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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 19:30





















Georges PEREC
Un homme qui dort

Denoël, coll. « Les Lettres Nouvelles » , 1969
rééd. Gallimard, coll. « Folio », 1990











« Ce n'est plus la fascination, mais le "refus" des choses, le refus du monde. (...) Ce n'est pas du tout l'impossibilité de communiquer ; ce n'est pas du tout métaphysique. C'est vraiment l'histoire de quelqu'un qui, un jour, a envie de dire : "Foutez-moi la paix ! Laissez-moi tranquille", qui ne passe pas un examen, et qui traîne pendant deux ans. »
Entretien avec Jean Duvignaud



« Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus.(…) Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre. »
   
Triste constat pour ce jeune homme qui se rend compte un beau matin de l’absurdité de la vie ! En effet, c’est un jour ordinaire, dans une chambre ordinaire, que la vie d’un jeune étudiant, jusque là ordinaire, va être bouleversée, presque annulée. Ce matin-là, le jeune homme (qui, n’étant pas nommé, sera désigné par « le personnage »), se lève, se lave, s’habille, prépare du café, allume une cigarette, et découvre, rongé par un « malaise insidieux », qu’il ne sait pas vivre, qu’il ne saura jamais et que tout ce qui, jusqu’ici, a fait de lui un homme, n’est qu’illusion. Il n’a tout simplement plus envie. Il est arrivé. Le réconfort du sentiment commun et nécessaire d’adhésion et d’appartenance au monde ne vibre plus en lui.  Commence alors une véritable tentative de déconditionnement du réel. Un objectif : atteindre l’indifférence totale. Pour cela, le personnage va s’employer à supprimer toute interprétation du monde, toute émotion, souvenir, projet. Il va apprendre la neutralité, la solitude et l’immobilité.
   
Mais comment Perec a-t-il eu cette idée ?  Après la lecture de quelques pages, on devine une intertextualité évidente, à commencer par le titre, sûrement emprunté aux premières lignes de l’œuvre Du côté de chez Swann, de Proust : « Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. ». Les nombreuses citations ou simples allusions permettent également de tisser des liens avec des auteurs comme Apollinaire, Joyce, Dante, Saint Exupéry, et bien d’autres. Mais d’un point de vue plus thématique, ce personnage totalement étranger au monde nous renvoie évidemment à Kafka, avec Le Procès, ouLa Métamorphose, ou plus encore à Méditations sur le péché, la souffrance et le vrai chemin, d’où est tiré l’épigraphe. On pense également à Camus avec L’Etranger ou Sartre avec La Nausée. Mais ce que revendique Perec c’est une inspiration beaucoup moins manifeste :
Bartleby le scribe, de Melville, paru en 1853, dont le personnage est véritablement la figure du renoncement, du détachement, et du repli. Perec qui, en 1965, dans un entretien publié dans Les Lettres Françaises définit son style comme de « l’art citationnel », affirme publiquement la même année vouloir procéder à une réécriture de Bartleby. Ainsi, le thème du détachement mais aussi celui de la solitude urbaine peuvent nous paraître moins opaques. Toutes ces références littéraires constituent la nourriture de l’écrivain qui crée son identité artistique par un héritage littéraire. (Son intégration à l’Oulipo participera également de l’originalité de ses écrits, toujours enrichis par la contrainte et l’expérimentation.)
   
