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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 07:00

Gregoire-Bouillier-Rapport-sur-moi.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Grégoire BOUILLIER
Rapport sur moi
Allia, 2002
J’ai lu, 2004
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Gregoire-Bouillier.jpgGrégoire Bouillier est né le 22 juin 1960 à Tizi-Ouzou, en Algérie. Arrivé en métropole à l’âge de trois ans, il vit à Paris. Après avoir été peintre et chroniqueur dans différents journaux, il publie son premier livre, Rapport sur moi, en 2002 et obtient le prix de Flore. Il est également l’auteur de L’Invité mystère (2004) et de Cap Canaveral (2008).
 
 

Il s’agit de lui. De Grégoire. De sa vie. Des tragédies ou des banalités, c’est selon. Selon le point de vue. Là où beaucoup ne verraient que des histoires d’enfant sans importance ou de pauvres déambulations d’adulte parmi d’autres, l’auteur/personnage voit des « mythes ». L’histoire d’une vie, donc.
 

 
Une vie et son récit sans concession

Grégoire Bouillier expose certains événements de sa vie. Souvent drôles, parfois tristes. Mais toujours déterminants, d’une façon ou d’une autre. Un voyage aux États-Unis, une bagarre de cour de récré, les quelques tentatives de suicide de sa mère… rien n’est caché au lecteur, tant que cela a de l’importance. Lorsqu’il présente le cadre familial dans lequel il grandit, l’auteur ne cherche pas à voiler certaines choses ou à en arranger d’autres. Il nous décrit des parents libertins, qui l’ont probablement conçu « lors d’une de leurs parties à trois » ; la mère est maniaco-dépressive. Quand il est question de son adolescence, là encore pas de dissimulation. On apprend par exemple qu’à seize ans, il avait l’habitude de s’échapper la nuit pour observer les prostituées aux alentours des Champs-Elysées pendant de longues heures. Il parle avec la même honnêteté de sa vie d’adulte et confie qu’il vécut plusieurs mois dans la rue, frôlant la folie. C’est donc une vie remplie d’événements drôles, attendrissants, et parfois (on le voit) peu glorieux, qui nous est montrée.

Parler de sa vie, c’est aussi montrer les étapes qui font grandir, les moments où l’on découvre des mondes différents. Alors qu’il est pris dans une manifestation antifranquiste en rentrant de l’école, il constate du haut de ses neuf ans l’existence d’un monde agité par son Histoire : « Le monde n’a pas neuf ans, comme je le croyais : je suis en 1969 et n’occupe le centre de rien. Je ne suis rien. Je suis seul. L’univers ne m’appartient pas ». De cette découverte naîtra un enthousiasme pour « l’immarcescible ampleur de la vie ».  Mais la majorité de ces événements sont, au contraire, présentés comme cause d’une sorte de désillusion, d’une perte de l’innocence. En grandissant, puis une fois adulte, en vieillissant, Grégoire semble subir toutes sortes de coups de la vie. Un événement marquant pour lui survient cette même année : le départ de la famille Fenwick. Son « meilleur ami, [s]on amour d’enfance [la sœur] et leur mère la Déesse » quittent le pays et laissent Grégoire avec son sentiment d’abandon. C’est ainsi qu’il se met à penser que « tout n’[est] que leurre, buée, mouvements ». Les illusions d‘enfant disparaissent une à une au fil du livre. On assiste donc, à travers le récit de ces événements, à l’évolution d’une personnalité.

Ces différents éléments du livre permettent de lier Rapport sur moi à l’autobiographie telle que l’entend Philippe Lejeune. Pourtant, l’œuvre de Bouillier présente certaines particularités qui peuvent troubler le lecteur qui s’attend au simple récit de faits marquants d’une vie…
 


Un rapport particulier au monde

La première page, à elle seule, en dit beaucoup sur ce que sera le livre entier. Il ne s’agit pas pour Bouillier de simplement raconter les moments forts de sa vie. Il montre aussi, et surtout, ce qu’il fait des événements, comment il les vit.

Âgé de sept ans, alors qu’il joue avec son frère dans leur chambre, il voit sa mère tenter de sauter par la fenêtre du cinquième étage.

 

« Alerté par le bruit, mon père la rattrape sur le balcon alors qu’elle a déjà passé une jambe dans le vide. Ma mère hurle et se débat. […] Mon père la tire sans ménagement en arrière et la ramène comme un sac à l’intérieur de la pièce. Dans la lutte, la tête de ma mère heurte le mur et ça fait klong. Visible sur le mur, une petite tache de sang témoigna longtemps de cette scène. Un jour, je dessine au feutre noir des cercles autour pour jouer aux fléchettes […]. »

 

Voilà donc une des particularités du livre. Face à tous ces événements, qui traumatiseraient la plupart des enfants (et qui pourraient donner lieu à des récits autobiographiques éplorés…), Grégoire est en décalage. Il semble vivre les choses autrement. Il les réorganise à sa façon. Cette réorganisation des événements se retrouve tout au long du livre. De cette manière, les plus banals des détails peuvent prendre pour lui une importance déterminante. Dans cette logique, chaque chose a une importance, une place particulière, et semble n’être jamais due au hasard. On retrouve cette idée lorsque Grégoire raconte comment il attrape des staphylocoques dorés à l’âge de quatre ans en léchant de l’eau croupie sur une vitre de train, et comment vingt-cinq ans plus tard il tombe amoureux d’une femme, dans un train…

 

« Quelque vingt-cinq ans plus tard, je rencontrai une jeune fille dans un train qui me ramenait de Berlin […]. Elle s’appelait Laurence, faute peut-être que « l’eau croupie » soit un prénom. Souffrait aussi d’une maladie de peau. Lorsque je réalisai que cette rencontre reconstituait dans les moindres détails ce que mes parents m’avaient dit sur la manière dont j’avais attrapé des staphylocoques dorés, j’éclatai de rire ».

 

Le rapport de Grégoire aux événements qui se produisent dans sa vie est donc déterminé par les idées, les représentations qu’il s’en fait. C’est aussi pour cette raison que le livre ne relate pas les étapes de sa vie en suivant le fil des années, mais de façon non chronologique, en fonction de ces représentations. Et de cette manière, c’est une conception originale de la vie et de la littérature qui apparaît.
 
 

Vivre sa vie, ou lire un livre

C’est à travers des métaphores et de nombreux jeux de mots, on l’a vu, que Bouillier développe sa vision du monde et de ce que peut être l’autobiographie. Plusieurs passages sont, en outre, plus explicites à ce sujet. Dès la page 38, il dit s’être « rend[u] compte que [s]on existence était structurée par le langage ». Puis, plus loin dans le livre, il fait apparaître la notion de « mythe » (p. 103) et la développe en parlant de l’importance capitale qu’a eue dans sa vie la lecture de L’Odyssée. Il compare à plusieurs reprises ce qui lui arrive dans la vie avec des passages ou des personnages de l’œuvre d’Homère. Les visages des quatre femmes de sa vie représentent ainsi pour lui ceux de Calypso, Circé, Nausicaa et Pénélope ; et chacune d’elles a eu un rôle dans sa vie semblable à celui de la nymphe, de la magicienne, ou de la femme du héros dans L’Odyssée. Le réel et la fiction finissent donc par entretenir des liens étroits… Ainsi, lorsque l’on approche de la fin du livre, Grégoire énonce clairement sa vision de la vie :

 

« Il existait une dimension mythologique des êtres et des situations et elle donnait à la réalité une envergure qui lui est refusée d’ordinaire. »

 

Cette perception du monde est également liée à la conception que Bouillier se fait de la littérature, et plus particulièrement de l’autobiographie. Ainsi, dans un entretien accordé à Fluctuat, il s’explique sur le titre de son livre, Rapport sur moi :

 

«  Rapport, cela veut dire "action de raconter ce que l’on a vu, ce que l’on a entendu", et tout de suite, je me suis dit que cela définissait un espace dans lequel la réalité elle-même pouvait être perçue comme une fiction, au lieu de s’opposer à elle. Et cela change tout. […] Tous mes livres sont ainsi des "rapports", qu’il me plaît assez de considérer comme un genre littéraire à part entière ».

 

Parcourir ce Rapport est une expérience à la fois curieuse, drôle et mélancolique. Après cette lecture, notre conception de ce que peut être le récit de soi se trouve ébranlée. L’autobiographie, ou l’histoire d’une vie. C’est-à-dire une vie d’histoires.
 


Pour (re)découvrir le livre autrement, on peut voir une partie de l’adaptation de Rapport sur moi qui a été faite au théâtre en 2007 par Anne Bouvier, avec Mikaël Chirinian.
 
http://www.dailymotion.com/video/x998zr_rapport-sur-moi-de-gregoire-bouille_creation
 


Christophe, AS Bib 2012-2013

 


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