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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 07:00

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Henning MANKELL
Les Chaussures italiennes
traduit du suédois
par Anna Gibson
Seuil, octobre 2009
Points, février 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce roman de Henning Mankell relate l'histoire d'un homme, Fredrick Welin, âgé de soixante-six ans, qui vit reclus sur son île à l'abri de tout contact humain et avec pour seule compagnie une vieille chienne et une vieille chatte. On se trouve ainsi plongé en plein hiver dans le froid très nordique de la Baltique. Bien entendu, notre héros, que l'on devrait plutôt nommer antihéros, va voir sa retraite bouleversée par l'arrivée de la femme qu'il a abandonnée quarante ans auparavant.



Il est cependant nécessaire de s'intéresser à son auteur afin de mieux comprendre toute l'ampleur et l'influence de son œuvre.

Mankell est un auteur suédois né en 1948. Il a connu une enfance difficile, abandonné par sa mère et élevé par un père juriste. Son rêve était de devenir artiste et voyageur, c'est ainsi qu'il part pour Paris dès ses seize ans, ainsi que pour l'Afrique, où il continuera à se rendre régulièrement. En Afrique, il va d'abord en Guinée Bissau, puis en Zambie, dans les années 70, et enfin, dès 1985, au Mozambique où il va diriger l'unique troupe de théâtre professionnelle du pays. Il dit souvent qu'il partage sa vie entre la Suède et le Mozambique, un pied dans la neige et l'autre dans le sable. Il est devenu célèbre, non pas pour ses romans, mais pour ses polars avec notamment le célèbre inspecteur de police suédois, Kurt Wallander. Cet inspecteur est pour Mankell un moyen d'exprimer ses réflexions de dramaturge et de metteur en scène sur le devenir d’un modèle socio-économique proche de la disparition suite à la chute du mur de Berlin. Il veut toucher ses compagnons, faire partager ses doutes, ses désillusions ; c'est pourquoi il choisit le genre policier, miroir parfait de la société. En 2008, Mankell publie un livre, Profondeurs, où il médite sur le mensonge en mêlant différents genres comme le théâtre et le roman policier. Il parle des hommes, des femmes, de la solitude, de la peur, de l'amour et de la rédemption. Tous ces thèmes, nous les retrouverons dans Les Chaussures italiennes.



Dans ce roman, on découvre un personnage atypique, un vieillard que l'on pourrait qualifier d'invivable et d'asocial. Son unique lien avec le monde extérieur se fait par le biais du facteur de l'archipel, archipel où l'habitant le plus jeune a une cinquantaine d'années. Certains faits nous sont inconnus au début de l’œuvre mais l'auteur les dévoile au fur et à mesure que nous nous familiarisons avec le personnage principal. On sait par exemple que ce vieil homme s'est éloigné de toute civilisation à cause d'une faute qu'il a commise quand il était chirurgien ; c'est bien plus tard qu'on va en découvrir la raison, tout comme la mystérieuse présence d'une fourmilière dans le salon de ses grands-parents. C'est dans la solitude la plus profonde et la lenteur révélatrice de la monotonie de son quotidien que nous nous trouvons plongé. Fredrick Welin a laissé sa vie en suspens ; il apparaît comme un lâche, c'est pourquoi il est difficile de ressentir de la compassion face à sa situation ; il a toujours fui, ce dont il prend pleinement conscience lorsque sa vie va être chamboulée par l'arrivée de la femme qu'il a abandonnée.

Le roman commence par l'activité quotidienne très étrange à laquelle se livre cet ancien chirurgien : chaque matin, il creuse un trou dans la glace et s'y plonge pendant quelques instants. Il explique que, pour se sentir vivant, il soumet son corps à cette épreuve afin de rendre plus supportable le froid extérieur très vif mais également un froid pire encore, le froid intérieur de la solitude qui est semblable à une mort lente et amère. Il se met en retrait sur son île mais espère lâchement que quelqu'un viendra le chercher, il est incapable de prendre la moindre initiative à moins d'y être contraint.

 

« Au fond je l'espère peut-être, ce quelqu'un, ombre noire dans l'immensité blanche qui me verra un jour et se demandera s'il ne faut pas intervenir avant qu'il ne soit trop tard. Pour ce qui est de me sauver en tout cas, c'est inutile. Je n'ai pas de projets de suicide. »

 

C'est ainsi qu'arrive la femme qu'il a abandonnée quarante ans plus tôt ; elle apparaît comme un messie, traversant le lac gelé avec son déambulateur, trait caractéristique de l'humour noir présent tout au long du roman. Cette femme, on l'apprend rapidement, souffre d'un cancer et est déjà en phase terminale. Elle exige de Fredrick Welin qu'il tienne sa promesse, faite quand ils étaient encore ensemble, de lui montrer le lac forestier où il était allé avec son père. Les décors qui défilent pendant le voyage pour aller jusqu'au lac, les paysages enchantés que le froid revêt de magie expriment avec brio à la fois les sentiments des personnages, la tristesse, la solitude, la gêne,  interrompus par intermittence par les excès de fatigue dus à la maladie d'Harriet.

 

« – Tu as froid ?

Sa voix était calme quand elle m'a répondu :

– Toute ma vie, j'ai eu froid. J'ai recherché la chaleur partout, dans les désert et les pays tropicaux, mais j'ai toujours eu une petite stalactite accrochée au-dedans. Beaucoup de gens trimballent du chagrin, d'autres des inquiétudes. Moi, c'est une stalactite. Toi, c'est une fourmilière dans le salon d'une maison de pêcheur. »

 

La première partie se termine par l'accomplissement de la promesse et par un nouveau départ, cette fois, pour rencontrer la fille d'Harriet, Louise, qui se révélera être la fille cachée de Fredrick Welin.

La rencontre entre le père et la fille est froide, distante, presque anodine pour ces deux personnages. Même s'ils ne se sont jamais rencontrés auparavant ils sont dès le début liés puisqu'ils mènent tous les deux des vies marginales. Louise est une jeune femme habitant dans une caravane perdue dans la forêt, avec des amis bohèmes, un grand bottier italien, un violoniste, avec qui elle fait des combats de boxe quand le temps est clément. Sa principale activité est d'écrire à tous les grands dirigeants de ce monde pour protester contre les injustices, les éclairer sur des problèmes.

 

« – Je vais créer une entreprise. Mes amis boxeurs et moi, nous en serons les actionnaires. Nous allons commencer à vendre ces nuits scintillantes silencieuses. Un jour, nous serons milliardaires. »

 

Ici encore, le vieux chirurgien fait preuve de lâcheté puisque par un excès de colère, il abandonne les deux femmes. Mais ces rencontres sont pour lui un retour à la vie ; même s'il se terre à nouveau sur son île, il est maintenant incapable de vivre coupé du monde. C'est le dégel intérieur et extérieur, l'annonce du printemps, avec notamment un long processus de souvenirs oubliés qu'il tente de retrouver. Le vieil homme entreprend de corriger ses erreurs passées ; on apprend alors pourquoi il a arrêté d'exercer sa profession. Lors d'une intervention qui devait être simple et par un enchaînement fatal, une jeune femme, Agnès, se voit amputée du mauvais bras. Il reprend contact avec elle pour se faire pardonner d'avoir brisé sa vie. Agnès, pour cacher son mal-être, décide d'héberger des jeunes filles en marge de la société qui sont dans une situation et un désarroi pires que le sien, comme Sima qui se donnera la mort avec son épée de samouraï.



Le temps passe et les liens se reforment aussi car peu avant le solstice d'été, Harriet va réapparaître avec sa fille et sa caravane sur l'île du vieillard. Une autre demande est formulée ; Harriet souhaite assister à une grande fête pour le solstice, alors qu'elle est plus transparente que jamais. Cette fête demandera au vieil homme asocial de prendre contact avec le peu de personnes qu'il connaît. Toute cette période est propice au renforcement des relations humaines. Il apprend à connaître sa fille même s'ils sont tous les deux dans l'attente de la mort d'Harriet pour leur propre soulagement – les crises de douleur sont éreintantes – et aussi pour celui de la malade qui mérite de trouver le repos après tant de souffrances. À sa mort, ils vont organiser à leur manière les funérailles, un hommage, sans qu’aucune institution extérieure puisse les contraindre à faire quelque chose, dans une entière intimité.

Suite au décès de la femme qu'il avait abandonnée par peur de son amour chaque jour croissant pour elle, et du départ de sa fille pour une quelconque manifestation, l'ancien chirurgien se trouve à nouveau seul, sauf qu'il est incapable de vivre dans l'isolement après avoir côtoyé tant d'amour et d'amitié. Il prend alors conscience des douze années perdues pour toujours lorsqu’il s'est exclu sur son île ; il comprend l'arrogance de son enfermement et décide de redonner un sens à sa vie même s'il se rapproche à grand pas de la mort à laquelle il a assisté plusieurs fois au cours de l'année. En effet, la mort est très présente dans ce roman, elle apparaît sous plusieurs formes, par exemple quand il se rend au lac avec Harriet, ils découvrent en chemin un chien errant qui va les conduire jusqu'à sa maîtresse, morte de vieillesse dans le plus grand silence ; on assiste également au suicide d'une adolescente pour échapper à une souffrance qu’on ne peut dire ni jamais oublier ; bien évidemment on suit la mort d'Harriet, lente et douloureuse, ou encore la mort de la vieille chienne et de la chatte de Fredrick Welin.

Quand l'ancien chirurgien est sujet à des douleurs fulgurantes dans la poitrine, cela ne fait aucun doute pour lui, sa fin est également proche. Mais pour la première fois, il résiste, on sent en lui un désir de vivre, de profiter d'une vie qu'il a lui-même gâchée, c'est comme un moyen de se faire pardonner de sa non-existence. Au printemps, il reçoit de sa fille une paire de bottes faites par un grand bottier italien, signe matériel d'une grande importance dans le récit. Effectivement, les objets comme les chaussures, la caravane, la fourmilière, l'épée de samouraï et tant d'autres permettent aux personnages de s'accrocher à quelque chose de concret, qui les tient en vie, qui est leur symbole, qui les caractérise, les chaussures pour avancer, l'épée pour se protéger. La fourmilière est à part mais sa signification n'en est pas moins importante puisqu'elle représente une chose en mouvement, qui gagne du terrain, une force sombre qui grignote la maison et ronge le personnage. Le vieil homme fait quelque chose de très symbolique : en la déplaçant hors de la maison, sur une plage abandonnée, il prend la décision de ne plus se laisser ronger intérieurement mais de profiter pleinement du temps présent.

Autre élément symbolique, la place des femmes est essentielle car chacune est un nouveau tournant dans l'existence du vieil homme, qui pourtant ne peut s'empêcher en premier lieu d'agir comme un rustre à la limite de l'indécence et de l'immoralité.



Ce roman de Mankell à la fois sombre, plein d'espoir, de tendresse, de défaite et doté d'un humour noir très acide, montre la vie dans toute sa cacophonie avec des personnages à la dérive, en marge de la société, condamnés à la solitude, à l'incompréhension, la violence et la mort. On réalise que chacun est porteur d'une souffrance et qu'il livre un combat quotidien, pour Fredrick Welin par la recherche de soi. C'est un hymne à l'humanité où parfois la vie commence par la reconstruction.

 

« Il y a toujours quelque chose qui reste, au milieu du changement. Il y a toujours une petite vieille qui a froid sur un banc, sous un pommier. »

 

La traduction est pour moi le seul défaut de ce roman plein de vie. On sent tout au long de l'histoire que le récit n'est pas naturel ; on a comme une impression de malaise. Peut-être que le traducteur voulait être au plus près du texte original même si cela donnait un français peu fluide. Dans un sens cela nous permet de sentir directement le style de l'auteur.


Chloé, 1ère année Édition-Librairie

 

 

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