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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 07:00

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Gilbert SORRENTINO
Petit Casino

Titre original : Little Casino

publié en 2002
traduit de l’américain

par Bernard Hoepffner
avec la collaboration

de Catherine Goffaux
  Actes Sud, 2006





 

 

 

 

 

 

 

 

Petit Casino est un livre à part, un livre atypique.

Il est classé dans la catégorie « romans », mais est-ce un roman ?

Sans histoire, sans chronologie, sans personnages aux contours bien définis ? Une sorte de « scrapbook », peut-être ?

Son auteur, Gilbert Sorrentino, est un auteur à part aussi.

Né à Brooklyn en 1929, il  y grandit et interrompt ses études de littérature anglaise pour  participer, pendant deux ans, à la guerre de Corée comme membre du corps médical de l’armée.  A son retour, il reprend, puis abandonne définitivement la faculté pour s’occuper de la famille qu’il vient de fonder. Il ne terminera donc jamais ses études universitaires, mais a étudié le grec et le latin et parle couramment plusieurs langues. Il commence à écrire « sérieusement » dit-il, en 1948, essentiellement des poèmes au début, à la manière de Walt Whitman.  Il publiera d’abord des recueils de poèmes (en 1960, 1964). Son premier « roman » sera publié en 1966. Petit Casino en 2002. Après avoir fondé un magazine littéraire, Neon, et travaillé chez Grove Press où il exerce des talents d’éditeur et de critique littéraire, il commence à enseigner en 1960 dans divers établissements. Il sera nommé professeur de littérature à l’université de Stanford en 1982 où il enseignera jusqu’en 1999.

 

Sorrentino est un romancier avant-gardiste américain du XXe siècle très influencé par les modernes irlandais Samuel Beckett et James Joyce. Il est considéré comme une figure centrale dans le développement de la fiction expérimentale.

 

Qu’en est-il de Petit Casino ?

Petit Casino n’est pas une histoire « réaliste », avec une intrigue bien ficelée, des personnages plausibles, un décor qui  peut nous « parler »…

C’est tout le contraire : Gilbert Sorrentino veut sans cesse nous faire sentir que sa création  est pure imagination. Plutôt que de vouloir nous plonger dans une histoire, il nous fait sentir, découvrir, l’auteur ÉCRIVANT.  Il ne se cache pas derrière ce qu’il écrit ; au contraire, il se dévoile comme « artisan de l’écriture », avec le papier, l’encre, la main, le cerveau qui cogite, ses commentaires, ses suggestions de variantes pour des noms propres, des noms de lieux, ses apartés dans le texte (« pas mal, non ?.... »)

Il ne joue pas au magicien. Écrire, c’est ça : c’est mettre du noir sur du blanc. Et il y a des tas de « possibles ». Il n’y a pas UNE écriture possible, il y en a une infinité. Et c’est un rude travail que d’écrire. « It’s like shovelling coal to write prose », dira-t-il, comme de pelleter du charbon, et il veut que le lecteur le sache, le voie « au charbon » justement, sculpter son texte.

 

La forme

Petit Casino est découpé en 52 chapitres, et chaque chapitre est divisé en deux. Sorrentino explique ce choix dans une interview : il a voulu faire correspondre le nombre de chapitres dans son livre au nombre de semaines dans l’année. C’est une méthode complètement artificielle, et il le revendique.

Les chapitres sont divisés en deux, donc. D’abord un court tableau, puis une marque de division, trois étoiles, et le chapitre continue avec une seconde voix qui commente directement ou indirectement ce qui précède.

