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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 07:00

Henry-David-Thoreau-De-la-marche.gif

 

 

 

 

Henry David THOREAU

 

 

 

 

De la marche,
  Traduction

Thierry Gillyboeuf

Éditions Mille et Une Nuits, 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Henry-David-Thoreau-Balade-d-hiver.jpg

 

 

 

 

Balade d’hiver, Couleurs d’automne,

Traduction

Thierry Gillyboeuf

Éditions Mille et Une Nuits, 2007





 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques repères dans la vie d’Henry David Thoreau (1817-1862)

Portrait-de-Thoreau.jpgUn de ses biographes décrit Henry David Thoreau ainsi : « il avait quelque chose du marin du grand large » (Journal, p. 7, cité par Thierry Gillyboeuf, éditions Finitude). Il est vrai que, bien que l’on ait aussi de lui l’image d’un anachorète vivant dans une cabane dans les bois pour mieux mettre en évidence les errements de l’Amérique du XIXème siècle, Henry David Thoreau a tout d’un personnage de Melville, que ce soit dans l’aspect de sa figure comme dans son attitude et ses discours – une attitude qui n’est sans doute pas sans lien avec le fait qu’un des aïeuls de Thoreau ait été un marin français vivant sur l’île de Jersey. Chez Thoreau, l’individu est une île qui n’a de liens qu’avec la Nature, ses mouvements et ses éléments et qui n’a pas de compte à rendre à la société.

Avant d’être une des figure les plus influentes de la contre-culture, Thoreau est l’auteur d’un oeuvre protéiforme qui comprend des poèmes, des récits d’excursions, des essais, un livre atypique : Walden, ainsi qu’un journal considérable qu’il a tenu durant plus de vingt ans dans lequel il a consigné ses lectures, les mouvements de sa pensée, ses observationsthoreau Journal de la nature, des notes d’excursions, des citations. On n’y trouve, paradoxalement, que très peu d’éléments de sa vie, en tout cas dans le premier tome édité en 2012 chez  Finitude et qui couvre les années 1837 à 1840.  L’édition complète de ce Journal par les éditions bordelaises Finitude est actuellement l’une des plus ambitieuses entreprises éditoriales en France et devrait durer près de quinze années.

Henry David Thoreau est d’abord né David Henry Thoreau, en 1817 à Concord, près de Boston, en Nouvelle-Angleterre (entre New-York et la frontière canadienne) – il y est mort en 1862. Il inverse ses prénoms en 1837 et devient Henry David Thoreau, l’année où, opposé aux châtiments corporels, il démissionne de la Public School de Concord, non sans avoir rossé six élèves, pris arbitrairement pour dénoncer l’absurdité de cette pratique. 1837 est aussi l’année où Ralph Waldo Emerson, dont Thoreau deviendra le disciple, prononce son discours sur « l’intellectuel américain » – une figure que Thoreau finira par incarner.

À partir du 4 juillet 1845 (la date du 4 juillet comme pour mieux proclamer sa propre indépendance vis-à-vis du monde et de la société) et jusqu’à septembre 1847, Thoreau habite dans une petite cabane près du lac Walden. Il vit là dans le dénuement et la simplicité et commence à y écrire Walden, qui paraît en 1854 et dans lequel il explique comment gagner sa vie sans aliéner sa liberté en proposant un contre-modèle que chacun devra adapter à soi. Thoreau est du côté de l’individualité, contre la société qui aliène. Ainsi, en 1846, il refuse de payer l’impôt, pour protester contre la guerre au Mexique et la pratique de l’esclavage. Il est emprisonné pour une nuit. Ce moment de sa vie lui inspire l’un des livres les plus influents du monde : La Désobéissance civile (disponible aux éditions Mille et Une Nuits).

 

Emerson portraitEmerson-Nature.jpg

Ralph Waldo Emerson et un exemplaire français de son livre Nature (éditions Allia)

 

 

 

L’École du Transcendantalisme

La pensée vivante et stimulante de Thoreau a trouvé un terrain fertile à Concord dans une école de pensée américaine, le Transcendantalisme, qui est d’abord un club, fondée par Ralph Waldo Emerson, et qui va devenir un mouvement philosophique et littéraire d’importance, variante américaine du romantisme tout en étant bien autre chose. Cette école s’inspire des textes religieux et poétiques d’Inde, de Confucius, des classiques grecs, des écrivains et poètes romantiques anglais du XVIIe siècle comme les immenses Coleridge et Milton, des théories de Cousin et du socialiste français Fourier. Elle emprunte aussi au théologien et philosophe suédois Swedenborg et à l’idéalisme allemand. Cette école fait de Concord le principal foyer intellectuel de la Nouvelle-Angleterre au milieu du XIXe siècle. Paradoxalement, si ses membres sont ouverts à d’autres cultures, s’ils se rencontrent, s’échangent des textes et des notes de leurs journaux intimes qu’ils publient ensuite dans une revue, The Dial, ils s’accordent sur la remise en question de la société comme structure permettant l’épanouissement et la connaissance.

Cette école prend forme autour de Ralph Waldo Emerson, auteur du livre La Nature et de la conférence sur « l’intellectuel américain ». Emerson voulait créer une culture américaine : tel est le but de cette Ecole qui « recherche une nouvelle philosophie morale et esthétique » (Journal, p.10), dans la correspondance entre l’esprit humain et la nature – entre les mouvements de l’esprit et les phénomènes naturels. Il s’agit, pour prendre connaissance du monde, d’accorder l’esprit et la pensée au monde et de rompre avec les institutions, car la société isole de la Nature – donc de soi. Si Emerson est le théoricien de cette école, Thoreau en est le praticien. Il se tourne vers une littérature documentaire, le récit d’excursion, qui rend compte de la mise en oeuvre des théories d’Emerson : il raconte ainsi un voyage en barque effectué avec son frère, une balade d’hiver ou les couleurs de l’automne pour essayer de dire le langage de la Nature, un langage que l’homme ne sait plus lire à force de vivre dans la société et d’être sous l’influence des institutions.



De la marche

Ce court texte trouve son origine dans une conférence donnée par Thoreau sous le titre The Wild en 1851. Thoreau reprend ce texte plusieurs fois, qui n’est publié qu’après sa mort, en 1862. Plusieurs idées sont en jeu dans cet essai dont les liens entre les mouvements de la Nature et les mouvements de la pensée, en opposition avec la société et la différence qui se joue entre l’Europe et l’Amérique. Enfin, Thoreau évoque les merveilles de la Nature qui sont aussi celles de la pensée pour qui sait marcher.

Cet essai est d’abord un éloge de l’individu, de la liberté, de la Nature et fait s’opposer la Nature et la société. Pour Thoreau, la vie en société réduit les libertés individuelles : il s’agit donc de marcher pour quitter la société, nos obligations et occupations et ce que l’on croit connaître de nous. Thoreau a recours à l’étymologie pour rendre compte de cette opposition : ainsi, il fait remonter le mot balade aux pèlerins en partance pour la Terre-Sainte et il rapproche le mot ville de vilain. On voit bien sa position dans ce combat entre la marche et la ville, d’autant plus que, pour Thoreau, la marche s’effectue dans les forêts, les bois et les champs, loin de la route qui conduit à la ville et à ses institutions dont il s’agit justement d’éviter l’influence néfaste.

Il faut ajouter que la marche ainsi que l’envisage Thoreau est une entreprise d’importance, qui « n’est en rien apparentée à l’exercice physique […] mais [qui] est en soi l’entreprise et l’aventure de la journée » (pp. 13-14). Que l’on en juge d’après cet extrait :

 

« Nos expéditions ne sont que des périples qui nous ramènent le soir auprès de l’âtre d’où nous étions partis. La moitié de la promenade consiste à revenir sur nos pas. Nous devrions entreprendre chaque balade, sans doute, dans un esprit d’aventure éternelle, sans retour ; prêt à ne renvoyer que nos coeurs embaumés, comme des reliques de nos royaumes désolés. Si vous êtes prêts à abandonner père et mère, frère et soeur, femme, enfants et amis et à ne jamais les revoir ; si vous avez payé toutes vos dettes, rédigé votre testament, réglé toutes vos affaires et êtes un homme libre ; alors vous êtes prêt pour aller marcher » (p. 9)

 

Loin d’être une boutade, cet extrait montre bien l’importance capitale de la marche, un acte qui permet de lier Nature et pensée. Quand Thoreau parle de la Nature, il parle de la pensée, et quand il parle de la pensée, il parle de la Nature ; ainsi, les clôtures présentes dans la Nature sont les clôtures de la pensée :

 

 

« De nos jours, presque tous les prétendus progrès de l’homme, tels que la construction de maisons, l’abattage des forêts et des grands arbres, déforment tout simplement le paysage et le rendent de plus en plus insipide et domestiqué » (p. 17).

