Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 07:00

Perec-W-ou-le-souvenir-d-enfance.gif




 

 

 

 

Georges PEREC
W ou le souvenir d'enfance
Denoël 1975
aujourd'hui disponible
dans la collection
« L'Imaginaire »
de Gallimard.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Georges Perec est né le 7 mars 1936, « vers neuf heures du soir, dans une maternité sise 19, rue de l'Atlas, à Paris, dix-neuvième arrondissement », et décédé en 1982 d'un cancer des bronches. Ses parents, Icek et Cyrla Perec, sont tous les deux des juifs d'origine polonaise. En 1939, son père s'engage dans l'armée française pour lutter contre l'invasion allemande et décédera en 1940 des suites de ses blessures après avoir posé le pied sur une mine. Pour lui sauver la vie, sa mère lui fait rejoindre sa tante en zone libre grâce à un convoi de la Croix Rouge alors qu'il n'a que six ans. Elle-même ne parviendra pas à quitter à Paris et sera déportée à Auschwitz en 1943. Il ne la reverra plus jamais.

Le petit Georges est alors adopté par sa tante Esther et son mari. Après de brillantes études, il publie en 1965 son premier ouvrage, Les Choses, qui le fera connaître et remportera le Renaudot. En 1967, il rejoint l'OuLiPo, Ouvroir de Littérature Potentielle, un groupe international de littéraires et de mathématiciens s'imposant des contraintes pour stimuler leur créativité. Ils effectuent un travail d'invention, en écrivant des textes à contraintes, et  de recherche puisqu'ils tentent de trouver les auteurs qui se sont fixés des contraintes au cours des siècles passés. Parmi les oulipiens, on compte Italo Calvino ou encore Raymond Queneau, cofondateur du groupe.

Grâce à des œuvres comme La Disparition ou La vie mode d'emploi, Perec a marqué la littérature française ; il est considéré comme un auteur majeur du vingtième siècle.

W ou le souvenir d'enfance est le troisième volet d'un projet autobiographique qui devait initialement en comporter quatre : L'Arbre, Lieux, Lieux où j'ai dormi, et bien sûr W ou le souvenir d'enfance. L'Arbre devait retracer l'histoire de sa famille, mais n'a pas été réalisé jusqu'au bout. On peut également compter parmi ses oeuvres autobiographiques Je me souviens, une litanie de 480 souvenirs en prose, ou Tentative d'inventaire des aliments solides et liquides que j'ai ingurgités au cours de l'année 1974. À chaque fois, Perec a joué avec les codes de l'autobiographie et proposé une façon originale de se raconter. Dans cette étude, nous allons analyser la structure du livre puis les difficultés qu'a éprouvées Perec à l'écrire, et enfin l’interpréter à la fois comme une quête d'identité et une thérapie par l'écriture.



Un livre divisé et unifié

W ou le souvenir d'enfance est à la fois un récit fictif et une autobiographie. Les chapitres impairs dédiés à la fiction alternent avec les chapitres pairs et autobiographiques. Ajoutons que le livre est divisé en deux grandes parties séparées par une page blanche où seuls sont inscrits trois points de suspension entre parenthèses, ce qui donne une quadripartition. Cette dualité se devine dans le titre, qui impose un choix, et par la lettre W, que l'on peut justement diviser en deux et qui induit une symétrie parfaite. Il y a donc à la fois une division et un lien.

Le premier récit, écrit en italique, a été rédigé par Perec durant son adolescence et débute comme un récit d'aventures. Le narrateur, Gaspard Winckler, décide de nous dévoiler son voyage sur l'île W. Après qu'il a déserté les champs de bataille d'une guerre, on ne sait laquelle, une fausse identité lui a été attribuée afin qu'il puisse rejoindre l'Allemagne. Le temps passe, jusqu'au jour où un certain Otto Apfelstahl lui adresse une lettre pour lui donner rendez-vous.

