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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 07:00

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Georges BATAILLE
Ma mère
Jean-Jacques Pauvert, 1966, rééd. 2004
Éditions 10/18,
« Domaine français », 1973, rééd. 2004



 

 

 

 

 

 

 

georges-bataille.jpgSur l'auteur

Georges Bataille est né à Billom dans le Puy-de-Dôme en 1897 et mort à Paris en 1962. Sa vie se confond avec la recherche de la vérité qui serait le dépassement de toute vérité. De 1925 jusqu'à sa mort, il connaît tous les mouvements intellectuels et politiques, littéraires et philosophiques de son temps. Son oeuvre fait voler en éclats les divisions traditionnelles entre philosophie, poésie, roman, méditation religieuse et comporte des essais, des poèmes, des romans parmi lesquels Histoire de l'œil (1928), L'Expérience intérieure (1943), Le Coupable (1944), Sur Nietzsche (1949), La Haine de la poésie (1947), La Part maudite (1949), Le Bleu du ciel (1957), L'Ėrotisme (1957), Le Procès de Gilles de Rais (1959), Les Larmes d'Ėros (1961), Ma mère (publication posthume en 1966).



Sur le texte

Ma mère est la suite et le prolongement de Madame Edwarda, texte lui-même inséré dans un série de quatre écrits disposés comme suit : Madame Edwarda, Divinus Deus, Ma mère, Paradoxe sur l'Ėrotisme. Ma mère est une publication posthume de Bataille. Le titre, selon l'éditeur, n'est pas certain et les pages 119 à 126 sont un résumé du texte de l'édition originale marquée par une impression fidèle de Jean-Jacques Pauvert des passages les moins lisibles du livre.

Ce court roman est le récit de l'initiation à la perversion de Pierre par sa mère à l'âge de dix-sept ans. Le livre révèle un mélange entre orgie, débauche, angoisse et respect de Pierre envers sa mère jusqu'à la mort, état connoté par Bataille comme clef de voûte de l'érotisme, état érotique qui est lui-même une forme d'universalisme des rapports humains.

À noter  la couverture de Hans Bellmer

Les titres des chapitres sont écrits sous forme de fragments et seront retranscrits fidèlement.



Georges Bataille agit sur le lecteur comme un serpent à deux têtes qui rampe autour d'une pierre brûlante pour appeler une pluie de boue jusqu'à l'insoutenable. Bataille hallucine le réel pour perdre le lecteur dans la souveraineté de la nuit où se juche la compréhension chaotique du monde. L'écriture prend la forme d'images physiques qui lèvent le voile sur les valeurs établies ornant de la lave dans la commissure des lèvres d'un prêtre et qui, lentement, pendrait du haut d'un échafaud pour s'écraser sur la chair à vif d'une clocharde omnisciente. On parle de littérature de la transgression. Le système de l'érotisme est l'élément central de l'oeuvre de Bataille et va à l'encontre de la totalité hégélienne par une totalité des particularités contraignant l'individu, lors de son désir de totalité, à dépasser celle-ci même excessivement. Chez Bataille, politique, art, érotisme se traitent et s'écrivent entre l'infini et la finitude.

 « LA VIEILLESSE RENOUVELLE LA TERREUR A L'INFINI. ELLE RAMENE L'ETRE SANS FINIR AU COMMENCEMENT. LE COMMENCEMENT QU'AU BORD DE LA TOMBE J'ENTREVOIS EST LE PORC QU'EN MOI LA MORT NI L'INSULTE NE PEUVENT TUER. LA TERREUR AU BORD DE LA TOMBE EST DIVINE ET JE M'ENFONCE DANS LA TERREUR DONT JE SUIS L'ENFANT. »

Dès la première page, l'ombre de la mère de Pierre plane, c'est elle qui réveille son fils de sa torpeur nocturne, ce même réveil est également celui de l'initiation à la sexualité. Le réveil possède d'emblée la double fonction de réveiller l'enfant de son sommeil mais aussi celui de réveiller l'homme qui sommeille dans cet enfant. Georges Bataille laisse entrevoir une ambiguïté sous- entendue entre Pierre et sa mère mêlant soins maternels et hypothèse sexuelle.

