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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 07:00

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Francis Scott FITZGERALD
Les Enfants du jazz
Titre original
Tales of the Jazz Age, 1922
traduction de
Suzanne Mayoux
Gallimard, 1978
Collection Folio




 

 

 

 

 

 

 

Francis Scott Fitzgerald, célèbre pour ses romans, véritables plongées dans l'Amérique des années vingt, et ses frasques mondaines, n'en est pas moins l'auteur de nouvelles mêlant avec subtilité humour et profondeur, frivolité de l'existence et drame de la destinée. On retrouve ces ambivalences dans la personnalité même de Fitzgerald, qui cultivait à la fois « l'égotisme aristocratique », la sensibilité artistique d'un être profondément marqué par les ambiguïtés de son époque et la nostalgie de l'amour romantique.

Les enfants du jazz, recueil de nouvelles publié en 1922, rassemble plusieurs récits publiés dans des magazines américains tels que Saturday Evening Post et Scribner's.

J'évoquerai donc tout d'abord la vie de cet auteur qui s'est profondément nourri de ses propres expériences. Puis je présenterai ce recueil de nouvelles, à travers le prisme de la question récurrente chez Fitzgerald, de la destinée, avec tout d'abord le symbole des fêtes, puis le personnage de la « flapper », auquel fait face celui de l'homme éconduit. Enfin je terminerai par l'analyse comparée de deux nouvelles : « La coupe de cristal taillé » et « La sorcière rousse », qui offrent chacune une réflexion sur la question du destin.

 

Fitzgerald, personnage complexe, ambivalent, pétri de contradictions, est l'auteur du déséquilibre, oscillant toujours entre joie et mélancolie, orgueil et sensibilité profonde. Sa vie, mondaine, extravagante, jalonnée de fêtes, de bals, de voyages, n'en fut pas moins tragique. Et malgré son attachement à l'apparence, on ne peut ignorer la lucidité avec laquelle il observe son époque.

Tout d'abord, sa vie est marquée par plusieurs rêves brisés. Né en 1886, issu d'un milieu modeste, il a pourtant la chance de fréquenter une université prestigieuse, Princeton. Mais aux prises avec ses tensions intérieures, il quittera l'université sans diplôme, frustré à la fois de n'avoir pas été un brillant élève, de n'être pas riche et de n'avoir pas pu faire partie de l'équipe de football de Princeton. Il verra ensuite encore un de ses rêves se briser quand il apprendra que la Première Guerre mondiale est terminée avant même qu'il n'ait eu le temps de rejoindre le front.

On retrouve ces rêveries dans L'Envers du Paradis, roman quasiment autobiographique :

« (…) avant de s'endormir, il rêvait l'un de ses rêves éveillés favoris, celui où il devenait un grand joueur de football, ou l'invasion japonaise, où on le récompensait en faisant de lui le plus jeune général du monde. C'était toujours du devenir qu'il rêvait, jamais de l'être ».

Face à cette vie qu'il préfère rêver, Fitzgerald a d'emblée trouvé refuge dans l'écriture. Il raconte dans Auther's House, la genèse de son activité littéraire :

« Trois mois avant ma naissance, ma mère a perdu ses deux autres enfants, et je crois que tout vient de là, sans savoir vraiment ce qui s'est passé. Je crois que je suis devenu écrivain à cet-instant-là. »

La littérature ne cessera plus d'occuper une place importante dans sa vie, véritable interface entre lui et le monde : « J'avais compris ceci : on peut ne pas être doué pour l'action, mais être doué pour en parler. Car les impressions que l'on éprouve atteignent un même degré d'intensité. C'est une façon détournée d'affronter la réalité. » (Auther's House).

