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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 07:00

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Harry CREWS
La Foire aux serpents
Titre original : A Feast of Snakes
Traduit de l'américain
par Nicolas Richard                                 
Éditions Gallimard
Collection Folio Policier
1994 pour la traduction française.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Il ne savait pas ce qu’était l’amour. Il ne savait pas à quoi ça servait. Mais il savait qu’il se le coltinait partout où il allait, c’était une scabreuse tache de pourriture, de contagion, qu’on ne pouvait pas guérir. Que la rage ne guérissait pas. Que l’indulgence ne faisait qu’empirer, attiser, se développer comme un cancer. Et ça avait fichu sa vie en l’air. »

Joe Lon Mackey est l’ancien quaterback vedette du lycée de Mystic, en Géorgie. Son incapacité à lire correctement l’a condamné à une vie médiocre dans son village où il a récupéré le magasin de whisky paternel. Cet analphabétisme l’a surtout empêché de suivre son amour de lycée, Bérénice Sweet, à l’université. Il épouse donc Elfie, une femme qu’il n’aime pas et a deux enfants pour lesquels il semble pas ne avoir le moindre intérêt.

Joe Lon vit au diapason de sa folie. Devenu violent, alcoolique et plein de frustration, il tabasse régulièrement sa femme, ravagée par ses deux grossesses consécutives qui lui ont laissé un corps flasque et qui n’est plus que l’ombre de la jeune fille qu’elle était.

« De derrière, elle ressemblait toujours à la femme qu’il avait épousée. Mais par-devant, c’était la catastrophe. […] Ces seins splendides et bandants qu’elle avait encore deux ans auparavant pendouillaient maintenant comme deux poches énormes. […] On aurait dit qu’elle dissimulait un ballon de basket sous sa robe ».

Son père, Joe Lon également, mais que l’on appelle Big Joe, est alcoolique et à moitié sourd. Il dresse des pitbulls et les entraîne pour les combats de chiens. Les combats sont décrits avec la violence primitive qu’on leur imagine et sont orchestrés par Big Joe avec une cruauté aveugle à tout ce qui pourrait empêcher ses cabots de ramasser le pactole. A tel point que le chien Tuffy, par exemple, se retrouve à affronter son vieux père souffrant, la veille d'un combat, pour se faire les dents :

« Tuffy brisa sa laisse et traversa la fosse pour se ruer sur son père en un mouvement aveugle de crocs acérés, de volutes de poussière et d’éclaboussures de bave scintillante. […] Il ne fallut pas plus de quarante-cinq secondes à Big Joe pour comprendre que c’était la mise à mort. Tuffy était accroché à sa gorge. Le bruit du sang se mêlait déjà à son souffle au fur et à mesure que Tuffy améliorait sa prise et secouait le vieux comme une peluche. Big Joe laissa Tuffy prendre tout son temps, le laissa mâcher à volonté jusqu’à ce qu’il se retire finalement en jetant un regard sombre et apaisé au corps lacéré et sanguinolent. »


La soeur de Joe Lon, Beeder, vit toujours chez Big Joe. Devenue zinzin suite à la mort de sa mère, elle regarde la télévision à haut volume toute la journée dans sa chambre. Dès que Joe Lon est en sa présence, il se remémore ses années glorieuses, sur lesquelles il repose depuis qu'il a quitté le lycée.

« J'ai connu mon heure, se dit-il, chacun son tour. » 

« Tant que ça avait duré, il en avait tiré une énorme satisfaction, mais ses souvenirs subsistaient maintenant dans sa mémoire comme en rêve. Ils ne signifiaient plus rien, il regrettait que tout cela lui soit arrivé. »

Beeder fait ressortir l'humanité, la compassion et, au final, peut-être les seuls sentiments non physiques et primitifs de Joe Lon. Il tente vainement de lui ouvrir les yeux, de chercher les mots qui la ramèneront dans le monde réel, hors de sa chambre et du poste de télévision.