A l’image de l’auteur et de son goût pour l’inventaire, le personnage va procéder à un recensement systématique du monde environnant, qui n’est pas sans rappeler le Nouveau Roman, et qui semble traduire une vision totalisante de la société. Refusant le monde et l’humanité, ce personnage refuse également toute hiérarchie de valeur. Parallèlement à Perec, le personnage s’oppose à une norme, au tout-fait, aux étiquettes préconçues. On assiste, à de nombreuses reprises, à des énumérations, des séries souvent empreintes d’ironie qui rendent compte de l’absurdité et de l’artificialité du monde. Entre la topographie de Paris et la tentative de dépouillement, d’épuisement de la chambre du personna
ge, le réel se construit sous nos yeux en même temps qu’il est mis à mal. Cela préfigure sans doute l’ouvrage Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, que Perec écrira vingt ans plus tard. Or, la question du réel, de ses contraintes, est primordiale dans l’œuvre de Perec. La retranscription presque sociologique de la vie parisienne tend à être objective, dénuée de toute interprétation. Il en va de même pour la description récurrente de certains sons et objets de la chambre : la tasse de Nescafé, le cendrier, la banquette, le plafond, la bassine de matière plastique rose avec six chaussettes qui flottent, et la goutte d’eau qui tombe au robinet du palier, incessamment, marquant le temps qui passe. Voici ce qui constitue le réel du personnage. La monotonie, les séries qui se confondent, les descriptions jusqu’à l’épuisement, sont pourtant le reflet d’autre chose que du réel ; elles représentent une conscience vide, comme morte.
   
Le jeune homme va donc glisser vers la pénombre d’une vie végétale, loin de « l’insupportable vacarme » du monde, de ses mots, ses incitations, ses attentes, ses désespoirs. A force de volonté, il va progresser dans l’indifférence et la solitude, jusqu’à
« ne plus rien vouloir, attendre, (…) traîner, dormir, perdre (son) temps, être sans dépit, sans espoir, sans révolte. ».
 
Majestueusement servie par un style hypnotisant digne du génie de Perec, une mécanique sourde se met en place, et s’emballe dans une inquiétante intemporalité. Mais alors qu’un sentiment de liberté, de puissance et d’inaccessibilité envahit le personnage, le lecteur, de plus en plus oppressé par cette expérience, ressent un malaise latent. Il faut dire que le système énonciatif, avec ce tutoiement aussi énigmatique que dérangeant, met tout en œuvre pour que le lecteur soit totalement impliqué dans l’histoire, abolissant presque la frontière entre lui et le personnage. On ne peut, dès lors, qu’être victime de cette expérience (d’indifférence mais aussi de lecture), pris d’assaut par la surprise, le malaise, la colère, l’angoisse, et même la douleur.
   
Par ailleurs, parallèlement à cette entreprise, une autre réalité va progressivement s’imposer au jeune homme. En effet, ce texte est entrecoupé par de nombreux passages de somnolence, état difficilement identifiable, entre l’éveil et le sommeil où règnent le doute, « la grisaille », « l’inquiétante étrangeté » des choses et du monde. En totale opposition avec la retranscription du monde au travers d’une expérience d’indifférence, ces passages sont constitués de fragments, de délires oniriques confus où le réel est déconstruit.

Or, il est important de préciser qu’en 1967, Freud et d'autres figures de la psychanalyse ont déjà instauré les principes fondamentaux de cette science, inspirant une multitude d’artistes et d’écrivains. De plus, les années 1950 connaissent de grandes recherches sur le sommeil et l’activité cérébrale durant ses différentes phases. Les artistes de l’époque adoptent alors de nouvelles formes pour dire des réalités qui sont de plus en plus ressenties comme insaisissables et mobiles. Perec, lui, choisit d’adopter une position paradoxale : le personnage d’Un homme qui dort tente de détruire l’idée de profondeur et de complexité des êtres, par son entreprise, suggérant la possibilité d’une autre façon d’exister. Il n’y a pas, en apparence, de retour sur soi, d’introspection psychanalytique ou autres questionnements métaphysiques. Pourtant, la visée est la même que chez tant d’autres auteurs du XXème siècle : traduire l’homme et le monde dans leur complexité.

C’est en cela que les passages de somnolence sont primordiaux dans l’œuvre. Ils rendent compte du flux intérieur incessant, traduisent les formes non verbales de la vie psychique. Ainsi, le rêve contamine le récit, « le monde devient rêve et le rêve devient monde » (Novalis). Le déconfort créé par ce point de confusion, de chaos, réveille les angoisses du jeune homme, déroute le lecteur. Ses fragments de rêves, que Nerval aurait appelé des « rognures », révèlent progressivement l’échec de l’entreprise d’indifférence du personnage. Ses angoisses, ses émotions, se remettent en marche quand vient le sommeil. Le dédoublement dont le personnage fait preuve dans ces moments de demi-conscience lui permet de prendre conscience de son impuissance irrémédiable face à une part de lui-même. Freud dit dans Malaise dans la culture : « Dans la vie d’âme, rien de ce qui fut une fois formé ne peut disparaître. ».
   
On assiste alors à un renversement brutal de la situation. Au détour d’une page, tout s’écroule. Le manque se fait sentir : manque de contacts avec les autres, avec le monde, manque de mots, d’émotions, d’interprétations. Le personnage panique, le rythme s’accélère, le silence est lourd, l’entreprise ratée. Le jeune homme, triste, désemparé, et coupable d’avoir laissé le malheur s’infiltrer en lui, ouvre les yeux sur ce qu’il est : un homme, inexorablement soumis à sa condition, au temps, au monde. Dépossédé de lui-même, il lit ses angoisses sur les multiples visages de ses semblables qu’il croise dans les rues. Des rues autrefois neutres, devenues lieu de l’inquiétante humanité. Il comprend alors son erreur.
   
Le temps a continué a continué à couler, le monde a touré. Il n’a rien appris, n’est pas mort ni même devenu fou. Désormais il est juste seul, « et atten[d], Place Clichy, que la pluie cesse de tomber. ».

   
Extraits
   
« Ceci est ta vie. Ceci est à toi. Tu peux faire l’exact inventaire de ta maigre fortune, le bilan précis de ton premier quart de siècle. Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu n’as pas envie de te souvenir d’autre chose, ni de ta famille, ni de tes études, ni de tes amours, ni de tes amis, ni de tes vacances, ni de tes projets. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre : que vienne la nuit, que sonnent les heures, que les jours s’en aillent, que les souvenirs s’estompent. » (p. 24-25)

« Tu ne rejettes rien, tu ne refuses rien. Tu as cessé d’avancer, mais c’est que tu n’avançais pas, tu ne repars pas, tu es arrivé. » (p. 26)

« Tu préfères être la pièce manquante du puzzle. Tu retires du jeu tes billes et tes épingles. Tu ne mets aucune chance de ton côté, aucun œuf dans nul panier. Tu mets la charrue devant les bœufs, tu jettes le manche après la cognée, tu vends la peau de l’ours, tu manges ton blé en herbe, tu bois ton fonds, tu mets la clé sous la porte, tu t’en vas sans te retourner. » (p. 45)

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, que la pluie tombe ou que le soleil brille, que le vent souffle en rafales ou que nulle feuille ne bouge aux arbres, que l’aube éteigne les réverbères, que le crépuscule les allume, que tu sois perdu dans la foule ou seul sur une place déserte, tu marches encore, tu traînes encore. » (p.69)

« Maintenant tu vis dans l’inépuisable. Chaque journée est faite de silences et de bruits, de lumières et de noirs, d’épaisseurs, d’attentes, de frissons. Il ne s’agit que de te perdre, encore une fois, à jamais, chaque fois davantage, d’errer sans fin, de trouver le sommeil, une certaine paix du corps : abandon, lassitude, assoupissements, dérive. Tu glisses, tu te laisses couler, flancher : chercher le vide, le fuir, marcher, t’arrêter, t’asseoir, t’attabler, t’accouder, t’étendre. » (p.91)

« C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout recommence, que tout continue. »
(p.143)

Olivia Sage, AS Éd-Lib, 2009/2010


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Article de Rachel sur Un homme qui dort







Article d'Eléa sur Tentative d'épuisement d'un lieu parisien.















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