Mais malgré tout le sérieux et le goût de l'effort avec lesquels il abordait son travail d'écriture, Fitzgerald ne connaîtra pas longtemps le succès. Son premier roman publié, L'Envers du paradis, fait sensation et lui permet à la fois d'accomplir ses rêves de gloire et d'épouser la riche et belle Zelda, mais il n'en demeure pas moins le seul succès de son vivant. Véritable peinture des années vingt, qu'il nommera « les années du jazz », il y fait des révélations sociales et culturelles sur la jeunesse de l'entre-deux-guerres. Mais pour subvenir aux besoins d'une vie extravagante, il publie des nouvelles dans des magazines. Et malgré la qualité de bons nombres de ces nouvelles, il ne peut s'empêcher d'écrire à Hemingway : « Le Post paie maintenant la vieille putain 4000 dollars la passe ». Les romans qui viendront après, tels Tendre est la nuit, Gatsby le magnifique, ou encore Les heureux et les damnés, apparaîtront trop frivoles alors que l'heure est au réalisme, au social et à l'engagement politique.

Ainsi sa vie se terminera de façon tragique. Il meurt d'une crise cardiaque en 1940, suivi de près par sa femme qui brûlera dans l'incendie de l'hôpital psychiatrique où sa folie l'avait conduite.



Fitzgerald sera redécouvert dix ans plus tard, pour son écriture qui va au-delà des apparences et donne à voir la fragilité des êtres. Chronique des années vingt, orgueilleuse, l'œuvre de Fitzgerald n'en est pas moins riche, ciselée, relatant avec subtilité la complexité des émotions. Les enfants du jazz, titre de ce recueil tiré d'une expression dont l'auteur revendique la paternité, rassemble treize nouvelles qui varient à la fois par leur longueur et par leur forme.

Tout d'abord plusieurs nouvelles répondent aux critères du genre tels que les évoque Baudelaire. En effet, la brièveté de la nouvelle, selon lui, ajoute à l'intensité de l'effet, laissant un souvenir bien plus puissant qu'une lecture brisée comme l'est nécessairement la lecture d'un roman. La nouvelle forme un tout dont l'ensemble des effets est au service d'une volonté d'unité d'impression. Ces nouvelles sont donc courtes, concentrées dans le temps, et s'articulent autour de quelques événements de la vie d'un seul personnage. On retrouve dans cette catégorie : « Guimauve », « Le dos du dromadaire », « Tarquin des bas quartiers », « Chaud et froid », « Rags Martin-Jones et le Prince de Galles », « Gretchen endormie » et « Jémina la fille des montagnes ».

D'autres nouvelles s'éloignent de la définition de Baudelaire. Toujours centrées sur un personnage principal, elles s'étirent dans le temps et racontent un long moment de la vie du personnage, voire même parfois sa vie entière. Il s'agit de « L'étrange histoire de Benjamin Button », « La coupe de cristal taillé » et « La sorcière rousse ».

Enfin, deux nouvelles présentent toutes les caractéristiques du théâtre (didascalies, mise en page), rarement utilisées sous la forme de la nouvelle : « Monsieur Icky » et « Bleu porcelaine et rose chair ».



Malgré la diversité des formes, ces nouvelles sont toutes reliées par la question de l'homme face à son destin. Fitzgerald, à travers l'évocation d'événements apparemment futiles et anodins, n'a de cesse d'interroger l'emprise que l'homme peut exercer sur sa propre existence.

Tout d'abord, les bals et les soirées mondaines, en apparence simples moyens de divertissement, sont avant tout le lieu d'enjeux importants (amoureux ou professionnels) et marquent un moment décisif dans la vie des personnages. La fête, théâtre de la vie humaine, devient une véritable épreuve au cours de laquelle se décide toujours quelque chose. Le bal est le symbole de la destinée humaine, il a un début et une fin et place le héros face à sa liberté. Ce dernier n'a d'autre solution que d'agir. Et par le choix de ses actes, mais aussi par l'intervention du hasard, le héros va réussir ou échouer.

A travers les relations amoureuses qui se font et se défont lors de ces soirées, la destinée de ces hommes et de ces femmes se tisse peu à peu. Alors que Benjamin Button rencontre sa future femme lors d'un bal, le personnage principal du « Dos du dromadaire » parvient à épouser celle qui avait pourtant rejeté sa demande en la piégeant grâce à un stratagème peu honnête.

Guimauve, dans la nouvelle du même nom, se rend au bal, convaincu par son ami. Il va y rencontrer la femme qu'il désire, mais le hasard, plus fort que ses choix, la lui offre puis la lui retire. Fitzgerald, conscient des réalités de son époque, accuse le déterminisme et écrit : « Ce trésor de la ville allait devenir la propriété exclusive d'un individu au pantalon blanc… tout ça parce que le père de cet individu produisait de meilleurs rasoirs que son voisin. » (p.23).

Cette question du destin se pose également à travers le thème de la « flapper ». Elle est un personnage omniprésent dans toute l'œuvre de Fitzgerald. C'est la femme des années vingt, qui porte les cheveux courts à la garçonne, parce que dans « garçonne » il y a « garce ». Elle n'hésite pas à se maquiller outrageusement, véritable peinture de guerre nécessaire pour affronter le combat entre les sexes. Et elle n'oublie jamais de porter des colliers aux multiples perles, symboles des hommes qu'elles collectionnent sans attachement. Et puis la « flapper » cultive l'hédonisme et l'égoïsme, car elle est consciente de la destinée des femmes. Zelda, la femme de Fitzgerald, en propose une définition :

« Comment une fille en vient-elle à dire : "Je ne veux pas être respectable parce que les jeunes filles respectables ne sont pas attirantes", et comment en arrive-t-elle à être avisée pour découvrir que les garçons dansent avec les filles qui embrassent le plus, et que les hommes épousent les filles qui se laissent embrasser sans appeler papa. »

Consciente, la « flapper » s'est réveillée de sa dépendance léthargique. Elle est donc celle qui décide de changer son destin, celle qui tente de sortir de l'aliénation des hommes en les réduisant à de simples conquêtes.

Fitzgerald nous offre plusieurs descriptions de « flappers », plus indépendantes les unes que les autres, affichant par leur pouvoir de séduction la revanche qu'elles prennent sur les hommes, sur la vie, sur leur destin.

Dans « Le dos du dromadaire », lorsque le héros demande la femme qu'il aime en mariage, cette dernière refuse, et Fitzgerald ajoute, comme pour prendre sa défense : « La petite Medill voulait l'épouser, ne voulait plus l'épouser. Elle s'amusait si fort dans la vie qu'elle redoutait de se plier à une démarche aussi décisive. » Mais malgré sa force et son ambition, la « flapper » ne sort pas toujours victorieuse du combat. Medill, à la fin de la nouvelle, est prise au piège du héros qui usera d'un stratagème pervers pour la contraindre à l'épouser,

C'est aussi Rags Martin-Jones, la « flapper » par excellence, qui se fera prendre au piège, celui de la séduction cette fois, malgré sa lutte pour l'indépendance tout au long de la nouvelle intitulée « Rags Martin-Jones et le Prince de Galles ». En effet, son entrée est fracassante, elle revient de cinq ans de voyage durant lesquels elle n'a pu s'empêcher de séduire des hommes. Elle rentre dans son pays plus que dans sa famille, puisqu'elle n'en a plus, comme beaucoup des personnages de Fitzgerald. Il écrit donc, sans oublier ni détails ni humour :

« Tap ! Ses cinquante kilos touchèrent le débarcadère qui sembla s'infléchir et palpiter sous le choc d'une telle beauté. Quelques porteurs s'évanouirent. Un grand requin sentimental qui avait suivi la traversée se souleva d'un bond désespéré pour la voir une dernière fois, puis il replongea, le cœur brisé, dans la mer profonde. Rags Martin-Jones rentrait chez elle. » (p. 407)

Et lorsqu'elle s'apprête à se rendre à une soirée, elle n'omet aucun atout : « Les grosses perles aussi, toutes les perles, et le diamant-poire, et les bas à baguettes de saphirs. » (p. 417)

La « flapper » prend donc en main son destin, n'accepte plus qu'on décide à sa place. Et par là même, c'est le destin des hommes qui se retrouve remis en question. Car au symbole de la liberté féminine incarné par la « flapper », répond en écho l'homme qui cherche quelle nouvelle place il pourrait occuper. La « flapper » est une guerrière, elle ne peut conquérir sa liberté sans faire de blessé. C'est pourquoi l'homme, dans les nouvelles de Fitzgerald, est bien souvent épuisé, toujours prêt à basculer, et voit son équilibre remis en question par les femmes.

L'homme affaibli préfère ériger la femme en icône, telle la nouvelle vierge auréolée du jazz, comme l'illustre très bien Romain Slocombe sur la première de couverture. Démuni face à la « flapper », il croit encore pouvoir lui être utile, comme par exemple dans « Guimauve » :

« L'espace d'un instant, elle noua les bras autour de son cou, pressa les lèvres contre les siennes.

– Je suis un morceau déraisonnable de l'humanité, Guimauve, mais vous m'avez rendu un fier service. » (p. 37).

Il convient de préciser que Guimauve l'a aidée à retirer un shwing-gum de la semelle de sa chaussure, service tout à fait dérisoire qui n'a pour but que de permettre à cette femme de continuer à s'amuser et à séduire.

Les hommes, nostalgiques de l'amour romantique, sont souvent éconduits, réduits à l'état de victime, n'ayant plus le choix que d'user de stratagèmes divers pour conquérir la femme adulée. Et Fitzgerald ne manque pas une occasion de faire rire, sans cruauté, de leurs déboires.

Ainsi dans « Le dos du dromadaire », le héros, plein de naïveté innocente, se prend à rêver que la femme qui ne veut pas l'épouser pourrait accepter de s'associer à lui pour constituer le costume de dromadaire qui nécessite deux personnes :

« Il s'offrit une pensée sentimentale. Il allait lui demander, à elle. Leur amour était mort, mais elle ne pourrait lui refuser cette dernière faveur. Sûrement, ce ne serait pas trop lui demander : l'aider à respecter pour un seul soir ses obligations mondaines. Si elle insistait, il lui laisserait prendre l'avant du dromadaire, il se mettrait derrière, décida-t-il, content de sa magnanimité. Il caressa même dans sa tête le rêve rose d'une tendre réconciliation à l'intérieur du dromadaire, cachés aux regards du monde entier. » (p. 61).

Et Fitzgerald poursuit sur le ton humoristique la description de l'essayage du costume, dont le comique de situation n'a de cesse que de rappeler le ridicule du héros, contraint de payer le chauffeur de taxi pour qu'il complète le dos du dromadaire :

« Un grognement issu de la bosse répondit à ce compliment suspect.

— Sincèrement, vous êtes magnifique ! répéta Perry avec chaleur. Marchez un peu ?

Les pattes de derrière avancèrent, ce qui produisit l'effet d'un énorme chat-dromadaire arquant le dos avant de sauter.

— Non, déplacez-vous de côté.

Les reins du dromadaire se démirent brutalement du tronc, un déhanchement à faire pâlir d'envie une danseuse du ventre. » (p.63)

 

La question du destin, omniprésente tout au long de ce recueil, se pose de façon plus marquée dans deux nouvelles : « La sorcière rousse » et « La coupe de cristal taillé ». Ces dernières semblent se répondre, elles se suivent dans le recueil et sont très proches par leur forme. Elles font partie des longues nouvelles, qui suivent un personnage de son entrée dans l'âge adulte jusqu'à sa mort. Elles contiennent toutes deux très peu d'humour, oscillant souvent entre réalité et imagination, et relatent la difficulté des personnages à affronter leur existence.

Tout d'abord, la question du destin semble s'être glissée au cœur du quotidien des personnages, elle leur est familière mais ils l'ignorent encore.