Il décrit lui-même la façon dont lui est venue l’idée de cette organisation :

« Un jour, j’ai écrit un chapitre…c’était une vignette. C’était le travail d’un professionnel, ce qui n’était pas une mauvaise chose. Mais ca ne m’intéressait pas. Quelques jours plus tard…je me suis repenché dessus. Je n’étais pas enchanté. En dessous, j’ai tracé une ligne et j’ai écrit des commentaires futés comme « à quoi riment toutes ces foutaises ? », comme si une autre voix parlait de ce que j’avais écrit. Et alors que je faisais ça, j’ai pensé, je vais écrire le texte principal, puis j’écrirai un commentaire sur le texte principal, et j’utiliserai mes commentaires pour parler des textes précédents et des autres commentaires. Je pouvais ouvrir des tas de portes… »

Petit Casino  est une fiction hautement innovante.  Le roman est beaucoup plus centré sur le langage que sur la transmission d’informations car Sorrentino s’intéresse davantage à la forme du texte qu’à son contenu :  

« La forme ne détermine pas seulement le contenu, dit-il, elle l’invente. »

 

Il s’est beaucoup intéressé aux travaux de l’Oulipo, à ce que ses membres pensaient qu’on pouvait obtenir en s’imposant des contraintes structurelles.

Le trait le plus remarquable de son écriture est cette interrogation permanente du langage et de la composition. Il ne permet pas au lecteur d’oublier que ce qu’il dit, ce sont des contes, créés par lui et par le langage.

Petit Casino est une métafiction, c’est-à-dire une œuvre qui, « de manière consciente et systématique, s’interroge sur son statut en temps qu'objet, en soulevant des questions sur la relation entre fiction et réalité, et souvent ironie et introspection. Elle peut être comparée à la représentation théâtrale, qui ne fait pas oublier au public qu’il regarde une pièce ; la métafiction ne permet pas au lecteur d’oublier qu'il est en train de lire une œuvre de fiction. » (Wikipédia).

La métafiction est un des traits caractéristiques du postmodernisme, catégorie dans laquelle on a souvent rangé l’œuvre de Sorrentino.

En quoi consistent donc les commentaires de Sorrentino ?

Ils sont de plusieurs ordres :

Certains sont annoncés typographiquement, comme on l’a dit, par trois petites étoiles. L’auteur, ou une autre voix, commente la vignette qui précède. Cf. p. 94  :  « Que la femme étendue de tout son long sur le lit d’hôtel soit une blonde décolorée est, c’est vrai, plus ou moins un cliché, mais que peut-on y faire ? »

Mais Sorrentino commente aussi son propre commentaire, il reprend sa question au vol, toujours p. 94 : « Que peut-on y faire : … » et il cherche des « solutions » de manière caricaturale sous nos yeux amusés :

« …son visage est séduisant, bien que ses cheveux soient gris ; …son visage est séduisant, bien que ses cheveux aient besoin d’un shampoing », etc.

Il commente son style : « Au bout du compte – belle expression – il faut reconnaître que ... », etc., p.98

 

Il fait aussi des commentaires volontairement absurdes, décalés, comme par exemple après avoir évoqué un homme seul avec sa mère soûle dans une chambre d’hôtel où se trouve par hasard une maquette de clipper (p. 94) :

« On a énormément écrit sur les clippers, des informations dont aucune n’intéresse le moins du monde ce jeune homme. » ! Une pirouette pour s’extraire du drame ? À la manière de Pierre Desproges…

Parfois il livre simplement des phrases, des mots, pas toujours compréhensibles pour le lecteur « moyen »…. Ce sont quelquefois des références jetées sur le papier. Beaucoup de noms de lieux. Des souvenirs ? Des noms de personnages, réels ou imaginaires, ou de fiction comme p. 206 lorsqu’il évoque Getty McDowell, un personnage du Ulysse de Joyce.

Il faudrait de la culture, ou du temps pour savoir à qui ou quoi il fait référence ainsi. Encore un jeu avec le lecteur ?

Il lui arrive même de glisser des recettes, de cocktails, à la fin d’un chapitre (p.93). Il veut pouvoir tout se permettre.

Mais il intervient aussi ouvertement dans le « primary text », le texte de départ, en voix off en quelque sorte, comme p. 202 :

« Sa mère et son père sont avec lui, ainsi que deux adolescentes, Helen et Julia Carpenter. Elles ont de petits seins, qu’il observe en catimini aussi souvent que possible, le petit dégénéré. » !