Lors de leur rencontre, le mystérieux auteur de cette lettre lui apprend que le vrai Gaspard Winckler, un petit garçon dont aucun médecin ne pouvait expliquer le mutisme, a disparu lors d'un naufrage en mer. Sa mère, Caecilia, avait organisé ce voyage afin de mettre un terme au handicap de son fils. Si les corps des autres passagers ont pu être retrouvés, ce n'est pas le cas de celui de Gaspard. Otto Apfelstahl propose alors au narrateur de partir à sa recherche.

Le récit d'aventures s'arrête là, ce qui est assez frustrant pour le lecteur car on ne sait pas si le narrateur va accepter la proposition d'Otto Apfelstahl, et la seconde partie de cette fiction débute. Perec livre une description encyclopédique de l'île de W, sans narrateur et très détaillée. W est une île où le sport est roi. Elle est divisée en quatre villages : W, Nord-W, Ouest-W, Nord-Ouest-W. Au sein de ces villages, des compétitions ont lieu quotidiennement, tandis que des championnats inter-villages se déroulent chaque mois et chaque année.

La partie autobiographique est écrite en caractères romains et raconte, comme le titre l'indique, l'enfance de l'auteur. Dans la première partie, Perec retrace ses six premières années, alors que ses parents étaient encore en vie. Ses souvenirs sont flous et confus, il doit s'aider de photos pour décrire le visage de ses parents. Cette partie se termine par la séparation d’avec sa mère, sur le quai de la gare. La seconde partie est plus prolixe en souvenirs car des témoins, surtout sa tante et sa cousine, ont pu lui rapporter leur version des faits. Après avoir rejoint la zone libre, le petit Georges fut adopté par sa tante Esther et son mari qui séjournaient à Villard-de-Lans. Il raconte alors ses premiers souvenirs d'école et sa découverte de la lecture. On quitte l'enfant à la Libération, alors qu'il regagne Paris avec sa famille.


Ainsi, les deux textes semblent au premier abord radicalement différents et on se demande bien pourquoi Perec a choisi de les réunir. Mais si on les examine en détail, il devient évident qu'ils sont indissociables. C'est l'auteur lui-même qui révèle le lien principal qui existe entre eux : la dictature. En effet, si W est d'abord présentée comme une île utopique, elle devient bien vite une contre-utopie où les sportifs sont torturés voire tués, affamés et privés de leur identité puisqu'ils n'ont même plus de noms et sont désignés par leurs titres. Il y a une sélection dès la naissance, on tue les petites filles pour avoir plus de garçons, puis on enferme les femmes, qui ne sont utiles qu'à la reproduction. Les athlètes qu'a dessinés Perec adolescent sont décharnés, disloqués, ont des « faciès inhumains ». Évidemment, on ne peut s'empêcher de faire le lien avec le nazisme dont la famille de Georges a été une des nombreuses victimes. De plus, il existe de nombreuses similitudes entre Gaspard Winckler (le vrai comme le faux) et Perec. Le véritable Gaspard est muet, ce qui rappelle le silence des proches de Georges sur la disparition de la mère et renvoie au blocage qu'il a éprouvé lors de l'écriture du livre. Cyrla Perec et Caecilia Winckler ont toutes deux sacrifié leur vie pour sauver leur seul et unique enfant, le laissant sans repère, comme abandonné. Le narrateur, le faux Gaspard, est orphelin de père. Tout comme Perec, son père est décédé « des suites d'une blessure ». Le vocabulaire de la souffrance jalonne tout le livre, qu'il s'agisse de ces athlètes torturés ou du jeune Perec qui s'imagine avoir eu diverses blessures, comme un bras cassé ou l’opération d'une hernie.

Bien qu'il utilise deux procédés très différents l'un de l'autre, Perec parvient à créer des liens et une unité indiscutables. Il interroge les formes narratives, et nous allons à présent voir que cet ouvrage propose une réflexion sur l'écriture.



