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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 07:00

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Géza CSÁTH
Le jardin du mage
traduit du hongrois
par Éva Brabant Gerő
et Emmanuel Danjoy
Arbre vengeur, 2006







 

 

 

 

L'auteur

De son vrai nom József Brenner, Géza Csáth est né en 1887 à Szabadka en Hongrie. Issu d'une famille aisée et cultivée, il s'intéresse très tôt aux arts. Talentueux, il se passionne pour la musique et le dessin, mais sa conception moderne de la création dans ces domaines est mal acceptée. L'écriture est la seule discipline où il est rapidement reconnu grâce à ses critiques musicales dans la revue Nyugat, qui incarne la modernité dans la littérature. Malgré tout, c'est vers la musique qu'il préfère se tourner. Mais après avoir été refusé à l'Académie, il se lance par dépit dans des études de médecine et devient psychiatre. Sujet à des crises d'angoisse, il devient rapidement morphinomane, se procurant facilement de la drogue grâce à son métier. De plus en plus dépassé par son addiction, Brenner se retire pour devenir médecin de campagne. Mais après une brutale cure de désintoxication, il est pris d'accès de folie. Il se suicide en 1919 après avoir assassiné sa femme.

La belle édition de  l'Arbre vengeur est précédée d’une biographie de l'auteur par la traductrice Éva Brabant Gerő, qui présente notamment des fragments de correspondance entre Csáth et son cousin, le poète Dezső Kosztolányi, et qui permet une lecture plus pertinente de l’œuvre si particulière de Csáth.



L’œuvre

Le jardin du mage est composé de vingt-deux nouvelles, pour la plupart très brèves, une courte dizaine de pages en moyenne, illustrations comprises.

Ces nouvelles, très variées en terme de décors et de personnages, sont toutes liées par la fascination qu'a Csáth pour le morbide. Mort, violence, drogue et folie sont tour à tour les maître-mots des différentes nouvelles. Parfois mystérieuses et oniriques et parfois terriblement réalistes, souvent présentées comme des contes (il est d'ailleurs fait référence à Andersen dans la nouvelle « Eszti la rousse »), il se dégage pourtant clairement de l'ensemble des textes une unité de forme et de fond.

S'appuyant sur sa propre perception du monde déformée par la drogue, Géza Csáth nous plonge dans la noirceur de l'homme, mettant en scène le plaisir que prennent certains personnages à faire souffrir ou l'indifférence que ressentent d'autres pour la vie. On comprend grâce à la biographie de l'auteur qu'il pense longtemps avoir trouvé avec la drogue le moyen de vivre pleinement sa vie, de gagner du plaisir et ainsi de vivre effectivement plus longtemps que ceux qui se laissent mener par le quotidien, et ce quelles que soient les conséquences pour son corps, comme en témoigne ce curieux calcul :

 

« L'essence de l'existence est une denrée si précieuse que des générations entières n'en jouissent qu'une heure par siècle.

Qui se résigne à cela s'est résigné à mourir avant même de naître. Celui qui, en revanche, a su devenir un homme véritable, qui a fait ses comptes avec lui-même - comme il convient à sa dignité, doit oser en dérober tous les jours quatorze heures.

Ces quatorze heures équivaudront à huit mille ans d'existence, à une centaine de générations. Mais disons seulement cinq mille. Ainsi en une journée, j'aurais vécu cinq mille ans et, en une année, à peu près deux millions. Supposons qu'au moment où tu commences à fumer de l'opium, tu sois un homme bien solide […], tu peux encore vivre une dizaine d'années. Et alors, âgé de vingt millions d'années, tu pourras poser tranquillement ta tête sur l'oreiller glacé de l'anéantissement éternel. » (« Opium », p.52)

 

Et les personnages de Csáth, suivant ce principe, tentent tous désespérément de voler cette précieuse « essence de l'existence », ces moments de plaisir. Leurs addictions prennent parfois les formes de la violence ou de l'amour, mais tous jettent toutes leurs forces dans cette recherche. Aspect frappant de l’œuvre, ce besoin de violence (physique ou psychologique) pour se trouver soi-même n'est pas l’apanage des adultes. Les enfants, très présents dans le recueil, ne sont pas en reste en la matière, et font même preuve d'une cruauté tout particulière, dont il est difficile de dire jusqu'à quel point ils sont conscients. Dans la nouvelle « La petite Emma », qui fait sûrement écho à la petite sœur perdue très tôt par Csáth, les enfants se livrent collectivement à la torture jusqu'au meurtre final d'Emma, dont le narrateur est amoureux. Mais cette violence ne semble pas présentée par l'auteur comme immorale, et c'est là que réside toute l’ambiguïté de l’œuvre. De même dans « Matricide », où torturer semble être besoin élémentaire pour deux frères. La violence n'est pas présentée comme un vice mais comme un moyen pour les personnages de vivre.

Et chacune des nouvelles est marquée par cette ambiguïté. « Homicide » met en scène un jeune homme aux idées très progressistes du début du socialisme, opposé aux châtiments sévères qu'exerce son père avec ses ouvriers, et qui pourtant tue l'un d'eux venu cambrioler sa maison. Cet homme, visiblement doux et timide, étrangle le cambrioleur au cours d'une lutte bestiale et y prend du plaisir, non sans regretter ensuite son acte. On oppose ici le caractère de l'homme, qui n'est pourtant pas un rôle qu'il joue, à la violence dont il a été capable et au plaisir que cela lui a procuré. Dans « Trepov sur la table de dissection », nouvelle étrangement réaliste et terre-à-terre, deux hommes préparent le corps d'un ancien dictateur à la botte de Staline en vue de son enterrement. Ils haïssent cet homme, et cette haine contraste avec la joie de le voir mort. Ils agissent guidés par ces deux sentiments, l'habillant et le coiffant tout d'abord avec douceur, en sifflant, puis le frappant, exprimant le devoir mais laissant transparaître un besoin plus bestial.

Parfois, l'obsession vire à la folie. Ainsi finit le personnage de Imre Dénes dans la nouvelle éponyme, devenu fou d'être passé à côté d'un véritable amour.

Le recueil se clôt sur une nouvelle singulière, « la mort du mage » (écho à la première de l'ouvrage intitulée « le jardin du mage »), où l'on assiste à la mort d'un homme appelé « le mage », homme aux personnalités multiples, qui succombe à la vie qu'il a menée et à l'opium. Étrange ressemblance avec la vie de Csáth, et même avec sa mort. Mais il semblerait que celui-ci ait rapidement compris ce qui l'attendait, et qu'il en ait donné ici un aperçu.



Ainsi, Géza Csáth, écrivant sous l'emprise de la drogue fait partager sa folie à ses personnages et nous plonge dans des univers où l'on ne distingue plus toujours le fantastique de la folie, exprimant ses propres interrogations sur la nature humaine, et sur ce qu'il est nécessaire de faire pour vivre pleinement. Le jardin du mage est une lecture plaisante mais dérangeante, dont on ne sait si on sort plus optimiste ou plus pessimiste qu'on n'y est entré.


Hippolyte, 1ère année édition-librairie

 

 

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Published by Hippolyte - dans fiches de lecture 1A
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