Là, suinte, comme en de nombreux endroits dans Petit Casino, sa rancœur contre la religion qui instille dans les êtres un terrible  sentiment de culpabilité. Tous des pécheurs !

Dans un entretien avec Barry Alpert, Sorrentino évoque l’ennui que font naître en lui les romans  qui ne proposent  que des enchaînements d’événements factuels. Il veut écrire pour inventer des choses avec les mots, la langue. C’est ça qui l’amuse ; il veut aussi se faire plaisir, il n’écrit pas pour raconter des histoires. Ca ne l’intéresse pas.

En dehors des commentaires, on voit aussi Sorrentino s’amuser à écrire dans des styles très différents :

Très dépouillé, avec des phrases presque minimales pour le chapitre « C’est la belle vie », p. 73 :

« C’est la belle vie. Elle lui dit de ne pas la regarder, puis elle remonte sa jupe et son jupon jusqu’à la taille et ouvre un peu les cuisses. Elle n’a pas ôté ses pantoufles. Il voit aussi qu’elle n’a pas quitté sa culotte, en coton blanc tout simple. Désespéré, il sort un préservatif de sa poche et en déchire l’emballage métallisé. Semper paratus. Qu’est-il supposé faire maintenant ?... »

Dense, avec des phrases amples, riches en adjectifs pour le chapitre « Une femme séduisante », p.90 :  

« Il entre dans le restaurant avec sa mère, pénètre dans la magnifique odeur du bar, qui vient d’ouvrir en ce début d’après-midi de dimanche, l’odeur sérieuse, adulte, de whisky et de bitter, de zeste de citron, de gin, de vermouth et de rhum ; la fumée de cigarette douce et piquante des premiers clients, assis calmement avec leur chagrin et leur gueule de bois, leurs journaux du dimanche, attendant patiemment que l’alcool rende le lent après-midi tristement supportable.  Il commande un Gibson, sa mère un Clover Club, ou est-ce un Jack Rose ?... »

 

Il parodie aussi le style des romans policiers,  des romans à l’eau de rose, et d’autres. Il est capable d’écrire dans tous les styles.

 

 

Le contenu : mais de quoi est-il question dans Petit Casino ?

De Brooklyn. C’est le lieu. Il est évoqué par des noms de rue, de cinémas, de bars etc. mais jamais décrit en tant que tel. Des lieux de Brooklyn servent de cadre à certains passages : un terrain vague, une salle de bar, parfois « un monde sombre et métallique » (p.94).

Il est question du Brooklyn des années 30-50.

Les références musicales qui abondent dans Petit Casino : tubes de l’époque : chansons populaires,  airs de jazz, vont non seulement évoquer une ambiance mais surtout dater le texte. …Cela se passait à l’époque où on entendait ÇA. Il cite ainsi au moins 39 titres de chansons,

soit comme tels :

« Elle fredonne…la première mesure de Ruby, my Dear. » (ballade de Thelonious Monk, 1947, 1959 – jazz), p.31

soit en les intégrant « mine de rien » au texte comme p. 116 :

« Les cloches du mariage détruisent la vieille bande de copains, et alors ? »

En fait, c’est un titre chanté par The Four Aces en 1956, Those wedding bells (are breaking up that old gang of mine).

Quelquefois il écrit tout bonnement comme p. 83 :

« Dolorès était une chanson célèbre en 1941. Paroles de Frank Loesser, musique de Louis Alter. »

D’autres indications de temps figurent bien sûr dans le texte : quelques dates,  certains faits ou personnages politiques sont nommés et rattachés à l’époque dans laquelle baignent les « vignettes ».

