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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 07:00

Georges Perec Quel petit velo


 

 

 

 

 

 


Georges PEREC
Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?
Denoël, 1966
Folio, 1982
 


 

 

 

 

 

 

 

 






« De temps à autre, il est bon qu’un poète, que n’effraie pas l’air raréfié des cimes, ose s’élever au-dessus du vulgaire pour, dans un souffle épique, exalter notre aujourd’hui. Car ne nous y trompons pas : ces courageux jeunes gens qui, au plus fort de la guerre, ont tout tenté (en vain, hélas !) pour éviter l’enfer algérien à un jeune militaire qui criait grâce, ce sont les vrais successeurs d’Ajax et d’Achille, d’Hercule et de Télémaque, des Argonautes, des Trois Mousquetaires et même du Capitaine Nemo, de Saint-Exupéry, de Teilhard de Chardin… Quant aux lecteurs que les vertus de l’épopée laissent insensibles, ils trouveront dans ce petit livre suffisamment de digressions et parenthèses pour y glaner leur plaisir, et en particulier une recette de riz aux olives qui devrait satisfaire les plus difficiles. »
 

C’est par ce texte, publié comme quatrième de couverture pour l’édition Folio,  que Perec résume lui-même Quel petit vélo… Ce petit livre d’une centaine de pages est le deuxième publié par l’auteur. À sa sortie, il fait scandale tant par son histoire que par sa rédaction. Il s’agit des péripéties que traversent trois amis pour faire réformer un autre soldat (dont le nom change tout au long du livre), et lui éviter ainsi de participer à la guerre d’Algérie. De plus, on reproche à Perec d’avoir fait un livre divertissant, amusant, sans réelle visée littéraire.
 

 
Biographie


Georges Perec est né le 7 mars 1936 et mort le 3 mars 1982. Ses parents sont tous deux des Juifs polonais immigrés en France dans les années 1920. Icek, son père, s’engage comme volontaire dans l’armée en 1939. Blessé au ventre, il décède de ses blessures l’année qui suit. Sa mère, souhaitant le mettre en sécurité, le confie à un convoi de la Croix-Rouge qui l’envoie en zone libre. Son oncle et sa tante l’élèvent à Villard-de-Lans. Sa mère est déportée à Auschwitz le 11 février 1943, date à laquelle est déclarée sa mort officielle, puisqu’elle n’a pas été retrouvée à la libération des camps. Cette disparition est pourrait-on dire, le point d’origine de Perec. Toute sa vie, il sera hanté par la disparition de manière générale ; en témoigne le célèbre roman sans « e » intitulé La Disparition, tout autant que la fin déceptive de Quel petit vélo… qui laisse le lecteur sans nouvelle de Kara… disparu dans une gare. Son œuvre est partiellement autobiographique ;  W ou le souvenir d’enfance est ainsi une plongée dans le passé violent par lequel débute la vie de l’orphelin, un effort pour lutter contre le fait qu’il « n’a pas de souvenirs », mais c’est aussi le quotidien dans ce qu’il a de plus banal que Perec chercher à préserver (voir  Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, dans lequel il décrit une place du sixième arrondissement de Paris).
 
 

Contexte

Pour étudier Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, il faut comprendre le point de vue de Perec sur l’armée et la guerre en général. Du 7 janvier 1958 au 10 décembre 1960, il effectue son service militaire, au moment où la guerre bat son plein. Il est principalement affecté comme chasseur-parachutiste à Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques ; son père étant mort pour la France, il est exempté d’aller combattre en Algérie.  Dans Je me souviens, qui consiste en un recueil de bribes numérotées, on peut trouver quelques références à son pacifisme (« N°243 : Je me souviens des 121 », en référence au Manifeste des 121, texte rédigé par des intellectuels en 1960 et dénonçant la politique menée par le Général de Gaulle). Certaines bribes montrent aussi à quel point la guerre d’Algérie a marqué l’auteur, même s’il a longtemps cherché à faire croire le contraire, comme par exemple le n°250, « Je me souviens de l’attentat du Petit-Clamart », attentat commis contre le Général de Gaulle le 22 août 1962, soit cinq mois après la signature des accords d’Evian entérinant le cessez-le-feu en territoire algérien. N’ayant pas participé à la guerre, Perec ne se sent pas touché personnellement, mais est affecté de façon générale, par ce qu’elle véhicule comme violences et désastres humains.
 

