Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 janvier 2010 3 06 /01 /janvier /2010 07:00
HELENE LENOIR LE MAGOT DE MOMM













Hélène LENOIR
Le Magot de Momm

Minuit, 2001

 

 









Hélène LENOIR




Hélène Lenoir est née à Neuilly-sur-Seine en 1955. Germaniste de formation, elle enseigne le français en Allemagne où elle réside depuis 1980. Elle vit donc en allemand et écrit en français. Elle est l’épouse d’un biologiste et mère de famille. Elle rentre régulièrement à Paris, pour voir sa mère, ses amis et son éditeur, Minui Dans son oeuvre, elle s’attache à décortiquer la psychologie enfouie, cachée de ses personnages, qui vivent dans le non-dit, sont  en proie au doute, évoluent dans un milieu qui les étouffe. Elle cherche à dévoiler les complexités des relations amoureuses et familiales. Pour cela, elle puise directement dans le fil des pensées de chacun de ses héros (toujours des anti-héros), transcrites dans une écriture parfois difficile, décousue, mais longue et patiente.

 Le Magot de Momm
(2001) est le cinquième roman de Hélène Lenoir. Pour l’anecdote, le titre en avait été trouvé par Jérôme Lindon.

 C’est une histoire courte, et toute simple, banale, voire fade. Nann, une femme proche de la quarantaine, vit avec ses trois filles, Lili l’aînée, seize ans, Violette et Wanda, les jumelles de dix ans, et avec sa mère, Momm. Il n’y a que des femmes dans cette famille. Rémi, le mari de Momm, est mort d’un cancer à 51 ans, il y a peu, et Michel, le mari de Nann, est mort à 38 ans dans un accident de voiture.

 L’action de tout le livre se déroule sur un week-end. Vendredi soir, Lili fugue, avec Dan, son petit-ami, et dans son sac à dos « le magot de Momm », trésor d’au moins cinq mille billets. Momm a des cachettes, un peu partout dans la maison, pour son argent. Lili en a trouvé une, par hasard, la plus importante, et en a volé le contenu. A présent, ils roulent tous les deux sur le petit scooter de Dan, vers la liberté, pour toujours. Cela n'inquiète pas Nann, elle croit Lili partie à la plage avec des amis.

 Tandis que Lili fugue, on observe la vie, dans cette maison de quartier résidentiel. Les jumelles jouent, Momm s’adonne à des tâches ménagères – repassage, cuisine, comptes – et Nann s’occupe d’elle-même, et se languit de Vincent, son « amant », qu’elle voudrait bien voir plus souvent.

 Dans cette maison, les hommes ne passent qu’en coup de vent. Il y a un ouvrier, payé au noir, très surveillé par Momm, qui s’occupe de réparer la barrière. Il y a Vincent, expert-comptable et amant de Nann (Nann prétexte auprès de Momm qu’il l’aide à gérer ses comptes, mais qui croit-elle duper ?), qu’il  fréquente plus par contrainte que par réelle envie. Et pourtant, la figure masculine est omniprésente chez les trois personnages principaux, Momm, Nann et Lili. Nous allons voir un peu plus loin comment.

 Dans ce récit, Hélène Lenoir se livre à une véritable étude psychoplogique de ses personnages principaux : Nann, Momm et Lili. Elle retranscrit directement leurs pensées, et c’est là que réside le véritable intérêt de ce livre, car l’histoire en elle-même est assez banale et la fin prévisible dès les premières lignes.

 C’est donc un récit à plusieurs voix : tantôt le lecteur observe la situation au travers du regard de Momm, tantôt au travers du regard de Nann, et tantôt au travers du regard de Lili. Mais c’est moins la situation extérieure qu’il observe que l’état intérieur de chacun des personnages : leur cheminement psychologique, le complexe enchevêtrement de pensées confuses, non achevées, non dites, refoulées. Pour chacune, Hélène Lenoir adopte un style d’écriture différent, ou des thèmes obsessionnels récurrents.

Momm a la pensée la plus compliquée à suivre : souvent les phrases sont longues. En effet elle rumine beaucoup de choses, de pensées confuses qu’elle n’exprime pas, qu’elle garde pour elle, avec aigreur, elle en souffre d’ailleurs, et l’écriture cherche à suivre fidèlement ce cheminement de la pensée. On observe aussi que souvent elle n’ose pas achever sa pensée, qui se termine alors par « ... ».

Pleine de doutes et de souffrances aussi, Nann a cependant une pensée beaucoup plus claire. Le style littéraire est plus simple, plus concis, plus franc. Nann n’est pas ravagée par le ressassement de non-dits. Malgrè tout, cette situation familiale lui pèse : jamais seule, toujours épiée par sa mère ou entourée des filles qu’elle a bien du mal à gérer, surtout Lili la plus âgée.

Lili est folle d’espoir. Elle voit tout le monde, hier terne et gris, désormais aussi beau et lumineux que le monde des livres. Sa pensée est pleine de naïveté et de joie quand elle pense à son futur, pleine de haine et de rancoeur quand elle pense à sa famille. C’est une adolescente en rébellion, en particulier contre sa mère, et qui fugue avec son copain Dan pour de plus beaux lendemains.

 Dans leurs pensées, on décèle plusieurs grands fils conducteurs. Et aussi étonnant que cela soit, par-delà leurs différences, ces femmes partagent des sujets de préoccupations communs. Elles ne les envisagent cependant pas avec le même point de vue.

 Tout d’abord, les hommes. C’est une famille dans laquelle seules restent des femmes. Les hommes ne font que passer, dans cette maison, et ils sont perçus comme une gêne ou comme des ennemis. C’est le cas pour Fisch, le voisin, véritable espion hypocrite qui sous ses airs généreux n’attend que les occasions pour humilier ou « blesser » Momm. Samedi matin, par exemple, il lui apporte des légumes de son jardin. Ce n’est absolument pas par générosité : « ... et qu’est-ce que je vais faire de tous ces légumes ? Il aurait pu me le dire quand il m’a vue partir, il a bien vu que je m’en allais faire les courses... »

 L’ouvrier, dont on ne connaît pas le nom, fait ce qu’il a à faire : des réparations. Il est payé au noir, par Momm, qui espère qu’il en finisse au plus tôt. Selon elle, il fait du bruit, il est sale, et il achète les produits les plus chers par dessus le marché.

 Puis il y a Vincent, l’amant de Nann. Tous les deux ont une relation ambiguë : elle voudrait vivre une vraie histoire avec lui : « Dedans, dehors, tout est insupportable sans lui ». Mais elle s’aperçoit bien qu’il n’y tient pas tant que ça. Il préfère faire son jogging tout seul plutôt que de passer du temps avec elle.

 Les hommes, donc, semblent prendre une place peu importante pour elles, et pourtant elles orientent toutes leurs actions en fonction d’eux. Momm pense constamment à Rémi, son mari décédé, lui parle en pensées, se tourne vers lui, lui en veut qu’il soit mort, bien tranquille désormais. Elle voudrait qu’il vive encore pour l’aider à affrontrer la situation, pour la conseiller, savoir ce que lui ferait. Si seulement il était là, tout irait mieux. Que doit-il penser de moi, de nous, quand il nous regarde, de là où il se trouve ? Nann voudrait plaire à Vincent et être avec lui. Tout le week-end, elle cherche à le voir. Contrairement à Momm, elle a oublié Michel, son mari, et veut reconstruire un couple. Enfin Lili espère une nouvelle vie heureuse avec Dan qui l’emmène bien loin sur son scooter.

 Deuxième sujet de préoccupation : le cercle familial. C’est-à-dire le cercle familial tel qu’il est constitué à présent : la grand-mère, la mère et les trois filles. Toutes les trois vivent cette situation comme un fardeau ingérable. Momm sue aux travaux ménagers et, en grand-mère typique et un peu bigote, elle souffre de voir que Nann flirte avec un autre homme, de constater que les filles sont turbulentes et irrespectueuses et de ce qu’elles n’ont pas une éducation catholique. Nann est une mère dépassée, irresponsable vis-à-vis de ses filles : elle préfère laisser les autres se charger de ses filles, Momm ou la nounou. Lili la déteste. Et avec sa propre mère, les relations sont également tendues. Enfin, Lili, on vient de la dire, déteste sa mère, et toute sa famille, pour des raisons peu claires, parce qu’elle est une adolescente en pleine rébellion. Elle n’est pas heureuse, dans le giron familial, et c’est pour cela qu’elle a préféré fuguer.

 Enfin, le dernier sujet de préoccupation : la vie et la recherche du bonheur. On s’aperçoit que Momm vit entièrement dans et avec le passé, avec « son » Rémi. Elle ne supporte pas le présent, son présent, même si apparemment elle exécute toutes les corvées sans rechigner. Elle est vieille, elle est veuve, elle n’est respectée par personne, chaque jour est une épreuve ; pour affronter cela, elle se tourne vers le passé, un passé radieux perdu, incarné par Rémi. Nann cherche à améliorer son ordinaire : elle veut encore profiter de la vie, du temps présent, elle ne veut pas se trouver prisonnière du quotidien, comme Momm. C’est pourquoi elle s’efforce de construire quelque chose avec Vincent. Elle espère pouvoir mieux faire face à la vie, avec quelqu’un d’autre, mais surtout elle veut vivre. Et ses choix se font sans doute au détriment de ses enfants et de sa mère. Enfin s’est pour s’extirper de son quotidien que Lili a fugué. Désormais, elle est tout entière tournée vers l’avenir, un avenir radieux, pense-t-elle : elle est riche, elle est loin de sa famille, et elle est avec Dan.

 Hélène Lenoir montre bien, avec ces trois femmes, trois générations très différentes, opposées, et la perpétuation de la complexe création des liens familiaux. Aucune de ses femmes ne communique avec les autres, n’ose communiquer avec les autres, et c’est cet échec dans la communication qui crée cette situation tendue, insoutenable, et ce climat oppressant, un climat de gêne, et même de haine. Du coup, chacune se replie dans son petit monde de pensées, dans une autre réalité, jusqu’à extérioriser son malaise, dans le cas de Lili, et dans une certaine mesure de Nann, dans le seul but de fuir l’autre.

 En commençant la lecture de ce récit, on croit tout d’abord qu’Hélène Lenoir est une digne héritière de Samuel Beckett : des prénoms curieux, très réduits, et un premier chapitre intrigant. On s’attend à être propulsé dans une histoire étrange. Pas du tout : on l’a bien vu, l’histoire est très simple, et les personnages aussi. C’est une description réaliste d’une scène de vie, au travers du regard de ses principaux acteurs. De ce point de vue-là, c’est très réussi : Hélène Lenoir parvient à faire vivre les pensées de ses personnages aux yeux du lecteur, et à leur donner une personnalité propre. Cela permet de différencier Momm, Nann et Lili, et de reconnaître laquelle est la narratrice même lorsque cela n’est pas précisé.

 Une autre chose agréable dans ce récit : Virginia Woolf disait qu’il est important pour une femme écrivain d’écrire comme une femme, c’est-à-dire que le lecteur puisse déterminer sans le savoir a priori si c’est une femme ou un homme qui a écrit le livre. Je suis tout à fait d’accord avec Virginia Woolf, et il est très agréable de percevoir la plume féminine d'Hélène Lenoir en lisant Le Magot de Momm. Cela dit, c’est une chose que je ne saurais expliquer ; c’est un ressenti, c’est tout, je ne saurais absolument pas dire pourquoi je trouve cette oeuvre « féminine ».

 J’ai apprécié aussi dans le récit le travail d’écriture d'Hélène Lenoir : on sent une réelle recherche, un réel travail pour rendre vivants et crédibles ses personnages, pour essayer de transcrire leurs pensées. C’est ce qui m’a le plus intéressé dans ce livre : des longues phrases travaillées, compliquées à suivre parfois, brusquement interrompues, décousues, ou au contraire de petites notes claires et lumineuses. Tout ce texte est un travail de recherche poétique réussi.

 Malgré tous ces points forts, dans son ensemble le livre ne m’a pas plu. A partir d’un certain point, le style et l’écriture ne me suffisent pas, j’ai besoin d’une histoire qui m’intrigue, de personnages auxquels je m’attache, et je n’ai réussi ni à m’intéresser à l’histoire, ni à m’attacher aux personnages. Nann est peut-être celle qui m’a le plus plu parmi ces trois femmes, mais ce n’est pas pour autant que j’ai ressenti un grand intérêt pour sa vie, ses choix et ses pensées. Autre chose qui m’a gêné : Hélène Lenoir ne laisse pas entrevoir une lueur d’espoir, une lueur de joie dans ce récit. Les seuls personnages heureux sont les jumelles, Violette et Wanda, qui à dix ans sont insouciantes et aiment surtout s’amuser. Lili est heureuse de fuir, mais on sent dès le départ que tout cet engouement va vite être stoppé, et on n’arrive pas à croire que Nann construira un jour quelque chose de beau avec Vincent. Les relations humaines, enfin, sont insupportables, que ce soit au sein d’une même famille comme au niveau du voisinage. Hélène Lenoir semble vraiment vouloir nous faire comprendre que la vie n’en vaut pas la peine, sentiment exacerbé par le fait qu’elle nous dépeint des personnages profondément réalistes, auxquels on peut très facilement s’identifier.

 Un extrait des pensées de Nann (pp 57-58) pour conclure :

« Quand elle essaye de se remémorer ces cinq années passées sous le toit de sa mère avec ses filles jusqu’à l’irruption de Vincent dans sa vie, elles lui semblent déjà avoir la même consistance que les douze précédentes passées avec Michel, elles les ont rejointes, s’y sont collées en formant juste un renflement dans la baudruche ambrée : dix-sept années agglutinées maintenant, une seule masse gélatineuse avec quelques grumeaux sombres qui eux aussi se diluent peu à peu, toutes ces blessures, ces rages impuissantes, ces gesticulations solitaires, courses exténuantes, doigts meurtris à force de gratter, de s’agripper, chutes, larles, cris, comme des petites bêtes pitoyables gigotant dans le magma translucide, solidifiées pour la plupart, fossilisées à présent dans des poses grotesques, elles pâlissaient inertes, dégageaient encore une vague odeur de viande avariée, mais ça aussi ça passait, ou on s’y habituait, on s’habituait à tout, on s’arrangeait, supportait ce qu’on prétendait insupportable, acceptait, se soumettait, en se blindant contre les regards méprisants et dégoûtés de plus jeunes qui rêvaient encore, s’imaginaient et croyaient sincèrement même qu’il y avait d’autres voies possibles, qu’il suffisait d’un peu de courage, de volonté, parce que si c’était ça, la vie, ce n’était vraiment pas la peine... »

Jean-Baptiste, 1ère année Ed.-Lib.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives