome questionne l’identité de l’exilé. L’écriture lui permet de ne pas choisir entre ses deux cultures, mais d’en redéfinir une nouvelle. L’écriture, reflet de la personnalité et de toutes les influences qui composent son auteur, cristallise et refond les influences. Ecrire, c’est  « accoucher de soi-même », dit-elle,  comme une renaissance. Elle juxtapose alors les héritages culturels qui la composent. « Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l’Afrique et l’Europe perdent leur orgueil et se contentent de s’additionner : sur une page, pleine de l’alliage qu’elles m’ont légué. » Les allusions à des mythes grecs (Télémaque, Samson) cohabitent avec des légendes africaines. Citer Beauvoir et Mariama Bâ, Montesquieu et Senghor, Balzac et Cheikh Hamidou Kane dans le même roman, c’est synthétiser toutes ses influences. Sa « marmite de sorcière » réinvestit tous les genres littéraires. Avec  jubilation, elle revisite les formes littéraires dont elle s’est imprégnée : à l’apologue de Moussa répond le récit voltairien sur Paris de l’homme de Barbès, le conte de Senkélé, les proverbes africains, la poésie en prose explorée dans les passages « Métamorphose ! », des chants africains. Fatou Diome fait cohabiter les langues : écrivant en français, elle utilise des mots anglais, italiens et wolof. Des métaphores littéraires côtoient des expressions empreintes d’oralité. Elle utilise des interjections, interroge les sonorités des mots, interpelle le lecteur en s’adressant à lui. Tous les récits enchâssés sont racontés par un personnage, se référant ainsi à la tradition orale.

Salie et Fatou Diome semblent à la fin parler d’une seule voix. Avec une pudeur touchante elle se raconte à travers d’autres. Mais ce roman, c’est bien à ses proches qu’elle l’adresse. Ecrire, c’est donc résoudre le malentendu, exorciser le piège culpabilisant,  briser le mensonge et le silence que l’exilé s’impose.


Delphine, A.S. Ed.-Lib.

Sources


Jacques Chevrier, La littérature africaine, Paris : éd Librio, 2008

Interview de Fatou Diome :
http://www.grioo.com/info1151.html

Fatou DIOME sur LITTEXPRESS

fatou diome le ventre de L'Atlantique 2


Article d'Aurélie sur Le Ventre de l'Atlantique



Fatou Diome Ketala


Article de Yolaine sur Ketala.

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commentaires

moi 18/02/2016 15:42

tres bon texte

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