 
L’écriture : un nouveau pacte de lecture
 
La dimension ludique de Quel petit vélo… est évidente. L’écriture semble gratuite, sans autre visée que le divertissement des uns et des autres. Dans une telle configuration, ce n’est pas l’intrigue qui maintient la curiosité du lecteur, c’est essentiellement le style qui doit être vif, alerte et varié, de façon à ne jamais lasser. Ce goût du jeu est issu de la plus pure tradition de l’OuLiPo, l’Ouvroir de Littérature Potentielle, fondé en 1960 par Raymond Queneau notamment. Pour l’OuLiPo, toute production littéraire est gouvernée par des contraintes. Ici, Perec s’est imposé d’utiliser le plus de formes possible, que l’on retrouve sous forme d’un index (inachevé) à la fin de l’œuvre. Ce type d’écriture en agace plus d’un, dans la mesure où le lecteur peut avoir l’impression d’être mystifié, trompé. Il s’attend à un récit et on lui propose un jeu gratuit, un canular qu’il juge d’autant moins drôle qu’il se sent piégé, floué dans son désir de connaître les tenants et les aboutissants d’une intrigue qui ne se noue pas, qu’on lui fait indéfiniment attendre et dont on bâcle les épisodes les plus dramatiques, alors qu’on répète à n’en plus finir des éléments insignifiants. Pour apprécier ce type de texte, il faut accepter un autre pacte de lecture : il ne s’agit plus de se laisser mener par le bout du nez, mais de rivaliser d’intelligence et de subtilité avec un auteur facétieux. Mais paradoxalement, ce jeu du « chat et de la souris » instaure un lien nouveau entre lecteur et auteur, qui n’est pas sans rappeler ce qui fonde l’amitié. En effet, dans le cadre d’une lecture traditionnelle, le lecteur est une entité plus ou moins passive, plus ou moins méprisée par un auteur qui le mène où il veut : la soumission du lecteur n’est pas négociable.

Cette accumulation de figures fait qu’on finit par ne plus savoir où est l’essentiel, dans le texte même ou dans les parenthèses, on ne peut pas identifier qui est le personnage principal, de Kara…, Henri Pollak ou le narrateur, George Perec. De plus, le titre est complètement trompeur, puisque si l’on entend parler à longueur de texte de ce fameux vélo à guidon chromé, cette utilisation ne sera jamais expliquée, et Perec se servira de cela pour se moquer du lecteur jusqu’à la fin !

 

« Qu’est-ce que, donc, avait-il vu, le Pollak Henri, dans la cour de la caserne ? Un petit vélo à guidon chromé ? Non, pas du tout, vous n’y êtes pas ! »
 
 


L’index
 
L’index reprend toutes les figures de style que Perec a incluses dans l’ouvrage, qu’elles existent réellement ou non, qu’il ait souhaité les rédiger ou non : dès le début, l’auteur dit qu’il « croit avoir identifié des fleurs de rhétorique ». Parmi ces figures, on en retrouve quelques-unes de plus courantes de la langue française, comme l’alexandrin (« Ils cherchèrent un hôtel et n’en trouvèrent pas. »), l’hyperbole ou l’euphémisme : « V’là qu’on s’était mis en frais pour des clopinettes, parguienne, qu’on s’était mis en frais pour rien », l’euphémisme portant sur « parguienne », qui est une altération du juron « Par Dieu ». On y trouve aussi des figures rares au nom compliqué, comme l’épanadiplose, qui consiste en la reprise, à la fin d'une proposition, du même mot que celui situé en début d'une proposition précédente. Cependant, cette figure, comme d’autres, est citée mais n’est pas répertoriée dans le texte. Il s’agit alors pour le lecteur de mener une véritable chasse au trésor pour retrouver dans le texte la phrase contenant cette tournure. On trouve aussi des traits d’humour typiques de Perec : ainsi, on peut lire « Helvétisme, y’en a pas. » suivi de « Hispanisme, y’en a plus non plus. ». Finalement, cet index n’est pas un index comme ceux que l’on trouve classiquement : il s’agit d’une véritable entité du roman, une sorte d’épilogue dans laquelle Perec pose les dernières notes de son humour. Son ultime signature se retrouve dans le fait qu’il ait arrêté l’écriture de cet index à la lettre P… comme Perec.
 
 

Avis personnel
 
Il s’agit du tout premier roman de Georges Perec que je lis, et ce fut un véritable coup de cœur. J’ai commencé à le lire avec un peu d’appréhension, par rapport au style d’écriture de l’auteur… mais je suis vite tombée dedans. C’est un vrai plaisir de suivre les expérimentations de Perec, de chercher à comprendre ce qui est sous-entendu, voire sous-sous-entendu.

 

Aurore D., 2e année bib-méd.-pat.

 

 

Georges PEREC sur LITTEXPRESS





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