Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 07:00

Francis-Scott-Fitzgerald-gatsby-le-magnifique.jpg









Francis Scott FIZTGERALD
Gatsby le Magnifique
Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Jacques Tournier
Suivi de Dear Scott/Dear Max
Correspondance traduite de l'anglais (Etats-Unis)
par Nicole Tisserand
Grasset, 1974
Collection Le Livre de Poche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fiztgerald, voix de la « Lost Generation »

Francis Scott Fitzgerald est né le 24 septembre 1896 à Saint Paul, dans le Minnesota, en plein cœur d'un Middle-West américain en pleine expansion industrielle et transformation des mœurs. C'est cette année de naissance qui déterminera, plus encore que les sources d’inspiration de ses œuvres, jusqu'à ses propres décisions de vie. En 1914, au début de la Première Guerre mondiale, Fiztgerald a tout juste 18 ans. Ce sont cet âge et son implication, bien qu'avortée, dans cette guerre qui le placent avant même ses premiers écrits comme membre d'une génération « maudite » de l'histoire des États-Unis. En effet, la « Génération perdue », « Lost Generation », est une génération d'abord sociale avant de devenir intellectuelle : elle désigne ces jeunes gens, majoritairement des hommes, nés entre 1883 et 1900, témoins privilégiés puisque désabusés du premier véritable conflit international. Qu'ils aient directement participé au conflit ou pas, tous ont entamé les années 20 transformés, comme perdus durant ces quatre années.

De nombreux intellectuels ont représenté cette génération. Selon la légende, son nom même viendrait d'une scène de vie d'une grande artiste américaine, Gertrude Stein, qui raconta à Ernest Hemingway qu'un jour, en allant chercher sa voiture après une réparation, ne se trouvant pas satisfaite du résultat, elle le fit remarquer et entendit alors le patron crier à ses mécaniciens : « You are all a génération perdue ». Hemingway popularisa le terme dans son roman Le soleil se lève aussi. Mais c'est Fiztgerald qu'on considère toujours aujourd'hui comme le chef de file intellectuel de cette génération, car plus vieux qu'Hemingway de six ans, et romancier avant lui, il regroupe toutes les caractéristiques d'écriture nécessaires dès sa première œuvre, L'Envers du Paradis, publiée en 1920. Quelles sont-elles ? Tout d'abord, une plume vive, presque aigre-douce, qui parle du tragique avec des mots légers et évoque le futile sur des chapitres entiers. Ce sont principalement des personnages sans but, qui errent dans des décors enchanteurs mais irréels, qui échangent des mots mais n'entendent qu'eux-mêmes. De nombreux autres écrivains utiliseront ces codes, donc John Steinbeck, T.S. Eliot, et John Dos Passos, pour ne citer que les plus connus.

Cependant on peut garder en tête le cas de Francis Scott Fiztgerald comme l’un des plus caractéristiques : outre cette voix désespérée et légère à la fois que l'on attribue aux auteurs perdus, Fitzgerald sera également tout au long de son œuvre, et particulièrement dans Gastby le Magnifique, un des plus importants représentants d'un mode de vie, d'un courant de l'histoire qui dura tout au long des années 20 aux États-Unis. On pense aux « années folles », dites aussi « l'Ère du Jazz », peuplée de jeunes gens fortunés, en quête de plaisirs rapides, et dont la situation sombrera brusquement dans la terrible crise économique de 1929.



Gastby le Magnifique, une fresque des années folles

Le roman de Fiztgerald, qui a, à sa sortie, connu de la part du public un succès modéré voire faible, peut être considéré dans sa majeure partie comme une véritable fresque des années folles par ses ambiances, ses scènes coupées du monde, mais surtout ses personnages complexes et frivoles.

Tout d'abord, le roman se déroule sur une période très courte mais emblématique : nous sommes à l'été 1922, sur l'île de Long Island. Le choix de la saison est peu vraisemblablement fait au hasard : l'été est la période favorite de Fiztgerald, la période de toutes les promesses et de toutes les aventures. Cette passion pour la saison estivale lui vint lors de l'été 1918, lorsque jeune sous-lieutenant en poste au camp de Montgomery, il rencontra au cours d'une fête sa future femme et l'amour de sa vie, Zelda Hayres. Cet été-là, en plus de changer sa vie, va lui donner le goût parfois dangereux des amusements éphémères et de l'alcool, dont il reprend l'ambiance dans les fêtes données par Gastby au cours du roman.