« "– Je veux dire, enfin, merde. Putain, on va pas te laisser devant la téloche jusqu'à la fin de tes jours. Tu crois, fit-il en montrant l'écran du doigt, qu'ils vont te laisser regarder ce branleur toute ta vie ?
– Je fais de mal à personne. […] Y vont me chasser d'ici, c'est ça ?
– Nom de Dieu de merde !" s'exclama-t-il. Il regrettait d'avoir laissé la bouteille dans le pick-up. […] Joe Lon avait le sentiment qu'il suffirait de la prendre par le paletot, de la secouer un bon coup et de lui demander d'arrêter de déconner, pour qu'elle redevienne normale. En fait, il avait déjà essayé plus d'une fois, lorsqu'il était soûl ou qu'il picolait : "Nom d'un chien, Beeder, lui disait-il, t'as intérêt à arrêter de faire l'idiote. Allez cesse ton petit jeu, arrête de faire l'imbécile." »


Cet extrait illustre assez bien l'incapacité de Joe Lon à rester calme, à ne pas se laisser dominer et posséder par l'attrait de la violence physique, même pour sauver sa sœur. Il craque face à la frustration et à l'incapacité de faire quelque chose pour l'aider.

Cette fascination pour l'échange physique définit d'ailleurs l'essence même du personnage :

« L'idée d'étudier, de rester assis et d'apprendre des trucs pour ensuite les recracher lui paraissait profondément répugnante. Toujours été comme ça. Sauf s'il était question de violence. Il aimait bien la violence. Il aimait bien le sang et les bleus, même quand c'était lui qui en faisait les frais. »

Tous les personnages sont d'ailleurs attirés par tout ce qu'il y a de plus terre-à-terre et de plus cru dans les contraintes physiques de l'homme.

Beeder, toujours, s'enduit de ses propres défécations sous les yeux de Joe Lon :

« Elle s'extirpa des couvertures, et vint s'asseoir à côté de lui.
" – Je le tuerais si je pouvais", dit-elle, et elle se pencha, saisit une merde et se l'écrasa dans les cheveux. »



Je voudrais présenter un dernier personnage qui traverse le roman en restant toujours au second plan, mais dont la profondeur et la fascination pour les serpents fait peut-être de lui le plus symbolique de l'œuvre.

Lottie Mae est noire, elle travaille pour Big Joe. Depuis que le shérif Matlow, vétéran du Viet-Nam à la jambe de bois, l'a violée dans la prison en présence d'un serpent, elle cultive une fascination destructrice pour ces reptiles.

« Il tenait un seau en métal. […] Il renversa le seau du bout de sa jambe de bois, et un crotale épais comme un poing d'homme et long d'un bon mètre roula sur le sol. […]
"– Un de nous deux va venir te rejoindre à l'intérieur, le serpent ou moi. C'est toi qui choises ? [...]
– J'aime encore mieux vous", dit-elle sans quitter le serpent des yeux. […]
Il fit vite et – pour le reste – fut silencieux. Juste son corps lourd se ruant par secousses sur elle. On ne voyait que ses mains et ses genoux relevés dépasser sous lui, ça et son visage détourné contre son torse, qui regardait, les yeux exorbités, le serpent qui la fixait sans cligner les siens. […]
Elle ne se souviendrait de rien, ni du poids écrasant de Buddy Matlow, ni de ses pieds nus sur la route caillouteuse. Le serpent avait chassé tout le reste. Elle n'avait plus en tête que les motifs en écailles et les yeux sans paupières. »

Depuis cet épisode donc, les serpents deviennent une obsession pour Lottie Mae. Elle a oublié le shérif et est donc traumatisée par le serpent comme si c'était lui qui l'avait violée.

Ce spectre la hante au milieu de ses nuits :

« Lottie Mae avait rêvé de serpents. Des serpents ballonnés par les rats. […] Elle essayait de s'en débarrasser, mais impossible, car le serpent faisait partie de son corps. Son bras était un serpent. Son autre bras était un serpent. Ses deux bras glissaient autour de son cou, son coup froid comme de la glace, luisant de bave de serpent. »

Inévitablement, Buddy Matlow revient voir Lottie Mae, à la fin du roman, pour se promener dans sa voiture de shérif. L'apogée de leur confrontation est imminente et la revanche de Lottie Mae sur le serpent, inévitable.

