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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 07:00

le 25 avril 2013

Francois-Guerif-Du-polar.gif

 

Pour de nombreux amateurs de polar et de roman noir, François Guérif est une figure emblématique de l'édition et un bienfaiteur pour ces genres longtemps méconnus. Il était présent en conférence à la librairie Mollat le 25 avril, pour promouvoir la sortie de son livre Du polar : entretiens avec Philippe Blanchet, paru chez Payot.

C'est ainsi que je me suis rendu pour la première fois au « 91 », la petite salle de conférence de la librairie Mollat, située rue Porte-Dijeaux. Arrivé un peu en avance, je retrouve sur le seuil l'auteur de romans noirs Hervé Le Corre. Comme je suis décidément trop partisan d'aborder ce genre d’événements avec spontanéité (ou manque cruel de préparation, c'est selon), je ne reconnais pas l'homme à la carrure imposante et aux cheveux poivre et sel près de l'entrée. Il faut dire qu'avec ses vêtements défraîchis et son apparence bourrue, il ne correspond pas vraiment à l'idée que je me faisais d'un éditeur aussi reconnu. Mais quand nous nous installons tous et que lui s'assoit à la table face au public, je remarque enfin la ressemblance frappante avec la photo de couverture du livre. C'est bien François Guérif, et je me sens ignare.

Tout le monde finit de s'installer, et je suis surpris de voir dans l'assemblée davantage de personnes mûres, voire âgées, que d'étudiants ou jeunes adultes de mon acabit.

Une gorgée d'eau pour chacun, et les hostilités peuvent commencer. L'animateur de la conférence est Bernard Daguerre, client fidèle du rayon polar de la librairie et expert du genre.

Nous débutons par une rapide présentation de M. Guérif, sans oublier de préciser son parcours. Passionné de romans noirs et de cinéma, il commence par tenir une librairie consacrée à ces domaines avant de franchir le pas et de devenir éditeur pour Red Label, puis pour Fayard noir.

À la question « Comment devient-on un bon éditeur ? », la réponse est simple et teintée de modestie : il publie les livres qu'il aurait voulu lire. En effet, dans les année 75, la science-fiction est en voie de s'imposer comme la nouvelle grande littérature populaire. Ce constat n'est pas dérangeant en soi, mais il occulte nombre d'autres genres intéressants mais peu connus, dont le roman noir, très bien représenté aux États-Unis. Une fois ce constat fait et grâce à sa connaissance de la scène polar américaine, l'aventure commence chez Red Label, collection de poche qui doit son nom à l'ambition vite déçue de se voir sponsorisée par la marque de scotch Johnny Walker.

De son propre aveu, cette première confrontation au monde de l'édition de romans noirs est tout à fait déroutante. En effet, le premier texte qu'il fait traduire en français lui revient amputé de près du tiers de sa substance et des pages entières, jugées inutiles, ont été barrées au feutre noir. C'est à cette occasion qu'il découvre une tendance uniformément répandue chez les traducteurs du genre, le formatage. Cette étape consiste à tronquer les manuscrits originaux pour obtenir un nombre de pages standard et à en donner une traduction francisée de manière à proposer des textes nerveux, rapides à lire, peu exigeants. Pour François Guérif, de telles pratiques sont à l'opposé de sa conception de la légitimité d'une œuvre et du respect de l'auteur. Contre les avis, il décide de proposer des traductions intégrales et fidèles aux textes originaux, ce qui deviendra au fil des ans une de ses préoccupations majeures.

James-Ellroy-Lune-sanglante.gif
Après l'arrêt de Red Label, puis de Fayard noir, il est contacté par Rivages pour lancer une collection de poche. C'est la naissance de Rivages/Noir, qui va décoller avec le premier roman de James Ellroy publié en France, Lune Sanglante. A ce moment de la conférence, je souris en songeant à l'inévitable succès que l'arrivée d'Ellroy n'avait pu manquer d'apporter. Mais Guérif me détrompe aussitôt. À cette époque, l'auteur est tout à fait méconnu au États-Unis, et son agent insiste pour signer un contrat portant sur trois titres. Le risque est donc conséquent pour une jeune collection de poche. Mais à la parution de Lune Sanglante, c'est la catastrophe. Un critique littéraire lit l’œuvre en diagonale et la déclare fasciste. Non seulement le lancement du livre s'en trouve immensément pénalisé, mais toute la collection elle-même est mise en péril. Un jour, alors qu'il parle au téléphone avec Jean-Patrick Manchette, la conversation s'oriente vers Lune Sanglante, que ce dernier a beaucoup aimé. Guérif saisit alors l'occasion pour lui demander s'il accepterait d'écrire une critique sur le roman et obtient une vague promesse. Mais quelque temps plus tard, sans nouvelles de Manchette, la critique paraît, et le succès du livre ne se fait pas attendre. La collection Rivages/noir est bel et bien lancée.

À ce moment deHervé le Corre 3 la conférence, la question s'oriente vers le lien que Guérif entretient avec ses auteurs. Il explique alors une notion déjà évoquée par  Hervé Le Corre lors de sa visite au Centre de Ressources de l'IUT Michel de Montaigne, le respect des auteurs. Avec modestie, cet homme pourtant charismatique et au parcours désormais impressionnant s'explique. Il souhaite que chaque auteur publié dans sa collection soit traduit intégralement et fidèlement, ou en d'autres mots, qu'il soit considéré comme un écrivain à part entière. C'est la raison qui le pousse à essayer de publier l’œuvre complète de ces auteurs, voire à retraduire des textes déjà publiés. Il évoque en guise d'exemple l’œuvre de Jim Thompson dont il a récemment fait l'acquisition. J'apprends alors avec stupeur que, jusqu’à une date très récente, le roman L'Assassin qui est en moi, porté à l'écran en 2010, était toujours disponible chez Folio amputé de près de 25 % de son texte ! Cette découverte me fait prendre conscience de l'authenticité du personnage, dont la préoccupation pour l’œuvre et son auteur dépasse les considérations commerciales. Bien sûr, il peut refuser un manuscrit, mais dès lors qu'il l'accepte, l'auteur a l'assurance de voir son œuvre et sa vision de l’œuvre respectées.


Hervé Le Corre à l'IUT Montaigne

 

Jim Thompson L assassin qui est en moi

Naturellement, la discussion s'oriente vers la relation privilégiée qu'il entretient avec les auteurs. En effet, ce respect mutuel est un lien souvent inhabituel pour des auteurs qui se sentent alors valorisés. Guérif nous explique ainsi comment la plupart d'entre eux s'ingénient à lui faire connaître de nouveaux écrivains méconnus chez eux. À l'écouter, on ne sent aucune hiérarchie dans ces rapports, et la simplicité des échanges s'en retrouve grandement améliorée.
 
Cette relation d'échange explique la tendance, inhabituelle pour l'époque, à étoffer le catalogue avec de nouveaux auteurs, dont il est alors soucieux de publier les anciens titres mais aussi les nouveaux. À travers ses mots, on sent toujours en filigrane cette volonté de faire accéder ces auteurs au statut d'écrivain. Mais cette volonté est d'autant plus appréciée qu'elle s'accompagne de fortes exigences. En effet, un auteur publié par Guérif peut légitimement s’enorgueillir de posséder un certain sens de l'intrigue, ingrédient indispensable au genre, mais aussi une sensibilité de plume qui agrémente le récit. C'est ce que les Anglo-Saxons entendent par le terme de voice, et que l'éditeur recherche avant tout.

Quand la discussion se porte sur la politique de la collection concernant les romans non polars des auteurs de Rivages/noir, la logique se poursuit : la volonté de publier l'ensemble d'une œuvre dans la collection procure à l'auteur un public fidèle, avide de lire l'ensemble de sa production. Cette position, délicate et discutée dans un premier temps a été un succès pour la collection, avec notamment des auteurs comme James Ellroy ou encore James Lee Burke.

Pour conclure l'entretien, M. Daguerre revient sur le parallèle entre les deux passions de Guérif, le cinéma et le roman noir. En effet, il considère que l'aspect très visuel du roman noir l'apparente fortement au cinéma. À l'inverse, l'éditeur nous explique que son appétit littéraire a été entretenu par le cinéma. Il prend alors l'exemple du  Faucon maltais, film qui lui a donné envie de lire le livre.

Alors que la conférence prend fin, je me surprends à aller serrer la main de cet homme, dont je mesure désormais davantage l'influence dans le milieu. L'intervention à l'IUT de Christophe Dupuis m'avait déjà fait percevoir l'importance de la démarche de Guérif, à contresens de tout ce qui se faisait alors, mais je comprends mieux à quel point ses convictions éditoriales ont façonné un genre que j'aime.


Julien, AS Éd.-Lib.

 


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Published by Julien - dans polar - thriller
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