Dans « La coupe de cristal taillé », seule nouvelle du recueil qui évoque clairement la guerre, la coupe devient un symbole dont la polysémie fait toute la richesse de cette nouvelle. Ainsi, Fitzgerald nous explique que les cadeaux de mariage, à cette époque, étaient souvent en cristal taillé. Une fois le mariage passé, les coupes et autres objets de ce type, trônaient dans la maison tout en se délitérant progressivement. On peut y voir le symbole de l'amour du couple qui, tout comme ces cadeaux fragiles, ne peut survivre intact au mariage. Chez Fitzgerald, amour et souffrance demeurent indissociables.

Mais il convient de préciser que cette coupe a été offerte à la femme du couple, par un prétendant déçu, qui ne manqua pas d'expliquer son choix : « Evelyn, je vais vous faire un présent aussi dur que vous l'êtes vous-même, aussi beau, aussi vide, aussi transparent. » (p.161) Et contrairement aux autres objets en cristal, celui-ci va résister, bien au-delà de la vie des personnages eux-mêmes.

Dans « La sorcière rousse », la question du destin est elle-aussi familière à Merlin, mais comme Evelyn, il l'ignore. Dans cette nouvelle, le héros travaille dans une librairie et quand vient le soir, il a un rendez-vous particulier, il retrouve Caroline : « Chaque soir […]° il rentrait auprès de Caroline. Il ne dînait pas avec Caroline. […] il ne l'avait d'ailleurs jamais invitée. Il dînait seul. […] il mangeait son dîner et voyait Caroline. […] Il l'appelait Caroline parce qu'il avait trouvé un visage qui lui ressemblait sur la couverture d'un livre de ce nom […]. » (p.200)

Les jalons de ces deux nouvelles sont posés, avec d'un côté Evelyn la bonne épouse qui veut rester belle, à qui l'amoureux éconduit offre une coupe tel on profère une malédiction; et de l'autre côté Merlin, amoureux discret d'une femme qu'il observe comme au théâtre.

A partir de là, leur vie va se dérouler avec l'obligation de tenir compte de ces éléments, en dépit de toute leur volonté pour les ignorer.

Tandis qu'Evelyn vieillit, la coupe demeure et devient de plus en plus menaçante : « La coupe parut soudain se retourner, se distendre, enfler au point de devenir un grand dôme qui étincelait, frémissant, au-dessus de la pièce, au-dessus de la maison; […] Evelyn vit que la coupe continuait à s'étaler de plus en plus loin […]. Au-dessous marchait l'humanité toute entière […]. » (p.192)

Sous la plume de Fitzgerald, la coupe prend la place du personnage principal, véritable incarnation du poids du destin sur l'existence d'Evelyn. La coupe semble prendre vie, pour le plus grand malheur d'Evelyn. Fitzgerald va jusqu'à donner la parole au destin, qui semble s'exprimer par l'intermédiaire de la coupe :

« Vois-tu, je suis le destin, criait la voix, et je suis plus fort que tes plans dérisoires. Je suis l'issue des événements et je diffère de tes petits rêves; je suis la fuite du temps, la fin de la beauté et les désirs frustrés; tous les accidents, les omissions, les instants qui déterminent les heures cruciales, m'appartiennent. Je suis l'exception qui ne confirme aucune règle, les limites de ton pouvoir, le condiment dans le plat de ton existence. » (p. 193)

Dans « La sorcière rousse », le destin s'incarne à nouveau dans le personnage très énigmatique de Caroline. Il prend une forme beaucoup moins menaçante, et semble rappeler sans cesse à Merlin qu'il peut changer son destin. En effet, Caroline apparaît une première fois, dans la librairie de Merlin, et le pousse à s'amuser en lançant des livres dans un lustre de satin, qui finit par céder. Jamais Merlin n'a autant ri, mais Caroline disparaît aussi rapidement qu'elle est apparue. Caroline réapparaîtra beaucoup plus tard, Merlin a maintenant une vie de famille peu exaltante. Lors d'une promenade Merlin reconnaît Caroline, véritable « flapper », assise dans une belle voiture, avec un homme. Elle devient rapidement l'attraction du moment, des tas d'hommes s'approchant d'elle et de sa belle voiture :

« La foule augmentait. Une rangée s'était formée derrière la première, et deux autres derrière celle-là. Au milieu, orchidée jaillissant d'une gerbe noire, Caroline trônait dans son automobile assiégée, inclinait la tête, saluait de la voix et du sourire avec un bonheur si véritable que, tout d'un coup, une nouvelle vague de messieurs plantaient là femmes et compagnie et allaient à elle. » (p.231)

Mais il faut attendre la fin de ces deux nouvelles pour que se révèle enfin tout leur sens. Alors qu'Evelyn, attrapant la coupe à bras le corps comme elle voudrait étreindre son destin, échoue, et finit par mourir dans un déséquilibre fatal, Merlin prend conscience de sa vie gâchée lorsqu'un jour Caroline réapparaît dans sa librairie. Ils sont tous deux âgés, mais Merlin reconnaît sa voix. On retrouve l'importance de la voix, comme si le destin à nouveau s'exprimait, non plus à travers la coupe, mais à travers Caroline. Et quand Merlin, une fois cette dernière partie, discute avec son employée, il s'étonne qu'elle ait pu la voir. Elle lui révèle même son identité, c'était une célèbre danseuse qui faisait scandale. Alors le destin s'abat sur lui, et Merlin comprend qu'il n'avait pas rêvé. Il avait le pouvoir de changer son destin mais il n'a pas été à la hauteur de ses rêves. Fitzgerald termine la nouvelle ainsi :

« — Oh Sorcière Rousse !

Mais il était trop tard. Il avait provoqué le courroux de la providence en résistant à trop de tentations. Il ne lui restait que le ciel, où il rencontrerait seulement ceux qui, comme lui, auraient gaspillé leur séjour terrestre. » (p. 251-252)

Si Evelyn semble subir inexorablement le poids d'un destin malveillant contre lequel elle tente vainement de lutter, Merlin mesure les occasions manquées de vivre un destin plus exaltant.

Est-ce un fantasme de Merlin ? Peut-il y avoir autant d'hommes autour de Caroline ? Peut-elle être aussi puissante, tout comme la coupe peut-elle être aussi maléfique ? Ou est-ce dans l'esprit de ces personnages torturés par leurs craintes ? Le destin, la providence, jouent bien des tours aux humains, et qu'ils prennent l'apparence d'objet ou d'être humain, ils ne cessent de leur rappeler la fragilité de leur existence et leur incapacité à être à la hauteur de leurs rêves. La coupe entraîne la mort d'Evelyn, Caroline n'a pas empêché Merlin d'avoir une vie étriquée. Comme vexés par le peu d'impact qu'il peut avoir sur ces personnages, le destin prend sa revanche et les tue. Fitzgerald propose ici une conception dynamique de la destinée humaine, laissant l'espoir d'un possible changement.

 

 Francis Scott Fitzgerald, non sans humour, rapporte donc dans ces nouvelles, la triste situation de l'homme et dresse le portrait tragique d'une époque qu'il qualifie de « sursis » volé à l'histoire. Selon lui, l'homme héroïque appartient au passé, il se trompe en croyant qu'il peut encore prendre soin de la femme, il est embué d'illusions et subit son destin par la petitesse de son caractère. Sans tenir de discours, restant toujours dans l'instinctif et le ressenti, Fitzgerald révèle à la fois la fragilité des êtres face à un destin qui les dépasse, et la toute puissance de la littérature qui, grâce à l'humour, engage le lecteur à surmonter ses craintes, car après tout, mieux vaut en rire !


Marie, A.S. Bib.

 

 

 


Francis Scott FITZGERALD sur LITTEXPRESS

 

 

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 Articles de Lila et d'Emmanuelle sur « Premier mai » in Absolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les enfants du jazz

 

 

 

 

 

 

Article de Charlotte sur Les Enfants du jazz.

 

 

 

 

 

 

 

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Article d'Elisa sur Nouvelles new-yorkaises (Fitzgerald, Miller, Charyn).

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Published by Marie - dans Nouvelle
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