Afin de mieux comprendre le récit et cette période majeure de l'histoire américaine moderne, présentons les personnages principaux, qui sont dans au nombre de six, selon moi.

  • Jay Gastby : Jay Gastby est le héros de ce roman, en même temps que le personnage le plus furtif, celui qui s'accroche et fuit beaucoup, avec son homologue féminin Daisy. On apprend au cours du roman quelques bribes de la vie –mystérieuse – de Gastby : il serait né d'une famille modeste, des agriculteurs, qui auraient disparu à l’époque de l’histoire. Il aurait passé cinq mois à l'université d'Oxford avant de s'engager dans l'armée et de s'y illustrer comme héros (seule chose à peu près avérée, Gastby montrant ses décorations à Nick). Millionnaire à seulement une trentaine d'années, il aurait bâti sa fortune sur un empire de pharmacies à travers le pays. Il possède l'immense et grandiose propriété voisine de la maison du narrateur, Nick. Dans cette maison colossale (dont il est fait une visite interminable au début du roman), Gastby organise durant tout l'été des fêtes bruyantes et immenses, attirant des centaines de personnes de la bourgeoisie new-yorkaise, pour la plupart inconnues de l'hôte. Lorsque Nick se rend à une de ces soirées pour la première fois, il croise Gastby sans le savoir, et à l'instant où il le reconnaît, voici comment il est décrit :

 

«  Il me sourit avec une sorte de complicité – qui allait au delà de la complicité. L'un de ces sourires singuliers qu'on ne rencontre que cinq ou six fois dans une vie, et qui vous rassure à jamais. Qui, après avoir jaugé le genre humain dans son ensemble, choisit de s'adresser à vous, poussé par un irrésistible préjugé favorable à votre égard. Qui vous comprend dans la mesure exacte où vous souhaitez qu'on vous comprenne, qui croit en vous comme vous aimeriez croire en vous-même, qui vous assure que l'impression que vous donnez est celle que vous souhaitez donner, celle d'être au meilleur de vous-même. Arrivé là, son sourire s'effaça – et je n'eus devant moi qu'on homme encore jeune, dans les trente à trente-deux ans, élégant mais un rien balourd, dont le langage policé frisait parfois le ridicule. Avant même de savoir qui il était, j'avais été surpris du soin avec lequel il choisissait ses mots. » (p.73)

 

  • Nick Carraway : Nick est le narrateur de l'histoire. Il est donc celui qui observe et décrit tous les personnages, leur évolution, leur gloire et leur chute, parfois. Il porte sur les choses un regard très détaché, décrivant les scènes avec une neutralité déconcertante, comme un témoin muet de drames profonds. On sait finalement assez peu de choses sur lui ; étant le narrateur, il ne fait tout au long du roman que sous-entendre certains aspects de son histoire ou de sa personnalité. On le sait donc homme moyen, plutôt sans histoires justement, buvant peu d'alcool et n'aimant pas se faire remarquer. L'information la plus importante le concernant est qu'il est le voisin de Gastby, ainsi que le cousin germain de Daisy et un camarade d'université de Tom. Il décrit brièvement son passé dans ces quelques lignes, au tout début du roman :

«  Ma famille occupe une place éminente dans notre ville du Middle West depuis trois générations. […] Diplômé de Yale en 1915, un quart de siècle jour pour jour après mon père, j'ai très vite été confronté à la tentative avortée d'expansion germanique qu'on appelle : la Grande Guerre. J'ai pris un tel plaisir à cette union sacrée contre l'envahisseur qu'à mon retour je ne tenais plus en place. Le Middle West, que j'avais regardé jusque-là comme le cœur ardent de l'univers, m'évoquait soudain ses confins les plus déshérités. J'ai donc décidé de gagner la côte Est pour y apprendre le métier d'agent de change. » (p. 21)

 

  • Daisy Buchanan : Daisy est un personnage clé de l'histoire, peut-être même peut-on se risquer à dire qu'elle est l'élément central autour duquel va se dérouler la trame dramatique, le fil empoisonné qui mènera à la fin du récit. Daisy est une jeune fille de Louisville, née d'une bonne famille de hauts bourgeois. Belle, innocente, légère et amusante, elle est dès son adolescence un grand objet de convoitise masculine et aime en jouer. Daisy est sans doute le personnage qui est également émotionnellement le plus complexe. Mariée à Tom depuis seulement trois ans, elle a une petite fille qu'elle semble ne voir que comme une petite poupée, qu'on câline un jour et néglige le lendemain. Elle n'est pas heureuse dans son couple mais ose à peine l'avouer, lorsqu'elle dit à Nick que Tom a une maîtresse. Daisy a la position sociale et financière idéale mais comme tout bon personnage de la génération perdue, elle semble éternellement chercher quelque chose de plus, quelque chose de différent. Elle semble également ne jamais être en mesure de se satisfaire de ce qu'elle obtient, et change souvent d'avis. Dans le roman, Daisy incarne le rôle féminin de la femme-enfant, immature mais blessée, forcée à grandir malgré son très jeune âge, futile car arrachée à ses rêves. Nick décrit son charme naturel et intrigant lors de sa première visite chez les Buchanan, dans le premier chapitre :

« Je revins vers ma cousine qui, d'une voix sourde, envoûtante, me posa diverses questions. C'était l'une de ces voix dont l'oreille épouse chaque modulation, car elles improvisent de phrase en phrase une suite d'accords de hasard que personne jamais ne rejouera plus. Son visage était triste et tendre avec de beaux éclats, l'éclat du regard, l'éclat brûlant des lèvres – mais on percevait dans sa voix une note d'excitation dont les hommes qui l'ont aimée se souviendront toujours : une vibration musicale, une exigence impérieuse et chuchotée : 'Ecoutez-moi, écoutez-moi !', l'assurance qu'elle venait tout juste de vivre des instants radieux, magiques et que l'heure suivante lui en réservait d'autres, tout aussi magiques et radieux. » (p. 29)

 

  • Tom Buchanan : Tom est le mari de Daisy, et un ancien camarade d'université de Nick. C'est un personnage à deux facettes bien distinctes : d'un côté, il est le mari exigeant et impétueux, à tendances machistes parfois, souvent paternalistes, qui a la rancune tenace. De l'autre, il est l'amant amoureux et prêt à toutes les folies pour sa maîtresse, Myrtle Wilson. Dans les deux aspects de sa personnalité cependant, Tom a tendance à agir violemment, de manière impulsive, à parler davantage avec son corps qu'avec sa tête. Cela s'explique sans doute par le fait que Tom est un ancien sportif universitaire reconnu, qui a formé sa notoriété sur ses exploits, et sa fortune sur la finance. Il est très riche mais compte beaucoup moins sur l'argent que Gatsby, conscient des réalités. Ainsi il ne sera jamais inquiet de perdre son argent ni même, en définitive, de perdre sa femme. Lorsque Nick le revoit, lors d'une visite chez lui, il fait une description assez acerbe du personnage de Tom :

 «  Il avait bien changé depuis nos années d'étudiants. C'était un homme de trente ans maintenant, plutôt lourd, le cheveu blond paille, la bouche sèche, l'air hautain. Deux yeux perçants et arrogants lui mangeaient le visage et lui donnaient l'air agressif d'être constamment penché en avant. L'élégance presque féminine de sa tenue de cavalier ne parvenait pas à masquer l'incroyable vigueur de son corps. Les courroies de ses bottes vernies semblaient sur le point de se rompre, et quand il bougeait les épaules on voyait rouler, sous sa veste légère, une énorme boule de muscles. C'était un corps capable de la plus extrême violence  ­ un corps de brute. Sa voix haut perchée, enrouée, revêche, accentuait encore cette impression d’agressivité. S'y mêlait un soupçon de condescendance paternaliste à laquelle ses amis eux-mêmes avaient droit. » (p. 26)

 

  • Jordan Baker : Jordan est la jeune amie de Daisy. C'est un personnage qui, comme Nick, avec qui elle aura d'ailleurs une brève idylle, joue un rôle de médiateur au sein de l'histoire. Témoin du triangle amoureux Gastby-Daisy-Tom, elle tente grâce à un détachement et une nonchalance élégants de calmer le jeu lorsque celui-ci s'échauffe. Bien qu'étant la meilleure amie (peut-être la seule) de Daisy, elle ne semble pas parfaitement au courant de l'histoire de celle-ci, encore moins de ses sentiments. Elle ne s'en mêle du moins que rarement. Jordan est une jeune femme plutôt androgyne, très connue puisque championne de golf, au caractère compétitif et indépendant, mais jamais agressif. Le narrateur, Nick, fait d’elle une courte description lors de sa première visite chez les Buchanan, où elle se trouve comme la plupart du temps :

« Je regardai Miss Baker, en me demandant quel genre de « résultats » elle pouvait « obtenir ». Je la trouvais très agréable à regarder. Longue, mince, la poitrine à peine esquissée, le buste d'autant plus raide qu'elle tendant les épaules en arrière comme un jeune élève officier. Son regard gris bleuté, gêné par le soleil, croisa le mien avec la même curiosité déférente, et j'eus l'impression d'avoir déjà vu ce visage – en photographie, tout du moins. » (p. 31)

 

  • Myrtle Wilson : Myrtle est la maîtresse de Tom. Femme exubérante et caractérielle, elle vit avec son mari, pauvre garagiste, aux portes de New-York. Intéressée par l'argent, il n'est jamais clairement énoncé qu'elle éprouve de l'amour pour Tom. Amère de vivre une vie ennuyeuse et grise, elle ne rêve que de s'élever et sitôt dans l'appartement qu'elle habite parfois en ville avec Tom, Myrtle se campe dans un rôle de bonne bourgeoise mondaine, de manière parfois assez ridicule. Elle sera la première victime de l'histoire tragique de Gatsby le magnifique, suivie de près par Gastby lui-même. Nick la rencontre lorsque Tom en personne souhaite la lui présenter, et l’emmène avec lui pour une soirée à New-York. Voici d’elle sa première impression :

« J'ai alors entendu un pas dans les escaliers, et les contours d'une femme assez forte sont venus masquer la lumière du bureau. Trente-cinq ans environ, manifestement corpulente, mais elle supportait ce trop d'embonpoint avec une sensualité naturelle, comme savent le faire certaines femmes. Surmontant une robe à pois, en crêpe de Chine bleu nuit, son visage n'avait ni éclat, ni trace de beauté, mais il émanait d'elle une énergie vitale qu'on percevait d'instinct, comme une braise sous la cendre, une tension de tout le corps prêt à s'enflammer. » (p. 47)

 

 

Gastby le magnifique s'articule principalement autour d'une histoire d'amour que Nick découvrira par une confidence de Gastby à Jordan : lui et Daisy se sont autrefois aimés et visiblement jamais oubliés, malgré le mariage de celle-ci. Gastby va donc chercher à la revoir et la reconquérir, but principal et caché des somptueuses fêtes qu'il organise dans sa villa sur Long Island. Au cours de ces soirées se côtoient des personnalités atypiques, des centaines de personnes surexcitées, qui dansent jusqu'au petit matin sur les pelouses illuminées de Gastby. Celui-ci n’ayant jamais parlé de son histoire à un quelconque invité, de nombreuses rumeurs circulent sur son compte. Nous sommes en 1922, en pleine période de la Prohibition. La Prohibition est cette période de l'histoire américaine durant laquelle, entre 1920 et 1933, la vente et consommation d'alcool furent interdites et réprimées. Ainsi, le commerce parallèle d'alcool devint pour certain une source de fortune ; ces personnes furent appelées les bootleggers, et Gastby, du fait de l'impressionnante quantité d'alcool présente à ses soirées, est particulièrement soupçonné d'en être un ; selon quelques rumeurs plus farfelues il serait un meurtrier en fuite.

Le roman s'articule en deux « parties » pour le moins informelles, mais à peu près égales : sur un roman d'environ 210 pages, la première temps en fait 120 et la deuxième 90. La première partie, des chapitres 1 à 5, représente la période d'ascension de la gloire gastbyenne. Le héros y est au centre des attentions et des discussions : adulé de tous, qui cherchent à attirer son attention, il est en pleine possession de ses moyens et de ses pouvoirs. Cette confiance en lui que possède Gastby à ce moment-là du récit est représentée de manière symbolique par les lumières omniprésentes, partout où il désire en trouver. Le paroxysme de cet éclairage excessif se situe au début du chapitre 5 , notamment dans le passage suivant :

 

« En regagnant West Egg, cette nuit-là, à deux heures du matin, j'ai eu un instant de panique. J'ai cru que ma maison flambait. Une clarté irréelle inondait la pointe de la péninsule, embrasait les jardins, et projetait de petites lueurs d'incendie sur les fils électriques qui longent la route. J'ai compris, au dernier tournant, que ça venait de chez Gatsby. Sa demeure était illuminée de la cave à la tour de guet. J'ai tout d'abord pensé qu'il donnait une soirée, qu'elle s'était transformée en une vaste partie de "Main chaude" ou de "Promenons-nous-dans-le-bois", ce qui avait conduit à ouvrir toutes les pièces. Mais on n’entendait aucun bruit. Uniquement le vent dans les arbres, qui jouait avec les fils électriques, provoquant de petites baisses de courant, et la maison semblait clignoter des yeux dans les ténèbres. Mon taxi s'éloigna en cahotant et je vis Gatsby venir vers moi à travers sa pelouse.

– Votre maison ressemble à un pavillon de l'exposition universelle.
 
– Vraiment ?

Il la regarda, l'air rêveur. » (p. 111- 112)

 

Il faut noter, afin de bien saisir ce passage, qu'il intervient la veille du jour où Gatsby doit revoir Daisy pour la première fois depuis cinq ans, et que tant de lumière n'est que symbole de l'apogée de sa confiance en son amour et en la jeune femme.

À peine deux chapitres plus tard, le récit semble s'inverser pour s'engager, plus rapide sans doute que ne l'est le début, vers la chute tragique et violente qui attend les protagonistes. En seulement deux courts chapitres, le roman se glace et inverse sa course, de la gloire à la honte, de l'amour à la haine. Le début du drame qui représente tout l'intérêt tragique de Gatsby le magnifique commence donc en début de chapitre 7, par ces mots :

 

«  C'est au moment où la curiosité dont il était l'objet devenait la plus vive que Gatsby renonça, un certain samedi soir, à illuminer ses jardins — et sa carrière de Trimalcion prit fin aussi mystérieusement qu'elle avait commencé. »  (p. 149)

 

Juste après cet épisode, l'histoire semble s'intensifier pour Gatsby et les autres, autant dans le rythme de l'action que dans l'absolu de sa violence.



Une société à la fois critiquée et adulée

Gatsby le magnifique peut aussi être vu comme une critique ambivalente de la société de l'époque dans laquelle a évolué Fitzgerald.

Tout d'abord, il est important de souligner que Francis Scott Fitzgerald a toujours eu, depuis sa jeunesse, une sorte d'obsession pour le monde des riches. Né d'une famille aisée mais loin de l'aristocratie de la côte Est, il rêve dès son adolescence de s'élever socialement le plus possible, notamment grâce aux rencontres. Lorsqu'il entre à Princeton, l'occasion est rêvée. Déjà à l'époque, l'université américaine jouit d'une excellente réputation, mais plus encore, elle est vue comme l'université des enfants de très bonne famille, les enfants de tous les aristocrates et diplomates du pays s'y retrouvant. Là, Fitzgerald va principalement s'occuper à rencontrer du monde, se faire bien voir et se créer une personnalité mondaine, extravertie, séductrice. Il y rencontre l'héritière d'un riche industriel et tente même de la conquérir, mais elle refusera finalement de l'épouser.

De cette obsession et de cet idéal de vie naît grand nombre des personnages de Fitzgerald, dont bien sûr Gatsby. Ainsi on peut penser que Gatsby représente en quelque sorte pour Fitzgerald un double idéal. De nombreux indices et correspondances entre les vies de Gatsby et de Fitzgerald nous permettent de le penser.

Entre 1918 et 1921, Fiztgerald vit à Long Island, le lieu d'habitation des personnages de Gatsby le magnifique. Mais lorsqu'il y vit, contrairement à Gatsby, il est encore en tout début de carrière. Il ne possède aucune fortune, et surtout aucune relation, contrairement à ce qu'il a toujours voulu obtenir. Il est donc démuni et le fait que Gatsby soit si riche et si connu peut être en quelque sorte ce qu'il aurait voulu pour lui-même.

D'un point de vue familial, au moment du récit, Gatsby est seul. Il raconte aux quelques rares proches qui entendent une partie de sa vie qu'il est orphelin et que toute sa famille est morte. Fitzgerald lui-même a toujours eu des difficultés avec ses parents : son père en particulier devient, avec les années, une honte pour le jeune homme, tant Edward Fitzgerald possède une personnalité effacée et un manque de ténacité qui lui fait perdre toutes les choses qu'il possède. En partant pour Princeton et en s'émancipant, il a en quelque sorte cherché à effacer ses origines, pour pouvoir se reconstruire un avenir sur de nouvelles bases : sans doute ce qu'a réussi à faire Gatsby.

Le personnage de Gatsby raconte être allé à l'université d'Oxford durant quelques mois, une grande université mondiale donc. De son côté, Fitzgerald est allé à Princeton, mais est parti pour l'armée avant l'obtention de son diplôme.

Mais là où la correspondance en rêves de Fitzgerald et vie de Gatsby est la plus forte, c’est dans la relation avec la guerre. Dans le roman, le seul (ou presque) fait avéré à propos de Gatsby est qu'il s'est illustré durant la Première Guerre mondiale. Engagé, il a été mobilisé en Europe bien que très jeune et a connu la gloire au combat. Fitzgerald lui-même, en quittant Princeton en 1917, s'engage immédiatement comme sous-lieutenant et n'espère qu'une chose, revenir de la guerre en héros. En octobre 1918, il est envoyé à Long Island en vue d'une mobilisation imminente. Cependant, quelques semaines plus tard, il apprend la signature de l'armistice et c'est une déception colossale pour lui. Voyant son rêve s'écrouler, Fitzgerald regrettera toute sa vie cet épisode et en gardera un souvenir amer.

On peut donc voir que Fitzgerald a, en bien des points, réalisé les espoirs déçus de sa vie dans le personnage de Gatsby, même si au moment de l'écriture, il vit avec sa femme une vie d'insouciance et d'opulence sur la Côte d'Azur.

Cependant Fitzgerald, bien que trop souvent jugé hautain et obsédé par l'argent, l'alcool et la fête par ses contemporains, possédait une personnalité et une sensibilité bien trop complexes pour simplement aduler la société futile des années folles. Plus lucide qu'il n'y paraissait, il a toujours voulu esprimer dans ses romans l'ambiguïté de la réussite et de l'échec à travers ses personnages qui se pensaient au dessus de tout. Comme une manière de démontrer aux critiques qu'il était conscient de ses propres limites. On peut voir cela dans le fait que Gatsby, qui se croyait pourtant si bien parti, échoue tragiquement à la fin du roman tandis que d'autres s'en sortent, que le héros défaille et tombe. Gatsby échoue d'ailleurs principalement à cause de sa confiance en son argent et le pouvoir qu'il lui accorde : il pense que la richesse peut tout obtenir, même parfois les sentiments poussiéreux de Daisy, et le bonheur, bien sûr.

 

 « Ce qu'il attendait de Daisy ? Qu'elle aille trouver Tom et lui dise : « Je ne t'ai jamais aimé. » Rien de moins. Ayant ainsi, d'une seule phrase, réduit trois années de sa vie à néant, ils pourraient discuter des mesures à prendre. L'une d'elles étant qu'ils retourneraient à Louisville, dès que la rupture serait officielle, et qu'elle l'épouserait chez elle, dans sa maison d'enfance – comme si ils revenaient cinq ans en arrière.

– C'est bien ce qu'elle ne veut pas comprendre. Elle comprenait si bien autrefois ? Nous restions assis pendant des heures, et...

Il s'interrompit, et je le vis errer au milieu des débris qui jonchaient le sol : écorces de fruits, rubans piétinés, fleurs fanées.

J'ai risqué un conseil :

– Je ne lui en demanderais peut-être pas tant. On ne ressuscite pas le passé.

–  On ne ressuscite pas le passé ? répéta-t-il, comme s'il refusait d'y croire. Mais bien sûr qu'on le ressuscite !

Il regarda autour de lui avec une brusque violence, comme si le passé était là, tapi dans l'ombre de la maison, mais hors de portée.

–  Je ferais tout pour que les choses soient comme avant. Exactement comme avant.
Il secoua la tête avec force.

­  Elle verra !

Et il me parla longtemps du passé. J'ai eu le sentiment qu'il était en quête de quelque chose, une idée de lui-même peut-être, qui s'était égarée lorsqu'il avait aimé Daisy. Du jour où il l'avait aimée, sa vie n'avait plus été que désordre et confusion. » (p. 146-147)

 

Bien entendu, Gatsby n'est pas le seul personnage cachant une critique acerbe de la part de son créateur. Tous les personnages ont leurs vices et s'attirent de cette manière de nombreux problèmes. Sous les traits de Tom, il critique la violence des financiers des années 20, leur hargne à l'égard de tout ; sous les traits de Myrtle, il critique l'ambition sociale mal placée, conduisant à des désillusions parfois physiquement violentes. Et sans aucun doute, il critique dans chaque personnage évoluant temporairement dans les soirées de Gatsby la société futile qu'il a lui-même devant les yeux à l'époque de rédaction de l'oeuvre, cette génération héritière de l'expansion vers l'ouest et de l'industrialisation des villes, ces jeunes gens aveugles car trop exposés aux lumières crépitantes. Finalement, le seul personnage conservant ses chances dans Gatsby le magnifique malgré le dénouement terrible semble être Nick. C'est donc le personnage le plus commun et le plus modeste et cela nous en dit long sur le jugement de Fitzgerald.



Avis personnel

J'ai été passionnée par Gatsby le Magnifique. En le lisant une première fois, j'ai été charmée par l'écriture minutieuse et lyrique de Fitzgerald : par la description de ces lieux grandioses ou décharnés, par l'atmosphère qu'il réussit à mettre en chaque scène. Son style d'écriture m'a énormément fait visualiser le déroulement de l'histoire, j'ai eu tout le long en face des yeux les visages de Gatsby, Daisy, Tom, les belles voitures, les foules des soirées, les grandes maisons illuminées, les gazons verdoyants. C'est donc une première lecture qui m'a séduite plus qu'intellectuellement plu. Cependant, j'ai voulu relire le lire une seconde fois quelques mois après. C'est alors, en articulant ma lecture et mes recherches en parallèle, que j'ai découvert bien plus que ce qui apparaissait au premier abord. En découvrant la vie de Fitzgerald, son destin, j'ai été surprise de voir que tout devenait beaucoup plus clair, et que les pièces d'un véritable puzzle venaient s'assembler d'elles-mêmes. Voilà pourquoi j'ai notamment voulu axer la majorité de mon intervention sur la vie du romancier, peut-être pour faire découvrir un autre aspect de l'oeuvre, plus attrayant pour ceux qui auraient eu du mal avec son écriture.


Louise, 1ère année bibliothèques

Sources :
 

 

– http://rosannadelpiano.perso.sfr.fr/ONPA_Fitzgerald_html.htm

Pages wikipédia sur Francis Scott Fitzgerald, Génération perdue, Ernest Hemingway, Gertrude Stein, Lost Generation.

 

 

Francis Scott FITZGERALD sur LITTEXPRESS

 

 

fitzgerald-Absolution.jpg

 

 

 

 

 

 Articles de Lila et d'Emmanuelle sur « Premier mai » in Absolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les enfants du jazz

 

 

 

 

 

 

Articles de Marie et de Charlotte sur Les Enfants du jazz.

 

 

 

 

 

 

 

nouvelles-new-yorkaises.jpg

 

 

 

 

Article d'Elisa sur Nouvelles new-yorkaises (Fitzgerald, Miller, Charyn).

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les heureux et les damnés

 

 

 

 

Article de Laura sur Les Heureux et les Damnés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives