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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 07:00

Guy-Delisle-Pyongyang.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Guy DELISLE
Pyongyang
L'Association
collection « Ciboulette », 2003


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Guy Delisle, né en 1966, est un auteur de bande dessinée québécois, également superviseur pour des studios d'animation dont la réalisation des productions est délocalisée en Europe de l'Est ou en Asie. C'est ainsi qu'il se retrouve pendant deux mois à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, l'un des États les plus fermés au monde. Ce séjour lui inspire cet album, qui est le récit autobiographique de ces huit semaines passées au sein de la dictature communiste. D'autres voyages à travers le monde donnèrent lieu, eux aussi, à des albums autobiographiques : Schenzhen (2000), Chroniques birmanes (2007), et Chroniques de Jérusalem (2011).



Deux caractéristiques principales : réalisme et humour

L'album ne tend en aucune façon à être le documentaire exhaustif sur la Corée du Nord d'un grand reporter envoyé sur place, mais bien à présenter le témoignage totalement personnel d'un homme curieux de découvrir d''autres cultures (certains lui reprocheront justement un avis trop unilatéral ou de ne pas chercher réellement à rencontrer la population locale). On ne sent pas dans sa démarche un quelconque militantisme ou engagement politique, mais vraiment un désir de partager une expérience pour le moins peu commune. L’œuvre est ainsi constituée de détails de la vie quotidienne, d'anecdotes glanées ici et là ; on suit l'auteur/personnage à travers la ville, découvrant au fur et à mesure le tableau que le gouvernement veut bien montrer de sa société. Et on reste bouche bée devant ce spectacle, en constatant toutes les absurdités et aberrations de ce pays : une gymnastique qui consiste à marcher à reculons dans la rue, un immense hôtel de cinquante étages pratiquement vide, dont uniquement le quinzième étage est allumé, ou encore un aéroport sans aucun éclairage, alors que le métro en a un « digne de Las Vegas ».

Guy-Delisle-Pyongyang-image2.jpgIl nous raconte la propagande incessante et omniprésente qui règne en cet endroit, en commençant dès les premières minutes du séjour, lorsqu'il est emmené par son traducteur déposer un bouquet de fleurs devant une statue en bronze gigantesque représentant le « père de la nation », Kim Il-Sung (qui demeure le président même après sa mort en 1994 et la reprise du pouvoir par son fils Kim Jong-Il). Même à l'ombre des arbres en pleine montagne, loin de tout, il ne faut pas s'étonner de voir surgir un slogan de cinquante mètres de haut peint en rouge sur la paroi rocheuse, à la gloire du grand leader. Tout cela amène à la grande question que se pose Delisle au cours de son séjour : la population croit-elle vraiment à cette propagande qui, aux yeux des Occidentaux, apparaît tout à fait grotesque ? : « Une chose qui frappe quand on se promène depuis des semaines dans les très propres rues de Pyongyang, c'est l'absence totale d'handicapés. […] "Il n'y en a pas … Nous sommes une nation très homogène et tous les Nord-Coréens naissent forts, intelligents et en santé." Et au ton de sa voix, je crois qu'il le pensait réellement. » L'ironie de la vie a fait que le seul livre que Delisle ait emporté dans ses bagages est 1984 de George Orwell, qui prend pour lui tout son sens au sein de ce pays où absolument tout est surveillé et contrôlé.
Guy-Delisle-Pyongyang-image3.jpg
Toutefois, cette image, empreinte d'un réalisme pour le moins tragique, nous est dépeinte avec un humour caustique à souhait qui permet de se plonger sans difficulté dans ce volume plutôt épais, sur un sujet peu joyeux. Les sarcasmes et les blagues fusent et réussissent à nous décrocher des sourires, voire à nous faire totalement rire. Avouons qu'expliquer ce qu'est une rave et faire écouter de la musique techno et du Bob Marley à des Nord-Coréens qui n'ont même pas le droit de boire du Coca-Cola ni de porter des jeans, c'est plutôt osé, et franchement drôle.

En plus de l'humour, l'auteur semble instaurer une forme de distanciation vis-à-vis de la réalité grâce à la simplicité du dessin mais aussi grâce au choix du noir et blanc. On retrouve aussi un autre point de vue le temps de deux planches de l'album (n°166 et 167), qui ont été réalisées par un de ses collègues présent pendant la même période (Fabrice Fouquet), relatant une anecdote avec un dessin encore plus simpliste et cette fois enfantin, qui accentue cette prise de recul. Mais les moments graves ne sont pas pour autant exclus de l'ouvrage. On ressent à la lecture le malaise et le silence qui accompagnent durant tout le séjour Delisle, ne pouvant pratiquement jamais être seul, toujours suivi de son traducteur et/ou de son guide qui ne le lâchent pas d'une semelle ; mais aussi l'émotion qui l'envahit lors de certains événements, comme lorsqu'il assiste à la représentation d'enfants de huit ans, petits prodiges de l'accordéon, arborant de grands sourires faux et crispés : « Tout cela est d'une froideur … et d'une tristesse … C'est à pleurer. » (planche 157). Il présente également des planches représentant des bâtiments et des symboles du régime, sur une page entière : sans commentaire, tout en nuances de gris, comme un tableau froid et silencieux qui donne une puissance muette et profonde à ce témoignage.

Cet album est à dévorer pour ceux qui ne connaissent pas l'intérieur de la Corée du Nord – c'est-à-dire la plupart d'entre nous – et qui souhaitent malgré tout passer un bon moment dans l'univers humoristique de Guy Delisle. À prohiber cependant si l'on n'est pas réceptif au second degré.


Séphora Villeronce, 1ère année Éd.-Lib.

 

 


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Published by Séphora - dans bande dessinée
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