 

Les  personnages sont plutôt des silhouettes, des surfaces : dans un entretien avec Barry Alpert, Gilbert Sorrentino déclare :

« Je ne m’intéresse pas à la psychologie ni aux “profondeurs” dans mes livres ; ça ne m’intéresse pas de sonder quoi que ce soit. (…) Les surfaces, je m’intéresse aux surfaces, vraiment. Pour moi,  la vie se passe sous nos yeux. Mystérieuse parce que non dissimulée. Je m’intéresse aux surfaces, aux flashes, aux épisodes. (…) J’aime synthétiser.  Je déteste analyser.»

Pas d’ « histoire », de récit, donc. Ce sont plutôt des images, des flashes que Sorrentino nous propose.

En fait, cette écriture se calque sur ce qui se passe dans les souvenirs, les rêves, où les images, les époques, les personnages, les histoires, se bousculent. Dans Petit Casino les « chapitres », les personnages, les séquences se mélangent, se croisent sans souci de chronologie, avec même des noms de lieux, de personnages interchangeables. Comme dans la mémoire où les choses sont floues, ondulantes. Était-ce Perry ou Teddy ? Linda, Louise ou Helen ? Quelle importance ?

 

Le sens

De cette forme, de ces « jeux » d’écriture, de ce travail littéraire émergent un climat, une atmosphère, des images qui vont traduire mieux peut-être que n’importe quel  récit classique, une  bonne partie du vécu des habitants du Brooklyn des années 50, et de Sorrentino lui-même.

Ça a toujours été une envie de Sorrentino d’écrire sur son quartier, sur les gens qui l’habitaient. Et de ce qui aurait pu paraître très artificiel et vain au départ, naît quelque chose qui nous surprend : un vrai parfum d’authenticité, de vécu, mêlé d’un sentiment de nostalgie et de tendresse pour tous les paumés, les « ballots », les « imbéciles » qui habitent le livre, et qui sont aussi les gens au milieu desquels Sorrentino a vécu. On en apprend beaucoup plus sur ce Brooklyn des années 30-50 qu’on aurait pu imaginer en début de lecture.

Le « Petit Casino »,  n’est-ce pas celui de la vie, qui nous oblige à jouer avec les cartes qu’elle nous a distribuées ?

Alors les « ballots » et tous les « imbéciles » sont absous !

 

Conclusion

John O’Brien, ancien éditeur de Sorrentino déclare :

« Sorrentino a inventé des façons de faire de la fiction qui ouvrent toutes sortes de possibilités pour les écrivains à venir. Parmi les jeunes écrivains avec lesquels je travaille — des écrivains qui ont une vingtaine ou une petite trentaine d’années —  c’est Sorrentino qui est le plus souvent cité quand on leur demande quel est l’écrivain qu’ils aiment lire et qui leur a le plus appris sur l’art de la fiction. »

Sorrentino n’a jamais écrit dans un but commercial. C’est quelqu’un qui a toujours considéré l’écriture comme un art, et qui n’attendait ni reconnaissance, ni succès. Il a suivi sa propre voie, qui l’a fait cheminer en dehors des sentiers battus.

Son fils Christopher explique que même à  plus de 70 ans, il n’était jamais sûr d’être publié lorsqu’il proposait un manuscrit.

Certain disent qu’il est peu lu parce qu’il est « difficile » à lire.

Peut-être est-ce surtout que nous ne sommes pas habitués à lire ce type d’écrits.

Il n’est arrivé en France, avec Le Ciel change, traduit aux Belles Lettres, qu’en 1991 ! Il avait 64 ans et 13 romans.

 

D’autres titres ont depuis été traduits grâce au travail passionné de Bernard Hoepffner, et aux éditions Cent Pages en particulier.

 

Sorrentino est mort en 2006. C’est un auteur qu’il faut lire car il fait découvrir d’autres manières d’écrire.  Il nous montre que les ressources de l’écrit sont loin d’être épuisées, et cela est très réconfortant et stimulant.

  

 

Cyrielle, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Liens : « Découvrir Sorrentino », entretien avec son traducteur Bernand Hoepffner sur Fric-frac club.

 

 

 

Gilbert SORRENTINO sur LITTEXPRESS

 

 

 Article de Marion sur Petit Casino.

 

 

 


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