 

Et :

 

« Je ne voudrais pas que chaque homme ni que chaque partie de l’homme soient cultivés, pas plus que je ne voudrais que le soit chaque arpent de terre ; une partie sera labour, mais la plus grande part restera prairie et forêt, ne servant pas à un usage immédiat, mais préparant un humus pour un futur lointain » (p. 56)

 

Il est donc nécessaire pour Thoreau de garder une part de sauvage dans la Nature comme dans la pensée – sinon, la pensée ne peut pas se développer, explorer d’autres lieux si elle se trouve prise dans les barrières, c’est-à-dire soumise à l’influence de la société, à l’ambition ou au commerce, aux conventions ou aux institutions. Il faut emprunter des chemins non frayés, explorer les broussailles et les coins les moins domestiqués et s’élever : de là viendra la liberté. Là seulement l’homme trouvera les merveilles de la Nature comme les merveilles de l’esprit et de la pensée ; s’il va marcher et accorde les mouvements de sa pensée aux mouvements de la Nature :

 

« Nous étreignons la terre, mais nous la parcourons rarement ! M’est avis que nous pourrions nous élever un peu plus. J’ai trouvé mon compte en grimpant à un arbre une fois. C’était un grand pin blanc au sommet d’une colline, et bien que mes habits fussent salis par la résine, je fus bien dédommagé, car je découvris de nouvelles montagnes à l’horizon que je n’avais jamais vues auparavant, et tant de choses en plus de la terre et des cieux. J’aurais pu marcher au pied de l’arbre pendant soixante-dix ans, et pourtant je ne les aurais sans doute jamais vues. Mais, par-dessus tout, j’ai découvert autour de moi, c’était vers la fin du mois de juin, au bout des plus hautes branches uniquement, de minuscules et délicates fleurs rouges en forme de cônes, la fleur fertile du pin blanc tourné vers le ciel. […] Parlez-moi des architectes de l’Antiquité finissant leurs travaux aux sommets des colonnes avec autant de perfection que sur les parties les plus basses et les plus visibles ! La Nature a, dès le commencement, déployé les minuscules fleurs de la forêt uniquement vers les cieux, au-dessus de la tête des hommes et dissimulées à leur regard » (pp. 64-65).

 

Il y a autre chose dans ce livre, et c’est la différence qui se fait, à ce moment de l’Histoire, entre l’Europe et Amérique. Pour Thoreau, un magnétisme est en jeu au moment d’aller marcher : son instinct le pousse à aller vers l’Ouest. « Je dois marcher vers l’Oregon, et pas vers l’Europe. Et la nation avance en ce sens » (p. 26). Il ajoute : « Nous allons vers l’Est pour appréhender l’Histoire et étudier les oeuvres d’art et de littérature […] – nous allons vers l’Ouest comme vers le futur, avec un esprit d’entreprise et d’aventure » (p. 27). Pour Thoreau, sans négativité, l’Europe représente le passé et un certain héroïsme médiéval et l’Amérique, enrichie de toute la culture et des légendes amérindiennes, est le but du mouvement général de l’humanité et incarne l’héroïsme du présent tendu vers le futur. Aller vers l’Ouest, c’est aller à rebours du passé et des institutions. Ainsi, à la suite du géographe suisse Arnold Henry Guyot qui émigra aux États-Unis, pour Thoreau l’Amérique est le but inévitable de ce voyage aventureux vers l’Ouest et un lieu de rencontre : le pays de tous les habitants du globe. L’Amérique, à la différence de l’Europe, est encore neuve et vivante car tout le continent est encore au coeur de la Nature et des éléments – et la Nature n’est pas soumise à l’homme.