Pierre déteste son père, son alcoolisme et la brutalité qu'il fait subir à sa mère. Ce dernier meurt en 1906, Pierre a dix-sept ans et cette mort est l'élément déclencheur de la relation particulière qui va s'installer entre sa mère et lui : « J'ai l'air assez jeune pour te faire honneur, me dit-elle. Mais tu es si bel homme qu'on te prendrait pour mon amant. Je ris comme elle riait mais je restai soufflé. »

Le rire au sens de Bataille est à entendre comme la clef du fond des mondes. Le rire est un moment suspendu dans le temps où les individus se séparent de la parole pour exprimer une émotion et signifier une sorte de « hors le monde ». Ici, c'est l'acte préparatoire à ce qui ne va pas pouvoir être exprimé, l'inceste : « Je t'emmène demain soir mon bel amant ! Là-dessus, elle rit ». Joie de la transgression, immanence de l'exploration de l'enfer dans l'amour.

Les obsèques du père de Pierre vont rapprocher charnellement le fils de sa mère à travers la consolation de cette dernière. Dans la tristesse et la malheur, l'hypothèse de la débauche, de l'aise dans la fange, de la déviance ne quitte pas l'esprit de la mère dans un « rire graveleux » et aura pour effet de rendre Pierre « fêlé ». Le jeune homme se retrouve sujet à un état chaotique face à l'état de déchéance de sa mère, une colère désespérée qui s'exprime ainsi : « J'étais écartelé, je perdais la tête ». Pierre pensait trouver la vie en perdant son père, or il a le sentiment d'être au bord d'un gouffre morbide. Cet état renvoie directement à l'intitulé du chapitre, la dégénérescence de Pierre est celle de Bataille, l'écrivain tombe dans sa prose comme Pierre plonge dans l'auto-destruction de sa mère. Le dégoût est ici ce qu'il y a de plus vivant, un balancier condamné à errer dans une mystique athée où la blessure de la mère est un psaume fulgurant et vital.

 « DIEU est l'horreur en moi de ce qui fut, de ce qui est et de ce qui sera si TERRIBLE qu'à tout prix je devrais nier et crier à toute force que je nie que cela fut, que cela est ou que cela sera, mais je mentirais. »

Pierre est alité, il feint la maladie pour solliciter la bienveillance de sa mère sans l'obtenir totalement. Néanmoins l'embrassade qu'il obtient dévoile le décolleté de la femme, la tenue de veuve de sa mère est l'apparat tout droit issu d'un fantasme et dans une sorte de commun accord la mère prononce ces mots : « Je devine tes pensées (...) je ne me cacherai de rien devant toi ». La mère tend un piège à son fils en sollicitant son innocence pour assouvir ses désirs. La vénération de Pierre pour sa mère est utilisée par celle-ci dans le but non-conscient de dépasser l'amour maternel sans le différencier de l'amour charnel ; ce serait pour ici pour Bataille une continuité, un prolongement : « J'ignorais quand elle sortit le piège infernal qu'elle m'avait tendu. Je ne le compris que bien plus tard ». « Corruption » et « terreur » sont drainés du fond de l'âme de Pierre où l'amour symbolise l'éclatement du corps humain au somment de l'abîme divin.

Au milieu de la nuit, la mère réveille son fils et entame un tension érotisée : « Viens dans la chambre. Obéis-moi. Si tu manque de pitié pour toi-même je te demande d'en avoir pour deux ». La domination autoritaire de la mère sur son fils se prolongeant dans la potentialité d'un rapport sexuel est clairement envisageable.

 «  Dans la solitude où j'entrai, les mesures de ce monde, si elles subsistent, c'est pour maintenir en nous un sentiment vertigineux de démesure : cette solitude, c'est DIEU .»

