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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 07:00

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Hans FALLADA
Seul dans Berlin
 Titre original : 
Jeder stirbt für sich allein
Traduit par

A. Vandevoorde et A. Virelle
Paru en 1947 en Allemagne
Puis en France chez Plon en 1967
Denoël, 2002
Gallimard (Folio), 2004

 

 

 

 

 

 

 

Hans Fallada

Seul dans Berlin, « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie » selon Primo Levi est le dernier roman d’Hans Fallada. Celui-ci, considéré comme l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle, laisse une trentaine d’ouvrages derrière lui dont plusieurs sont traduits en français. Rudolf Ditzen dit Hans Fallada (ce pseudonyme fait référence à deux des personnages des contes des frères Grimm) est né en 1893 en Poméranie dans une famille aisée. En conflit avec son père dans son enfance, il est arrêté et interné dans une clinique psychiatrique à 18 ans après avoir tué son ami Hans Dietrich von Necker lors d’un duel. Il abandonne ses études et travaille successivement dans l’agriculture, l’édition et le journalisme tout en continuant d’écrire. Il mène une vie mouvementée et rencontre plusieurs problèmes. En effet ses succès littéraires vont être ponctués de cures de désintoxication et de séjours en prison.

Son premier succès a lieu en 1931 avec son roman Paysans, gros bonnets et bombes (Bauern, Bonzen und Bomben), puis l’année suivante Et puis après (Kleiner Mann, was nun ?) étend sa notoriété au-delà des frontières allemandes. L’auteur fait là une critique de la société allemande de l’entre-deux-guerres. Avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler, Hans Fallada augmente sa production mais se consacre à une littérature plus distrayante que critique afin de bénéficier de la tolérance du régime nazi. Il écrit en 1944 Le buveur (Der Trinker), un roman qui rappelle le parcours de l’auteur dans lequel il évoque son parcours d’alcoolique et de morphinomane depuis sa jeunesse.

Hans Fallada dresse des romans fidèles de la société allemande de l’entre-deux-guerres en mettant en scène la vie des petites gens. C’est ce qui fait de Seul dans Berlin une œuvre de fiction romanesque assez plausible pour prendre aussi une valeur de témoignage.

 

Un roman

Ce roman, dont le titre original est « Chacun meurt seul », est fondé sur l’histoire réelle d’Otto et Elise Hampel, exécutés pour actes de résistance et dont le dossier de la Gestapo a été transmis à Hans Fallada après la guerre.

L’œuvre se divise en quatre parties. Dans la première, Hans Fallada semble construire assez lentement son roman avec une présentation bien ficelée des personnages et du contexte. Seul dans Berlin raconte la vie de gens ordinaires d’un immeuble dans Berlin, rue Jablonski au moment où les nazis fêtent leur victoire en France. Du sous-sol au troisième étage, et à travers les histoires des habitants de cet immeuble, Hans Fallada nous raconte comment tous ces personnages parviennent à vivre ou survivre sous le régime d’Hitler. On fait alors au fil des pages la rencontre avec Frau Rosenthal, une veuve juive, la famille Persicke, tous nazis convaincus, l’ancien magistrat Fromm, Emil Borkhausen, profiteur et voleur ainsi que le couple d’ouvriers Otto et Anna Quangel. C’est sur ce couple, plus précisément, que l’auteur se concentre. Mais d’autres personnages interviennent dans le roman tels que le commissaire Escherich de la Gestapo ou Eva Kluge, postière et membre du Parti qui va apporter la triste nouvelle de la mort de leur fils unique aux Quangel. C’est à partir de là que débute la dynamique romanesque car les Quangel, désespérés par la mort de leur fils vont décider de se lancer dans une lutte contre le nazisme et le Führer en écrivant des cartes postales de contre-propagande qu’ils vont abandonner dans les cages d’escalier des immeubles de Berlin. « En les voyant passer personne ne les soupçonnerait de disséminer régulièrement des cartes postales appelant les Allemands à la résistance dans des cages d’escaliers choisies au hasard… »

La seconde partie s’apparente à une enquête policière durant laquelle le commissaire Escherich est chargé de retrouver celui qui ose disséminer dans Berlin des messages qui insultent le IIIe Reich. Par ce biais nous découvrons les méthodes de la Gestapo : corruption, chantage violence… dans un cadre parfaitement hiérarchisé. L’enquête fonctionne selon l’effet papillon en ouvrant de multiples pistes au commissaire. Toutes s’avèrent fausses jusqu’au jour où les Quangel commettent une faute qui resserrera l’étau autour d’eux d’un seul coup. Fallada dépeint alors cette société dans laquelle priment l’égoïsme pour sauver sa peau, la folie normalisée où chacun a sa place et la peur. La peur de dire, de lâcher un mot, un nom de trop lors d’un banal interrogatoire de routine.

Enfin les troisième et quatrième parties érigent progressivement le couple en héros de la résistance antinazie bien qu’en réalité les cartes postales aient quasiment toutes atterri à la Gestapo sans avoir été lues par ceux qui les ont ramassées tant la peur de la répression était forte. Quangel et sa femme sont évidemment condamnés, lui à la peine capitale et elle à la prison. Les fréquentations des Quangel sont aussi arrêtées et certaines exécutées. Mais cet acte de résistance finalement inutile mettra toutefois en valeur d’autres types de résistances à travers par exemple le conseiller Fromm qui héberge des juifs ou Eva Kluge qui adopte le fils abandonné de Borkmann. C’est ici l’héroïsme que Fallada a voulu mettre en valeur, de personnes qui en temps normal seraient des individus ordinaires et qui en temps de troubles ont choisi de résister.

«  – … Vous avez résisté au mal, vous et tous ceux qui sont dans cette prison. Et les autres détenus, et les dizaines de milliers des camps de concentration… Tous résistent aujourd’hui et ils résisteront demain.

Oui et ensuite, on nous fera disparaître ! Et à quoi aura servi notre résistance ?

A nous, elle aura beaucoup servi, car nous pourrons nous sentir purs jusqu’à la mort. Et plus encore au peuple, qui sera sauvé à cause de quelques justes, comme il est écrit dans la Bible. Voyez-vous Quangel, il aurait naturellement été cent fois préférable que nous ayons eu quelqu’un pour nous dire : " Voilà comment vous devez agir. Voilà quel est notre plan. " Mais s’il avait existé en Allemagne un homme capable de dire cela, nous n’aurions pas eu 1933. Il a donc fallu que nous agissions isolément. Mais cela ne signifie pas que nous sommes seuls et nous finirons par vaincre. Rien n’est inutile en ce monde. »

 

Un témoignage

Ce roman permet de se représenter la réalité de la vie à Berlin pendant la Seconde Guerre mondiale. Le style est littéraire et les descriptions précises, notamment dans l'évocation du fonctionnement de la police de l’époque. Fallada écrit avec réalisme et parvient à suggérer l’inquiétude et l’angoisse, à créer une atmosphère qui rend la fiction suffisamment plausible pour qu’elle puisse prendre une valeur de témoignage. En effet, ce roman social dépeint des péripéties dramatiques qui incitent à se laisser captiver, des moments plus drôles lorsque Borkhausen se prend lui-même à ses propres entourloupes, ainsi qu’un certain suspense pour savoir si oui ou non la Gestapo va finir par arrêter les Quangel. Le climat et les mentalités sont habilement rendus. Mais Fallada essaye de rendre également compte des délations, des menaces, des chantages et des pressions qui ont fait le quotidien des habitants berlinois sous le IIIe Reich.

Ce roman donne à comprendre de l’intérieur comment a fonctionné le régime nazi et l’immeuble de la rue Jablonski devient à lui seul un échantillon représentatif de tous les comportements qui ont pu exister durant cette période. Il n’y a aucun héros ni coup d’éclat dans cette histoire, puisque même les Quangel entrent en résistance en tant que simples gens plutôt pour se venger de la mort de leur fils que par réelle idéologie. L’auteur est témoin de l’intérieur et décrit l’engrenage des comportements face à la peur d’où découlent plusieurs attitudes possibles : la résistance, la lâcheté, la collaboration, la passivité, la délation, la paranoïa… Chacun s’observe, se jauge, à la limite du défi. Quel comportement adopter lorsque la terreur nous ronge en permanence ? Cet aspect moral met à nu l’âme humaine. La plupart du temps c’est l’égoïsme qui gagne et Fallada n’essaye pas de la cacher. Cependant il a voulu mettre en avant l’héroïsme de quelques-uns qui à travers leurs petits actes ont participé à leur façon à la chute de l’Empire d’Hitler.

En filigrane, Fallada se pose la question de savoir pourquoi la résistance ne s’est pas organisée en Allemagne sur une échelle comparable à celle des autres pays. En France, quand on luttait contre les nazis, on était un résistant à l’ennemi. En Allemagne, quand on faisait la même chose, on était un traître à la nation. L’auteur met cela sur le compte tout d’abord du lien puissant qui lie l’Allemand de l’époque au pouvoir et de la discipline germanique, puis sur celui de la lâcheté qui a affligé Borkhausen notamment, le désir de vivre même si cela doit en coûter aux autres.

 

Élisa Langdorf, 1ère année édition/librairie

 

 

 

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