Balade d’hiver

Balade d’hiver est écrit en 1846 à partir d’observations que Thoreau a consignées dans son Journal. Dans ce court et très beau texte (comme l’est Couleurs d’automne qui le suit) Thoreau évoque une balade d’hiver qui commencerait à partir de la fin de la nuit. Les premières pages évoquent un pastoral d’un genre nouveau où l’on trouve le campagnol, la chouette, l’écureuil, le bétail, les stalactites, les flocons de neige, mêlé à une dimension mythique : ainsi Thoreau invoque-t-il Cérès, le royaume des ombres, les Enfers, Pluton, le Styx… rien de très joyeux ni de très lumineux en somme. Dès l’ouverture, Thoreau présente la Nature américaine comme nouvelle, mythique, porteuse de nouvelles visions, d’une nouvelle réalité. Mais en même temps cet incipit se termine sur la fumée d’une cheminée : pour mythologique que soit ce lieu et sauvage, c’est aussi un lieu où vivre.

Au milieu du texte en prose, Thoreau insère des poèmes en vers, comme s’il s’agissait pour lui de dire les différentes réalités de la Nature tout en disant à la fois l’insuffisance de sa prose et de sa poésie à dire cette Nature. Il faudra attendre d’autres auteurs moins proches de la théorie pour réussir à évoquer avec brio les différentes réalités de la Nature américaine – Whitman ou Melville par exemple, parmi les premiers, Cormac McCarthy parmi les contemporains..

Le projet de Thoreau est en tout cas de dire tout ce qui se passe lors d’une balade en hiver : la matière de la lumière ou de l’obscurité de la nuit, le son que renvoie le sol, les odeurs, les arbres, les feuilles, les herbes, les traces d’animaux, les insectes, les chants d’oiseaux, les couleurs et la substance du ciel, la musique que fait le soleil en se levant, « une sorte de bruit étouffé de cymbales qui résonnent, réchauffant l’air de ses rayons » (p. 12) ainsi que la vie souterraine durant l’hiver, ce que le regard humain ne sait pas voir, ce qui lui est invisible.

La présence de cette vie invisible montre que l’hiver n’est pas une saison morte : la vie existe, ralentie ou minuscule, invisible au regard humain mais qui est là, à résister, comme la rivière continue de « suivre son cours en dessous » (p. 31) d’une mince couche de glace. Et, toujours, la Nature et l’homme sont semblables : « en hiver, nous menons une vie plus intérieure » (p. 35), comme la vie que mène la Nature.

Pour mieux raconter des éléments de ce paysage nouveau, Thoreau élabore des comparaisons avec différentes époques, mythologiques ou non, et différents lieux du monde, que ce soit le désert de Syrie ou un archipel au nord de la Russie. S’il compare avec ce qui est déjà connu, mais lointain, mais merveilleux, mais inaccessible, c’est toujours pour rendre compte à la fois d’un pays et d’un paysage nouveau et merveilleux mais aussi pour dire que ce lieu dans la Nature est sur Terre, existe, et que l’homme peut l’habiter : « aucun domaine de la nature n’est jamais totalement fermé à l’homme » : la Nature est une maison, pas si inhospitalière. Mais l’homme n’est pas seul, il y a d’autres habitants : les poissons, les oiseaux, le moucherolle, le canard sauvage, le rat musqué, le butor… L’homme n’est qu’une partie de la Nature : ce n’est pas lui qui importe, mais la beauté de la Nature, sa nouveauté, et ce qu’elle peut faire surgir de neuf dans l’esprit.



Couleurs d’automne

Paru en 1862, le titre original de ce court texte qui suit Balade d’hiver est Automnal Tints et rend mieux compte du projet de Thoreau ici, où il s’agit d’essayer de décrire les teintes de l’automne, c’est-à-dire ses couleurs complexes, chatoyantes, chaleureuses, merveilleuses et capables d’impressionner l’esprit et de faire naître une nouvelle forme de pensée. Thoreau fait l’éloge de cette saison mais aussi des couleurs d’automne de l’Amérique. Son projet initial était de faire un herbier qui rende compte des différentes couleurs de l’automne :

 

« Il suffirait de tourner ses pages pour faire une promenade dans les bois en automne chaque fois qu’il nous plairait. […] Je n’ai guère avancé dans la composition d’un tel ouvrage, mais, au lieu de cela, je me suis efforcé de décrire toutes ces couleurs vives dans leur ordre d’apparition. Voici quelques extraits de mes notes. » (pp. 42-43)

 

Ce court texte est une mythologie de l’Amérique par les couleurs, des couleurs d’automne encore neuves, à la fois subtiles et éclatantes, qui émerveillent, et que l’art et la littérature n’ont pas encore usées – tout simplement parce qu’ils ne s’en sont pas encore inspirés. Thoreau a ménagé six entrées dans son herbier littéraire :

Les graminées. Thoreau essaye de rendre compte des différentes teintes de l’herbe pourpre selon la distance, l’éclairage, et finit par dire que cette herbe lui apparaît comme une brume, ce qui dit précisément son aspect insaisissable, même par l’écriture. Il s’enthousiasme pour la phytolaque sur laquelle « tout est fleur […] en raison […] de la surabondance de couleur » (p. 47). Thoreau use de tout le vocabulaire à sa disposition, de toutes les comparaisons et métaphores possibles pour décrire les teintes sans jamais les fixer à une expression ou à une couleur : ainsi décline-t-il tous les rouges, du rouge du coucher de soleil au rouge pâle en passant par le rouge vif laqué ou encore le rouge semblable aux reflets couleur de flammes carmines.



erable-rouge.jpg

Un érable rouge.

 

C’est ensuite au tour de l’érable rouge. Thoreau parle d’un arbre de cette espèce en particulier, qu’il reconnaît, voit changer chaque année. C’est d’un individu qu’il s’agit ici et que Thoreau décrit comme s’il décrivait un ami, ou plutôt un artiste : les arbres sont pour Thoreau supérieurs aux hommes. Comme Baudelaire avait ses « Phares » et Henri Michaux ses « Icebergs », les érables rouges de Thoreau sont des feux, des lumières, des exemples, des modèles à suivre – des artistes qui transfigurent le réel et font évoluer la pensée.

Thoreau évoque encore l’orme, les feuilles tombées, l’érable à sucre aux couleurs mythiques et enfin le chêne écarlate dont les feuilles sont si fines qu’il semble constitué de lumière. Comme dans Balade d’hiver tout dans ce bref texte montre que, pour qui sait regarder et être dans la Nature, être au monde, l’automne n’est pas une saison de déclin mais au contraire une saison d’une grande puissance :

 

« La plupart des gens rentrent et referment la porte derrière eux, convaincus que novembre, morne et grisâtre, est déjà là, alors que les couleurs les plus chatoyantes et les plus mémorables n’ont pas encore éclaté » (p. 86).

 

Et encore :

« Octobre est le mois des feuilles peintes. Leur riche éclat illumine le monde. Tout comme les fruits, les fleurs et le jour adoptent des couleurs éclatantes juste avant de tomber, l’année fait de même à son déclin. Octobre est son coucher de soleil ; novembre, son tardif crépuscule » (p. 42).

Pour finir, Thoreau ajoute deux choses. D’abord, qu’il faut adapter notre regard et notre pensée aux mouvements de la Nature – ensuite, que des hommes d’origines différentes, que le poète ou le botaniste ne verront pas la même chose de ce spectacle de la Nature et que le paysage s’adapte à la pensée et que la nature est, par conséquent, le symbole de la pensée.

La beauté est la règle dans la Nature, pour qui sait la voir, observe, et pense les particularités. Etre dans la Nature et regarder est ce qui, pour Thoreau, fera de chacun de nous un individu.

Il y a d’autres textes très beaux sur la Nature dans l’oeuvre de Thoreau, notamment celui-ci, tiré de son Journal, écrit en janvier 1838 sous l’entrée GIVRE et que je ne me suis pas résolu à couper, malgré sa longueur :

 

« Ce matin, toutes les feuilles et tous les rameaux étaient recouverts d’une armure étincelante de givre, même les herbes dans les champs à découvert portaient d’innombrables pendants adamantins, qui tintinnabulaient gaiement quand le pied du promeneur les effleurait. C’était littéralement un naufrage de bijoux et une débâcle de gemmes. Comme si une des couches supérieures de la terre avait été retirée pendant la nuit, exposant à la lumière du jour un lit de cristaux immaculés. Le décor changeait à chaque pas – ou bien selon que la tête s’inclinait à droit ou à gauche. Il y avait l’opale, le saphir, l’émeraude, le jaspe, le béryl, la topaze et le rubis.

Telle est toujours la beauté – ni ici ni là, ni maintenant ni alors – ni à Rome ni à Athènes – mais partout où se trouve une âme capable d’admiration. Si je la cherche ailleurs parce que je ne la trouve pas chez moi, ma recherche sera vaine.» (Journal, p. 40)

 



Parallèle entre la Nature et l’esprit : la Nature comme symbole de l’esprit

On l’aura compris, ce qui occupe pour une bonne part ces textes de Thoreau est la correspondance qui s’effectue entre l’être, l’esprit, l’âme et les phénomènes naturels. La Nature est le symbole del’esprit en même temps que l’esprit vit au même rythme que la Nature. Ainsi dans son Journal Thoreau évoque une découverte d’Emerson :

 

« Mon ami [Emerson] me dit qu’il a découvert un nouveau son dans la nature, qu’il appelle la Harpe de glace. Par hasard, il a lancé une poignée de cailloux sur la mare où la glace retenait une cloche d’air – la glace lui a joué une agréable musique.

À l’intérieur réside une dixième muse – et comme c’est lui qui l’a découverte, la nouvelle mélodie est probablement de lui » (p. 30, 5 décembre 1837).

 

Cette théorie de la correspondance que Thoreau épouse naturellement vient d’Emerson lui-même : « La nature arbore toujours les couleurs de l’esprit » écrit-il dans son livre La Nature (Editions Allia, p. 15). Il ajoute : « Chaque esprit se construit pour lui-même une maison, et par-delà son monde un ciel. C’est pour vous que le phénomène est parfait. Il n’est rien que nous puissions voir, sinon ce que nous sommes […] Bâtissez-vous par conséquent votre propre monde. » (p. 90).

Puisque la nature revêt les « couleurs de l’esprit », le regard de l’homme sur la Nature est un regard sur lui-même et l’observation du monde est une contemplation des mouvements de l’esprit et de la pensée. Les paysages sont soumis à un rythme, un cycle : de même l’esprit humain est structuré par un rythme. Vues sous cet angle, la marche et l’observation sont un jeu réflexif sur l’esprit. On ne pense bien qu’en marchant – et qui sait les merveilles que l’on peut trouver et dont on ne soupçonnait même pas l’existence si on se prépare à les trouver ?

Les deux courts textes de Balade d’hiver Couleurs d’automne montrent les richesses et les possibilités de la nature et de l’esprit à deux saisons dont l’une est vue comme un déclin et l’autre la mort. Il s’agit en tout cas de moments de transition comme ceux que traverse l’esprit dans ses mouvements : Thoreau ne réfléchit, n’écrit que depuis la Nature, dans la marche qui est une lecture d’un lieu, du monde, des signes de la nature. Lisant le monde, Thoreau se déchiffrer et apprend à penser.

Ainsi, le mouvement de Thoreau quittant la société ne vise pas tant à se retirer du monde qu’à inventer un monde nouveau, à l’extérieur du cercle, dans le monde ; un monde autre où l’homme peut exister en tant qu’individu, libre, autonome, hors des codes, des institutions. L’oeuvre de Thoreau est une utopie de l’esprit et la marche un mouvement qui mène à soi après une aventure, une exploration de l’esprit.

L’homme dans la Nature est débarrassé de la morale, des règles sociales et religieuses, des codes et des institutions : à partir de la Nature, il s’agit de tout recommencer, de se libérer et de se créer un espace de liberté ; l’homme se prend à penser et se rend compte qu’il y a des lois supérieures aux lois humaines – Thoreau refusant de payer un impôt qui soutiendrait la guerre au Mexique et la politique esclavagiste.

 

auteurs-americains.jpgHerman Melville, Nathaniel Hawthorne, Walt Whitman et Edgar Allan Poe

 

 


Conclusion

Dans son Journal, Thoreau ne dévoile que peu d’éléments de sa vie qui sert surtout de support à différentes réflexions dont celle sur les mythes du monde et possibilité de faire naître la pensée, la poésie, la littérature, la philosophie américaines, de construire le futur du continent tout en ne niant pas son passé, la culture amérindienne. S’il évoque sans cesse l’Iliade, Goethe, Milton, Virgile, l’Énéide, Emerson, et est en cela l’incarnation de « l’intellectuel américain » tel que l’entendait Emerson, il s’interroge sur l’avenir de la pensée. Ainsi écrit-il en janvier 1840 : « Il incombe à d’autres que les Grecs d’écrire la littérature du prochain siècle » (Journal, p. 123). Il appelle à une création en dehors de l’Europe, en dehors des mythes anciens dans ce continent américain encore proche de la Nature, où les paysages sont épargnés encore de l’influence humaine : « Peut-être que, dans ces massifs, une nouvelle école de philosophie ou de poésie finirait par naître » écrit-il dans Couleurs d’automne (p. 49) – une nouvelle école influencée par les paysages.

Pareillement, dans De la marche, s’il insiste sur la grandeur et la nouveauté des paysages américains, c’est pour dire leurs bienfaits et leur influence sur les esprit et la possibilité de faire naître une littérature et une poésie non apprivoisée, libres qui rendraient compte de cette nature sauvage : « toutes les bonnes choses sont sauvages et libres » (De la marche, p.49 – et que l’on se souvienne de l’appel à brûler les clôtures). Melville, Whitman, Hawthorne, Edgar Allan Poe, Mark Twain, Emily Dickinson et Henry James seront les représentants les plus fameux de cette culture américaine – et aujourd’hui Cormac McCarthy, l’auteur de Méridien de sang, de La Route et de L’Obscurité du dehors, et qui est certainement l’un des écrivains contemporains les plus importants.

Il est amusant de noter à ce propos que dans Twixt, le dernier film de Francis Ford Coppola, ce n’est plus Virgile guidant Dante à travers les différents cercles de l’Enfer jusqu’au Paradis, mais Edgar Allan Poe menant un écrivain américain dans différentes couches de la réalité.

Dante-et-Virgile.jpgTwixt-Coppola.jpeg

Haut : Dante et Virgile dans le 9e cercle de l’Enfer par Gustave Doré
Bas : Edgar Poe (Ben Chaplin) guidant Hall Baltimore (Val Kilmer) dans Twixt de F. F. Coppola

 

Mais la leçon la plus importante de Thoreau est bien de se placer hors du monde, légèrement de biais, en déphasage – tel que doit l’être le contemporain selon Agamben (Qu’est-ce que le contemporain ?, Giorgio Agamben, Rivage poche / Petite bibliothèque) – pour inventer un monde nouveau, une pensée nouvelle et affirmer sa présence au monde. La culture d’un continent entier s’est bâtie à partir de de la Nature : ainsi doit-il en être de l’individu qui doit construire un nouveau lieu de la pensée – sans oublier que le vrai lieu de la liberté, qui est aussi son dernier, c’est la pensée. Comme le film de Robert Bresson Un condamné à mort s’est échappé était sous-titré Le vent souffle où il veut, si elle se pose en-dehors de la société et des institutions, la pensée va où elle veut. La Nature et la pensée sont puissances. Tout est possible.

21 mars 1840 :

 

« Aujourd’hui, le monde est un théâtre parfait dans lequel n’importe quel rôle peut être tenu. À cet instant même, s’offrent à moi tous les modes de vie : ceux que les hommes suivent un peu partout ou ceux que mon imagination peut inventer. Au printemps prochain, je pourrais être un messager au Pérou, un planteur africain, un exilé sibérien, un baleinier au Groënland ou un colon sur le fleuve Colombia, un marchand de Canton, ou bien un soldat en Floride, un pêcheur de maquereaux au large du cap Sable, ou un Robinson Crusoé dans le Pacifique – ou encore un marin taciturne sur n’importe quel océan. L’éventail des rôles est si large ; quel dommage que celui d’Hamlet soit exclu !

Je suis plus libre que n’importe quelle planète. Aucune doléance ne se propage tout autour du monde. Je peux prendre mes distances avec l’opinion publique, le gouvernent, la religion, l’éducation ou la société. […]

En guise de Brobdnin[gn]ag, je pourrai voguer jusqu’en Patagonie – en guise de Lilliput, jusqu’en Laponie. En Arabie et en Perse, mes aventures quotidiennes supplanteront les plaisirs des Mille et une nuits. Je pourrai être bûcheron sur le cours supérieur du Penobscott, et, par la suite, devenir dans les légendes une sorte de dieu fluvial, amphibie – et avoir un nom aussi évocateur que Triton. Transporter des sapins de Nootka jusqu’en Chine – et être ainsi plus célèbre que Jason et sa toison d’or – ou bien participer à une expédition d’exploration sur une Mer du Sud dont le récit égalera le périple de Hannon. Je pourrai être Marco Polo ou Mandeville et trouver ma Cathay par-delà les Grands lacs.

Voilà seulement quelques-unes des opportunités qui s’offrent à moi et tant d’autres auxquelles rien ne saurait être comparé » (Journal, pp. 134-135).

 

 

Jimmy, AS Bib.

 

 


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