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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 07:00

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Ferenc KARINTHY,

Épépé

Denoël

collection Denoël et d'ailleurs, 2005



   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Budaï, un père de famille sans histoires, linguiste de profession, s'était endormi dans l'avion qui le menait donner une conférence à Helsinki. Encore groggy de son voyage, il était monté dans la navette pour le centre-ville sans faire attention au monde qui l'entourait.
   

Reprenant peu à peu conscience, il réalise que rien de ce qui l'environne ne lui est familier. Lorsque le bus le dépose devant un bâtiment semblable à un hôtel, il est emporté par un invraisemblable flot d'individus, dans un brouhaha inaudible. Il tente de décrypter quelques bribes mais ses efforts restent sans succès. Une langue inconnue, une écriture qui ne ressemble à aucune autre, une foule qui se décline à perte de vue, Budaï est totalement perdu et désemparé. Un heureux concours de circonstances lui permet d'obtenir la clé d'une chambre qu'il rejoint par un ascenseur interminable au sein de l'étourdissante cohue.
   

Dès lors commence la lutte d'un homme qui tente par tous les moyens de communiquer avec les autres, ne serait-ce que pour parvenir à quitter cette métropole qui s'étend à n'en plus finir, mais l'échange est impossible face aux « édédé, épépé ou étyétyé » inintelligibles de la langue du pays. Sillonner la ville n'est pas plus probant ; l'espace urbain semble infini, sans limites ni frontières. Budaï se débat, privé de repères dans ce lieu hermétique devenu sa prison, s'acharne même pour trouver une logique à cette situation absurde et déroutante. Le lecteur assiste impuissant à son combat forcené, réfléchit avec lui quand il s'engage dans l'étude rigoureuse de la langue, par le biais de sons perçus, d'annuaires ou de tout autre papier qui lui tombe entre les mains. Il se raccroche à la moindre piste avec obstination, sans jamais s'accorder de répit, craignant de capituler sous le poids du désespoir et de l'irrationalité de la situation. Peu à peu, c'est sa condition même d'être-au-monde qui lui échappe. Il est passé en quelques minutes du statut de linguiste reconnu à celui de marginal inculte dans un univers à la fois si proche et différent du monde réel.
   

Ferenc Karinthy nous plonge donc dans un cauchemar oppressant de 300 pages, où l'absence de limites semble tout aussi aliénante que l'enfermement, où la moindre recherche de nourriture prend des proportions démesurées et devient une odyssée à elle-seule ; la chute de Budaï est fatale, irrémédiable.
   

Alors comment ne pas se demander quel est cet endroit si étrange, dans lequel l'indifférence et l'incompréhension règnent en maîtres ? La condition humaine y est altérée, et la masse de gens s'entasse dans un univers concentrationnaire, suffocant. Publié en 1970, ce texte ne va pas sans rappeler la société de l'époque. Le décor semble emprunté à celui d'une URSS en ruine, au temps de la création des frontières et de l'installation des grandes dictatures soviétiques. À moins qu'il ne s'agisse de la vision anticipée des métropoles du XXIe siècle... L'écriture, efficace et saisissante, confère à ce récit cauchemardesque une dimension lamentablement comique qui ne fait qu'accroître l'intensité du texte.
   

Encensé par la critique et élevé au rang des grandes oeuvres kafkaïennes, Épépé fait partie de ces textes qui laissent une trace une fois la dernière page achevée.

Marie-Aude B.

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Published by Marie-Aude - dans dystopies
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