« "–Tiens, regarde ce que j'ai là. Regarde donc. Là. Tu vois. "
Sans même regarder, elle sut que c'était pour ça qu'il l'avait recherchée, qu'il n'y avait rien à faire, qu'il fallait qu'elle regarde. Elle tourna la tête et aperçut un serpent sur ses genoux. Exactement entre ses cuisses, un serpent se dressait raide comme un fil à plomb. Il n'était pas du tout enroulé mais dressé comme une flèche, le haut du corps étiré. Elle voyait les crochets aussi acérés que de minuscules épées. C'était le serpent qu'elle attendait, le serpent qu'elle avait attendu.[...]
" – Quesse t'en dis ? "
Elle ne répondit pas, mais, en un mouvement qu'elle avait mentalement répété toute la journée, elle se pencha en avant pour atteindre sa cheville où elle avait le coupe-chou fourré dans sa chaussure, et en un seul mouvement fluide lui en donna un coup entre les cuisses, se retrouvant avec le serpent dans la main, la tête flasque toujours avec ses crochets effilés dépassant de son pouce et de son index.[...] Elle leva les yeux sur Buddy Matlow. […]
De la main, il montrait ses cuisses d'où une fontaine de sang jaillissait en l'air, puis s'écoulait sur ses jambes et s'égouttait sur le plancher de la voiture.
"– Tu... tu... me l'as coupée", réussit-il finalement à articuler. »


Tous ces personnages interfèrent au cours du roman avec pour toile de fond la douzième édition de la Foire aux Crotales de Mystic, l'occasion pour les fadas de reptiles et les freaks dégénérés de se rassembler et de créer une atmosphère idéale pour stimuler les pulsions primaires de nos protagonistes.

« Les héros crewsiens portent tous un même fardeau, celui de vouloir donner un sens à leur vie minable et "merdique", une vie qu’ils ressentent comme obscène, intolérable. La surenchère fécale des romans est donc utilisée pour exprimer la dualité tragique des êtres, leur réalité animale et leur statut d’enveloppe charnelle destinée à mourir. » nous dit Maxime Lachaud, spécialiste français d'Harry Crews dans son essai Du corps abject à une métaphysique de l'obscène, l'œuvre de Harry Crews.

Ce même Maxime Lachaud, dans son essai Violence et carnavalesques, les motifs horrifiques de La Foire aux serpents, déclare :

« Si l’on considère, par exemple, l’horreur comme une confrontation au monstrueux, le monstrueux est bel et bien du côté de la normalité chez Crews tandis que ses "monstres" et phénomènes de foire apparaissent comme des sages dans un monde chaotique et décentré. La Foire aux Serpents est une étude quasiment anthropologique de ce monde des « normaux » où les personnages se livrent à une orgie de nourriture, de défécations, de sexualité, avec en plus les idées de compétition et toutes les valeurs inculquées par la société américaine. De ce fait, il s’agit d’un roman monstrueux, un roman qui donne à voir, qui montre l’horreur cachée au plus profond de l’être humain. L’horreur est intérieure pour Crews, elle est humaine, pour ainsi dire. Telle une célébration de la corporéité de l’homme et par là même une affirmation de son existence, le sang y exprime ce que les personnages ne peuvent exprimer avec des mots. »

En lisant cette oeuvre, le lecteur est toujours dans une position ambiguë. Dès qu'il parvient à s'identifier à Joe Lon par exemple, à le comprendre, ce dernier réagit de façon complètement déjantée ou monstrueuse qui relèque le lecteur à des années-lumières des personnages.

Le lecteur se rapproche sans cesse des personnages, pour que, dès qu'il pense enfin avoir ciblé ou fait le tour de tel ou tel protagoniste, Crews envoie tout valser et redéfinisse leur relation de façon complètement différente.

Rien n'est normal, les personnages « normaux » ne finiront pas l'histoire entiers. L'histoire est une apologie du primitif, du monstrueux, de l'irrationnel. De tout ce qui n'est pas réfléchi, mais ressenti et subi. C'est en ce sens que chacun de ces personnages est une victime. Victime de son enfermement à Mystic, dans cette micro-société qui cultive la violence pour la violence et dans laquelle se sont formés les piliers de sa façon de penser. L'extrême violence est la forme ultime de la décadence.