Un livre difficile à écrire

Contrairement aux autobiographies classiques, Perec écrit au présent. Il ne redevient pas l'enfant qu'il a été, mais pose son regard d'adulte sur son enfance. Le lecteur assiste donc à ses questionnements, ses incertitudes, ses recherches et ses difficultés. Si on s'intéresse à la genèse de W ou le souvenir d'enfance, on apprend que sa rédaction a été très difficile, presque douloureuse pour son auteur. Tout d'abord, la partie fictive est parue sous forme d'épisodes dans La Quinzaine littéraire entre janvier et octobre 1970. Comme dans le livre, le récit de Gaspard Winckler prend brutalement fin pour laisser place à la description de W, ce qui a créé un malaise et une vague de protestations chez les lecteurs. Au printemps 1970, il formule le projet d'écrire une autobiographie en trois parties : W, ses souvenirs d'enfance, et une chronique de ses relations avec son sujet. Cependant, il ne parvient pas à écrire, il éprouve une sorte de blocage lorsqu'il s'agit d'évoquer son enfance. C'est alors qu'il entame une psychanalyse. On peut penser que ce travail personnel l'a aidé à venir à bout de son œuvre puisqu'il reprendra l'écriture du livre en 1974 et l’achèvera en seulement quelques semaines. Ainsi, on voit que l'auteur a connu un blocage, qui reste perceptible dans la version finale du livre.

Bien que la partie sur ses relations avec son sujet soit absente de la version finale du texte, les obstacles que l'auteur a rencontrés demeurent perceptibles. Ses souvenirs sont flous, et il déclare même dès le début de la partie autobiographique : « Je n'ai pas de souvenirs d'enfance ». On perçoit là ce blocage, cette difficulté à dire l'indicible, à se raconter. Il n'est pas sûr de lui et ses souvenirs sont ponctués de « peut-être », de suppositions et de notes qui les corrigent. Pour décrire son enfance, il s'appuie sur des photos et des récits de membres de sa famille, notamment sa tante Esther et sa cousine Ela. Il arrive également qu'il emprunte des souvenirs à ses proches ou à ses camarades de classe. Il montre ainsi les difficultés que l'on a à se souvenir et à revenir sur son passé, sur ce qui a été douloureux. Notons par ailleurs qu'il fait l'impasse sur ce qui est certainement le souvenir d'enfance le plus décisif, au centre du texte ; la séparation d’avec sa mère. Il commence par raconter qu'elle l'a amené à la gare, mais il s'attache à des détails comme l'illustré sur Charlot qu'elle lui a acheté ou le fait qu'il ait eu ou non un bandage. Il ne va pas au bout de ce souvenir, brutalement coupé et suivi par une page blanche séparant les deux parties du livre où on ne voit que : « (...) ». Il ne peut raconter ce qui est à n'en pas douter l'événement le plus douloureux de sa vie. Le lecteur attend ce souvenir avec impatience et se sent là aussi frustré de ne connaître la totalité de la scène ni les sentiments de l'auteur.



L'autobiographie remise en cause

On peut également considérer ce texte comme une remise en cause du pacte autobiographique. Ce pacte, selon Philippe Lejeune, établit que l'auteur, le narrateur et le personnage principal ne sont qu'une seule et même personne, ce qui est forcément gage de vérité. Ici, Perec souligne que ce n'est pas le cas. En effet, la mémoire est si faillible qu'on ne peut lui faire entièrement confiance. Consciemment ou non, elle modifie certains événements, en imagine même et en efface certains. Il devient alors évident qu'une autobiographie ne peut être une vérité absolue. Il remet donc en cause les règles essentielles de l'autobiographie et s'oppose à cette vérité qu'elle est censée apporter. Ce récit autobiographique devient une sorte d'auto-fiction, c'est-à-dire que l'auteur est aussi le narrateur et le personnage principal, mais la forme du récit est romancée car la mémoire modifie automatiquement les événements et les réécrit.