Une relation entre déchéance et lâcheté réunis sous la coupe d'une complicité malsaine s'installe entre Pierre et sa mère. Le jeune homme subit sa « fierté » de vénérer sa mère et les deux personnages sont atterrés par l'apprentissage de la connaissance d'un bonheur sexuel inassouvi entre eux, ce bonheur est « l'étreinte du malheur ». Pierre voit en la personne de sa mère un rapprochement avec Dieu grâce au péché, dans l'inavouable transgression du désir incestueux. Ce sentiment-là prend forme lorsque Pierre regarde en cachette les photographies de sa mère nue, le jeune homme va accepter cette fierté malsaine pour entrer dans un amour « démentiel ».

 « LE RIRE EST PLUS DIVIN, ET MEME IL EST PLUS INSAISISSABLE QUE LES LARMES. »

Le personnage de Réa apparaît et devient un élément central du récit. C'est une amie de la mère de Pierre qui va fasciner le fils, l'enfiévrer mais sous un jour sombre, nauséeux, comateux, infini. Réa est l'incarnation de la Chair, de l'Inconnu, de la naissance : « Réa m'attirant d'avance (...) je la voyais au premier matin se dénudant ». Bataille laisse supposer au lecteur l'onanisme de Pierre : « J'étais déjà si dévoyé que j'inventais les scènes les plus précises afin de me troubler sensuellement, de mieux patauger dans ma honte ». L'érotisme est indissociable de la douleur sinon elle en est le degré zéro tant physiquement que psychiquement. Le désir de souffrir se confond dans le Plaisir et se doit doit d'être vécu comme « expérience intérieure »  sous le prisme d'une totale cognitivité.

Pierre et Réa se rencontrent sous l'oeil de la mère. Commence alors une dérive à trois personnages, d'abord dans un restaurant où la mère de Pierre se délecte d'une joie de vivre dérangeante pour appréhender avec détour ses envies : « Je suis heureuse de ne plus être malheureuse, j'ai des caprices inavouables et je suis trop heureuse de te les avouer ». Le paradoxe chez Bataille est partout et montre une écriture qui cherche une issue, une solution.

« Je suis ta chienne, je suis sale, je suis en chaleur ». Les mots prononcés par la mère choquent l'enfant-Pierre jusqu'à l'insoutenable et ses larmes coulent dans un double sens, celui du choc face aux mots crus de sa mère et le choc qu'il éprouve lorsqu'ils les reçoit : « Oui Maman, c'est trop beau ! C'est trop beau ! C'est affreux ». Dans cet état de perdition, Pierre cède à Réa pour assouvir l'excitation sexuelle provoquée par sa mère qu'il ne peut réaliser avec elle. Bataille décrit l'acte dans une prose qu'il incarne jusqu'au sang : « Le derrière de Réa offert à ma jeune virilité (...) ce qu'elle avait en moi était le temple du fou rire en même temps elle servait d'emblème ou de dimension funèbre, à la chasse d'eau ». Beauté mystique et oedipisme morbide drapent le sexe de Bataille. Toujours le rire distancié et besogneux : « du désir hideux, du risible baiser ». L'union entre Pierre et Réa est vue comme une forme d'extase agonisée, d'orgasme continuel proche de l'état de la mort le plus semblable à l'état humain lors des derniers souffles durant l'écrasement de la terre contre le ciel : « (...) des spasmes dont je tremblais, qui me donnait la volupté, j'allai mourir ».

Le couple rejoint la mère de Pierre pour célébrer cette complicité et le complexe d'oedipe bataillien est grimaçant pour le lecteur. Dans une orgie d'alcool, Pierre avoue à sa mère la haine qu'il éprouve à l'égard de son père, son sentiment d'être né d'un viol. L'éducation sexuelle de Pierre est pour sa mère l'acte de son rachat qui ferait office de renaissance pour son fils. Quant à Pierre et Réa, ils s'enfoncent dans une tourbe rancunière et nocturne par le chemin du sexe : « J'avais passé ma rage sur elle [...] ma langue redoublait de chiennerie [...] ».

 « Cet éclat renversant du ciel est celui de la mort elle-même. Ma tête tourne dans le ciel. Jamais la tête ne tourne mieux que dans sa mort ».

« Étais-je amoureux de ma mère ? J'ai adoré ma mère, je ne l'ai pas aimée ». Le rapport sexuel entre Pierre et sa mère ne sera jamais physique, il est d'ailleurs décrit par Bataille de cette façon : « il est vrai qu'à deux reprises au moins nous avons laissé le délire nous lier plus profondément et d'une manière plus indéfendable que l'union charnelle n'aurait pu le faire. » L'attirance partagée qui ronge les personnages, cette « folle sensualité » est vécue dans l'inassouvissement même de cette attirance. Le non-passage à l'acte est, pour l'auteur, le stade ultime de l'érotisation des rapports humains dans une chasteté tourmentée. Ici, la mère est enveloppée par son fils d'un respect quasi biblique qui la sanctifie. Ce partage est alors lui-même une partie de l'union érotique dans le tabou : « Si nous avions traduit ce tremblement de notre démence dans la misère d'un accouplement, nos yeux auraient cessé leur jeux cruels [...] nous aurions perdu la pureté de notre impossible. »

Pierre considère sa mère comme sa passion inégalable face à ses autres amours, à savoir Hansi ; elle lui adresse une lettre où elle explique son comportement maternel fait d'amour immodéré, inconcevable et déraisonné. On apprend que la mère est partie avec Réa et lui « laisse » Hansi, une fille auparavant rencontrée qui sera « l'inconnue » pour Pierre.

Hansi est une offrande, un cadeau légué par la mère de Pierre qui saura dominer son fils et ainsi continuer l'entreprise d'éducation sexuelle. Le sado-masochisme entre réellement dans l'histoire : « J'aurais voulu qu'elle se moquât toujours de moi, qu'elle fît toujours de moi ce que je voulais dans un livre pornographique, un esclave jouissant de ce corps, jouissant de son esclavage. » L'amour de Pierre sera inévitable car Hansi possède la connaissance du penchant auto-destructeur de Pierre par le biais de sa mère.

L'incarnation de l'Antéchrist nietzschéen se trouve dans la personne de Pierre sous la plume de Bataille. L'auteur détruit les valeurs établies par l'Église régissant les désirs individuels, la Terre est un champ de ruines où chaque personne craint ses propres limites tout en cherchant à les dépasser : « J'avais dans le temps de ma piété médité sur le Christ en croix sur l'immondice de ses plaies. » Pierre explore une palette de noir des comportements humains dans la profondeur de l'abîme du désir pour y trouver une forme de bonheur échappant à une atomisation de son individualité.

Loulou apparaît pour clore le livre dans un triptyque érotique, orgiaque et vertigineux. Suit la note de l'éditeur qui synthétise la prose de Bataille anarchique et confuse.

Hansi et Loulou s'endorment tandis que Pierre se réveille ; l'on apprend que la mère a entraîné Hansi dans des débauches collectives avec Loulou et qu'elle souhaite recommencer avec son fils. Le dernier paragraphe donne au lecteur l'impression de se sentir au bord d'un gouffre ayant déjà englouti cinq mondes. La mère de Pierre est donc arrivée à ses fins pour aller jusqu'à la mort, comme un hommage filial : « laisse-moi vaciller avec toi dans cette joie qui est la certitude d'un abîme plus entier [...] à ce moment, je partirai et jamais tu ne reverras celle qui t'attendit pour ne te donner que son dernier souffle. Ah serre les dents mon fils, tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon poignet ».

Ma mère sort de la tête de Georges Bataille comme un jet intellectualisé où l'on retrouve l'influence de Sade, Nietszche, voire Stirner qui aurait couché avec Thérèse d'Avila sur un matelas d'yeux grouillants sans la bénédiction d'André Breton. Chez Bataille, l'idée du renversement, de l'ironie et du rire tragique de Zarathoustra contribuent à rendre l'innocence du crime. Tous les personnages de Ma mère s'engouffrent dans la recherche d'intensité pour trouver une voix capable de détruire l'Ordre. Bataille délire le monde pour le contester et le renverser, c'est ici que l'on trouve son projet politique dans sa littérature.


Julien Ladegaillerie, AS éd.-lib.

 

 

Georges BATAILLE sur LITTEXPRESS

 

 

« Bataille et Mishima » : article de Marie-Fanny et Antoine.

 

 

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