Je me suis promené sur quelques sites de vente en ligne pour voir quelle réactions je pouvais trouver concernant ce livre. A regarder les commentaires laissés, on réalise bien vite que cette œuvre a créé une véritable répulsion chez certains lecteurs. Harry Crews a été accusé de racisme, de haine envers le Sud des États-Unis, de violence gratuite. Au final, tous les commentaires laissés sont très engagés, que ce soit pour accuser ou pour encenser La Foire aux serpents. Ce qui prouve que cette œuvre soulève les passions et ne laisse pas indifférent.

Et il est vrai qu'il y a quelques scènes ou déclarations « chocs » dans cette œuvre, présentes pour révolter le lecteur bien pensant :

Joe Lon dit à Bérénice :

« – L'amour, c'est de te l'ôter de la bouche pour te la carrer dans le cul.
– Oui, oh, oui c'est...
– Mais l'amour véritable, ajouta-t-il, le vrai amour à la con, c'est de te la retirer du cul pour te la carrer dans le bec. »

Aucune de ces déclarations n'est gratuite. Toutes servent à souligner la dégradation de ces âmes condamnées qui vivent dans le cru, le brutal, l'instinctif, le sexuel. À créer une distanciation avec le lecteur. Tout ce qu'il y a de physique chez l'homme prime. Ce genre de phrases est là pour définir tous les préjugés que pourra avoir le lecteur sur le Sud tout en les confirmant. A partir du moment où Joe Lon dit ça, le lecteur bien pensant sait qu'il n'aura aucun intérêt à chercher à s'identifier à lui. Le but de l'œuvre n'est pas là. Il se contentera simplement de le suivre foncer tête baissée vers un climax inévitablement brutal, meurtrier et monstrueux.

« Non, y nous tuera pas. Si au moins il nous avait tous tués... Mais on peut pas demander ça à quelqu'un. »

 
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L'auteur

Harry Crews est né le 7 Juin 1935 et a grandi en Géorgie. Il raconte son enfance dans son autobiographie Des Mules et des Hommes. La Foire aux Serpents est publié pour la première fois en 1976. Il est considéré comme l'un des auteurs majeurs du genre Redneck, mêlant à sa littérature le Roman Noir et la littérature gothique. Les paumés et les monstres qui peuplent ses romans forment une fresque grotesque de l'Amérique profonde.

Patrick Galmel déclare :

« Harry Crews, à travers ses romans, n'a de cesse de mettre en scène l'envers du décor du célèbre rêve américain où tout n'est que beauté et réussite. Harry Crews montre ces hommes des campagnes perdues, ces jeunes gens qui subissent ou s'inventent des subterfuges, des substituts, pour se croire les plus forts, les plus beaux, tentant d'oublier leur insignifiance. »


Pour conclure l'article,

cette vidéo, poignante et très représentative de ce que peut être Harry Crews :

 

 

 

Illustration de l'interview de Harry Crews par Maxime Lachaud sur Bibliosurf.

 

 



Loïk, 1ère année Éd.-Lib.

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commentaires

florent 06/01/2011 23:06


Et ne pourrait-on lire plutôt chez Crews le pessimisme le plus profond renvoyant l'homme à sa propre noirceur...comme une pourriture ancrée au plus profond de sont être (qui dans une lecture plus
"mystique" renverrait à l'idée de Chute et péché originel). Car toute l'oeuvre de Crews est hanté par ces figures grotesques, parfois quasi simiesque (je pense à La Malédiction du gitan) qui lutte
mais ne peuvent qu'étreindre plus profondément la fatalité de leur condition. Ce romant interdit toute voie au bonheur, concept même absent du roman, et ne présente alors peut-être qu'un dernier
sursaut finalement humain?
A mettre en parallèle d'une BD comme "Je mourrais pas gibier" d'Alfred, ou encore Le Seigneur des porcherie de Tristan Egolf...


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