Une quête d'identité

Écrire sur son enfance, sur sa famille, est en quelque sorte une quête d'identité. Pour Perec, cela est d'autant plus vrai qu'il n'a pas connu ses parents. Son nom a été francisé pour ne pas éveiller les soupçons et il a été baptisé selon la religion chrétienne. Comme les athlètes de W, il n'a plus de nom, d'identité. Il veut comprendre son passé pour parvenir à se comprendre. L'enfance est la base de ce que nous allons devenir et lorsque Perec dit ne pas avoir de souvenirs de cette période, il remet totalement en cause son identité. Il interroge sa famille afin de savoir qui étaient ses parents et quelle était leur histoire. Malheureusement, il ne sait pratiquement rien de sa mère, surtout des circonstances de sa mort. Pendant son enfance, personne ne mentionne cet événement, il n'a pas d'explication. Ce n'est que plus tard qu'il comprendra ce qu'il s'est passé et fera le lien entre ce qu'il a écrit, les horreurs de l'île W, et la réalité. Après la disparition de sa mère, tous les fils se sont rompus, il n'avait plus de repères. De son enfance, Perec dit : « Tout ce que l'on sait, c'est que ça a duré très longtemps, et puis un jour ça s'est arrêté. » Il n'y a même plus de « je », juste un vague « on », car cette séparation est une perte d'identité. Il ne sait pas d'où il vient ni ce qui a fait ce qu'il est ; alors écrire c'est renouer avec ce passé enfoui. C'est Perec lui-même qui résume le mieux les raisons qui l'ont poussé à écrire ce livre :

« J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie. »

Par l'écriture, il récupère ce que « l'Histoire, avec sa grande hache » lui a volé.



Une thérapie par l'écriture

Tout au long du livre, il pose son regard d'adulte sur son enfance, tente d'analyser ses souvenirs et y trouve des sens cachés. Par exemple, nombre de ses souvenirs contiennent des suspensions, qu'il s'agisse de bandage ou de parachute, ce qui pour lui est le signe d'un sentiment d'abandon. On sent là le rôle important qu'a eu la psychanalyse, non seulement dans la rédaction de ce livre, mais aussi dans la vie de son auteur. Perec a suivi une psychothérapie avec Françoise Dolto dès 1949, puis deux psychanalyses. Alors qu'il écrivait W ou le souvenir d'enfance, il suivait son second traitement psychanalytique. Le fait d'analyser son enfance avec sa position d'adulte est caractéristique de la psychanalyse. Il sait que son apparente absence de souvenirs le protège, mais se demande de quoi. L'écriture apparaît alors comme le meilleur moyen de comprendre, et il déclare que  « l'écriture [le] protège ». Il peut taire ce qu'il ne peut dire ou l'évoquer de façon détournée, comme les sévices subis par les athlètes de W qui sont les mêmes que ceux qu'a dû subir sa mère. Cela explique le choix de la fiction, qui recèle des sens cachés sous son apparente simplicité. Très tôt, on comprend que l'écriture s'est imposée comme une évidence puisque son premier souvenir est celui du déchiffrage d'une lettre hébraïque tandis que ses souvenirs les plus clairs sont ceux de ses premières lectures. Grâce à l'écriture, il peut s'exprimer, « rester caché, être découvert ». La beauté de ce texte réside dans ce qu'il cache, ce que l'auteur ne dit pas mais que l'on devine : la douleur.



J'ai choisi d'étudier ce livre car je l'ai lu il y a quelques années et qu'il m'a grandement marquée. Ce n'était pas le premier ouvrage que je lisais du même auteur, et pour être honnête, j'avais eu du mal à aborder Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour. Mais W ou le souvenir d'enfance est déjà bien plus facile à lire selon moi, et aborde un thème sensible et très personnel. On ne peut s'empêcher de ressentir de l'empathie pour l'auteur, pour cet enfant sans repère et cet adulte qui ravive ses souvenirs les plus douloureux. Il n'abuse pas des sentiments, ne nous pousse pas à compatir, ce qui rend le texte d'autant plus beau. C'est dans ses silences que l'on comprend sa douleur. Et on finit par se demander si La Disparition, n'est pas finalement moins celle de la lettre e que celle de sa mère.


Laura Bousquet, deuxième année Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Georges PEREC sur LITTEXPRESS





Articles d'Olivia et de  Rachel sur Un homme qui dort







Articles d'Eléa et de Roxane sur Tentative d'épuisement d'un lieu parisien.















Article de Justine sur W ou le souvenir d'enfance

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Yoann 19/01/2016 21:09

Très intéressant, mais bis : couleurs illisibles

Martin 30/08/2015 23:32

Article très interessante, analyse passionnante et percutante mais quel dommage que cela soit illisible de part la couleur des polices ..

Recherche

Archives