Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 19:00
Ferdinand-Oyono.gif












Ferdinand Leopold OYONO
Une vie de boy

Éditions R. Julliard, 1956
Pocket, 2008

















Ferdinand Leopold Oyono n’est pas un auteur comme les autres. Né en 1929 au Cameroun, il intègre quelques années plus tard l’ENA de Paris puis embrasse une carrière de diplomate et d’homme politique. Depuis 1987, il participe à de nombreux gouvernements de son pays et assure la charge de différents ministères. Oyono n’est donc pas seulement un homme de lettres : il envisage la littérature dans sa visée polémique et politique. Il ne publiera que trois romans qui sont à comprendre comme une trilogie car chacun se lit en tant que satire du colonialisme : Une vie de boy en 1956, Le vieux nègre et la médaille la même année et Chemin d’Europe en 1960.

L’histoire d’Une vie de boy se situe au Cameroun et la publication de ce livre intervient dans un contexte social, politique et culturel instable pour le territoire camerounais. Colonisé depuis 1845 (par les Allemands, les Britanniques et les Français), le pays est agité dans les années 1950 par plusieurs étapes vers l’autonomie dont une loi en 1956 (date de publication de notre œuvre) qui accorde une certaine indépendance aux colonies sans pour autant leur permettre une émancipation définitive (elle ne sera prononcée qu’en 1960).

Nous entrons dans le roman en compagnie d’un premier narrateur en vacances en Guinée espagnole. Un soir, il vient à rencontrer un jeune homme noir agonisant et découvre à ses côtés un baluchon qui contient deux cahiers. Et le texte nous dit : « C’est ainsi que je connus le journal de Toundi. Il était écrit en ewondo, l’une des langues les plus parlées au Cameroun. Je me suis efforcé d’en rendre la richesse sans trahir le récit dans la traduction que j’en fis et qu’on va lire. »   

Débute alors le premier cahier du manuscrit du journal de Toundi, un récit à la première personne non daté. On apprend que Toundi, après avoir fui son village et un père violent, est réfugié en ville où il est engagé pour devenir le boy, c’est-à-dire le serviteur, du commandant de Cercle, un homme blanc qui représente la plus haute autorité de ce que l’on pourrait appeler la préfecture. Dès lors l’enfant nous fait partager son quotidien de servitude ainsi que son observation naïve du monde des Blancs. L’arrivée à la maison de la femme du commandant marque un événement dans la narration : celle-ci va rapidement tromper son mari et Toundi devient le témoin de la relation adultère.
   
Le deuxième cahier est davantage marqué par l’affirmation d’une tension dramatique. La relation est particulièrement conflictuelle au sein de la maison car la femme du commandant se sent en danger en raison de son secret : elle méprise et violente Toundi. Un jour, le mari vient à découvrir la relation qu’entretient sa femme : les deux personnages se liguent contre l’enfant qui incarne au quotidien le souvenir de l’adultère et vont jusqu’à le faire arrêter. Toundi est emprisonné, accusé à tort de vol et battu. Malade, il réussit à s’enfuir et le récit prend fin avec l’évocation de son espoir d’atteindre la Guinée espagnole.

La boucle est bouclée : le roman débutait avec la découverte de Toundi mourant en Guinée.

Une vie de boy peut se lire comme un roman d’apprentissage mais c’est avant tout une œuvre satirique anticolonialiste. Le récit présente la colonie comme un univers où Blancs et Noirs sont en continuelle confrontation.

De quels procédés littéraires use Oyono afin de dénoncer le comportement du colonisateur ? Avant tout, il brouille la frontière entre réalité et fiction en faisant appel au genre du journal intime : le lecteur se confronte à un témoignage. L’auteur utilise des toponymes fictifs ce qui fait du lieu de l’action une ville-symbole. Ses propos voient leur portée idéologique grandie car ils ne sont pas limités géographiquement. Oyono matérialise tout au long du roman le clivage entre les Blancs et les Noirs en fracturant la structure spatiale (à l’échelle de la ville, des quartiers mais aussi dans les lieux où les deux populations se fréquentent). C’est dans son organisation de la société que le colonisateur se rend inaccessible.


Aux antipodes du Blanc violent est présentée la société noire, unie par la solidarité, pleinement consciente de son impuissance sans pour autant envisager d’agir pour changer les choses. En cela l’écriture d’Oyono peut mettre mal à l’aise : jamais Toundi ne porte de jugement sur le comportement des Blancs à l’égard des Noirs. Ce choix de l’auteur concourt à nous faire penser que le peuple noir vit sa condition comme normale : il a tant intériorisé la servitude qui lui est imposée par les colonisateurs qu’il ne la remet pas en cause.

Si la société noire ne répond jamais à la violence par la violence ni n’envisage de réaction collective, elle prend le pouvoir par l’humour. En profitant de la différence de la langue, les Noirs se moquent ouvertement des Blancs. Le rire semble permettre d’évacuer la colère.

L’œuvre dans son ensemble ne manque pas d’un humour qui se rapprocherait de celui de Voltaire dans Candide. Oyono signe une satire dérangeante et nous présente, par la structure de son roman, l’incommunicabilité entre les deux sociétés.

Capucine, AS Bib-Méd.
 
 
Lire également l'article d'Aline

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives