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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 07:00

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Frédérique DEGHELT
La grand-mère de Jade
Actes Sud, 2009

J'ai lu, 2011










 

 

 

 

 

L'auteur : Frédérique Deghelt

« Dame! Une biographie ça ne s'invente pas. Il faut y songer.
Journaliste ? Réalisatrice ? Mère? Amante ? Femme du monde?
Maîtresse du vent? Aventurière? Écrivain peut-être.
Je vais y penser pour la prochaine fois... »

                                   Biographie du site officiel.

 

Le roman

La grand-mère de Jade est un roman à double voix. Les voix de deux générations. Jeanne, la grand mère, et Jade, la petite-fille trentenaire qui a gardé son âme d'enfant face à sa "Mamoune". La structure de ce roman est binaire, les chapitres alternent le discours, les pensées de Jeanne et de Jade. Cela nous offre une double vision de chaque sujet évoqué, de situations similaires vécues différemment par les deux personnages principaux. Nous percevons l’histoire à travers le regard de deux générations bien distinctes, de deux femmes qui ne sont pas égales dans leurs expériences. Une a vécu sa vie et sent la mort toute proche, et l'autre est en train de construire sa vie. Trois thématiques se dégagent de La grand-mère de Jade, tout d’abord la découverte, ou plutôt la redécouverte de l’autre, le rapport à la littérature et enfin la vieillesse.

 

Découvrir l’autre comme on ne l’avait jamais connu.

On peut être proche de quelqu'un, l'aimer de tout son cœur, le connaître depuis sa plus tendre enfance et un jour on découvrir qu'on ne connaissait pas tout à fait cette personne. Certains  ont des secrets, comme des vies soigneusement cachées. En fait, ce que nous découvrons n'est pas un mensonge, pas une traîtrise, mais plutôt une autre facette de leur personnalité. Ainsi, une mère, aux yeux de sa fille, n’apparaît pas forcément comme une femme, qui a été jeune, qui a eu une autre vie que celle de la maternité. Ce rôle de mère prend le dessus, et efface aux yeux de sa progéniture sa nature de femme. Un peu comme si nous étions cantonnés à « un rôle social » au sein de notre famille.

 

Ainsi, Jade, avant de vivre avec sa grand-mère la voit comme telle. Avec son tablier, préparant de délicieux mets pour toute une tablée de convives. Mais cette image est bouleversée par un événement : « Elle connaissait sa Mamoune depuis toujours et elles vivaient ensemble depuis maintenant une semaine. Mais ce jour-là Jade rencontra Jeanne. ». On note cette opposition entre « Mamoune » et « Jeanne ». La première est la grand-mère aimée et aimante contre laquelle Jade se blottit, alors que la seconde est la femme hors de son rôle de grand-mère, celle dont Jade ne connaît encore rien. « Jade croyait pourtant l'avoir observée mieux que quiconque […]. Elle pensait tout connaître […]. Elle se rendait compte du gouffre qui la séparait de cette femme-là ». Au fil des pages, la vieille dame et la jeune trentenaire se redécouvrent. Elles sortent de leur rapport grand-mère/petite-fille. Jade se rend compte qu’elle ne voyait pas sa grand-mère comme une femme à proprement parler. Elle le réalise peu à peu, et se retrouve confuse lorsque Mamoune lui demande de l’accompagner dans une boutique de lingerie. Confuse non pas à cause de la requête, mais du fait qu’elle n’ait pas pensé à le proposer à sa grand-mère : « Jade avait été prise d’une honte soudaine de ne pas avoir pensé à le lui proposer elle-même ». « Elle avait enfermé Mamoune dans une image maternelle ; une icone de tendresse, douce et sans passion ». Il en est de même pour Mamoune. En effet, celle-ci découvre sa petite-fille dans un autre rôle : celle d’une jeune femme journaliste, puis celle d’une écrivaine qui se bat contre les refus des éditeurs. Ce livre parle en grande partie de cette redécouverte de l’autre. Les deux personnages principaux se connaissent par cœur, mais dans les rôles familiaux qu’elles occupent. C’est ainsi  que Jeanne devient la conseillère de Jade après la lecture de son manuscrit. Jeanne insiste sur le fait qu’elle désire être une lectrice objective de l’œuvre de Jade. Toutes deux anticipent l’autre sous un regard différent, un œil neuf.

 

Le rapport à la littérature

Jeanne, « Mamoune », est une grand mère qui se révèle être une femme de lettres, alors qu'elle n'est qu'une simple « femme de la ferme ». Jeanne a caché sa passion pour les livres durant toute son existence. Elle l'a même cachée à son Jean bien-aimé, l'homme de sa vie. Jeanne a honte de parler de cette activité de lecture, elle avoue même à Jade que « les livres furent [s]es amants et avec eux [elle] a trompé [s]on grand-père ». Elle compare la lecture à un adultère, donc à une faute grave. En effet, au fil du livre nous est montré le fait que la lecture dans le monde paysan et ouvrier était signe de fainéantise, et encore plus mal vu lorsqu’il s’agissait d’une femme lectrice : « En ouvrant les livres, j’ai choisi la pire chose qu’une femme de mon milieu puisse faire ». Jeanne n’a cessé de trouver des stratagèmes pour assouvir sa passion de la lecture de grands chefs-d’œuvres tout en restant cachée. Ainsi, elle gardait toujours près d’elle sa Bible (qui n’avait de biblique que l’apparence, sa reliure en cuir, puisqu’elle glissait à l’intérieur une œuvre de Joyce ou de Victor Hugo). En apprenant que sa petite-fille a écrit un manuscrit, Mamoune va tenter de mettre à profit tout ce qu’elle a appris grâce à des décennies de lectures cachées pour faire une critique juste du manuscrit de Jade.

Jade, elle, a une vision beaucoup plus moderne. C’est pour cela qu’elle ne comprend pas pourquoi sa grand-mère s’est cachée toutes ces années. Pour commencer, elle est journaliste, plus précisément pigiste. Ce métier ne la passionne pas tant que cela. Elle se voit refuser des articles de fond qu’elle propose, et se retrouve cantonnée à réaliser des textes pour la presse féminine. Elle a tout de même tenté d’écrire un livre, mais elle n’a essuyé que des refus de la part des éditeurs, sans explication et sans savoir ce qu’il lui fallait améliorer, conserver ou supprimer. Grâce à l’aide de Mamoune et de la « lecture annotée » que celui-ci a faite du manuscrit de sa petite fille, Jade reprend goût à l’écriture de son manuscrit et se jette corps et âme dans sa modification.

 

La vieillesse

Le spectre de la vieillesse est omniprésent. Mais tout comme pour le rapport à la littérature, la perception de la vieillesse est double, exprimée de deux manières différentes.

Il y a tout d'abord la vieillesse du point de vue de Jeanne. C'est une vieillesse vécue, au présent, directe. Et la vieillesse exprimée et ressentie par Jade. Ici il s'agit d'une vieillesse observée, vécue indirectement, au travers de Mamoune qui partage désormais son quotidien. Dans les deux esprits, dont la différence d'âge est de cinquante ans, il y a une véritable prise de conscience de la présence de la vieillesse. Jeanne se rend compte qu'elle est bel et bien une vieille dame dès les premières pages, et cette prise de conscience se fait à la suite de son évanouissement : « les tantes de Jade refusaient d'attendre et de considérer que cette faiblesse n'était que passagère ». Jade sait sa grand-mère faible. Elle s’en rend d’autant plus compte lorsque Mamoune se retrouve paralysée dans son bain et l’appelle au secours. Mamoune se considère comme un poids sur les épaules de sa petite-fille. Elle se culpabilise de devoir imposer « [sa] vieille carcasse » à autrui. Jeanne est lucide, elle ne perd pas la tête. Et c’est d’autant plus dur qu’elle se rend bien compte que son corps ne l’écoute parfois plus, que sa mémoire lui fait défaut. Le fait d’en être consciente est surement ce qu’il y a de plus douloureux : « J'ai si peur de ne plus me souvenir et d'être incapable de m'occuper de ma petite existence ». Elle se voit immuablement avancer vers une mort naturelle, enveloppée dans son corps vieillissant : « Je suis incorrigiblement vieille ». L’image de corps vieillissant est aussi présente. Dans les derniers chapitres du livre est abordé un sujet plutôt tabou, qui est la sexualité des personnes âgées : « Que faisait-on de son corps à 80 ans quand on était amoureuse d’un homme qui avait le même âge ? ». Mais ce sujet est juste mentionné, à peine effleuré par l’auteur. Il s’agit d’une simple réflexion faite par Jeanne et qui nous amène à nous poser nous aussi la question.

 

Ce livre nous amène à repenser tout ce que l’on savait sur l’autre qui partage notre vie. À profiter de notre entourage, à le découvrir plus, en dépassant le rôle « familial » que l’on a et que l’on prête à chaque membre de notre famille. Les regrets ne sont jamais loin...


Venezia Vanden Bil, AS Bib.

 

 

 


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commentaires

Avis de lecture 24/02/2013 21:40

Hé bien je reste admiratif de l'article que tu as écris. Bravo ! Pour ma part j'ai bien aimé ce roman, l'écriture est très agréable. La chute surprend mais reste néanmoins savoureuse.

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