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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 07:00

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Hermann BROCH
Les Irresponsables
Titre original
Die Schuldlosen
Traduit de l’allemand
Par Andrée R. Picard
Gallimard, 1961
L'Imaginaire, 2001






 

 


Résumé

 

 

Plusieurs personnages se mêlent dans ce roman choral. On y suit principalement la vie d’Andréas. Il quitte l’Afrique du Sud et à son arrivée en Allemagne, il se lance à la recherche d’une chambre à louer. Il trouve une solution en la demeure de la baronne W. Après un accueil glacial de la part d’Hildegarde, la fille de la baronne, et de Zerline, la servante de la famille, il parvient à se lier d’amitié avec la servante et obtient la reconnaissance de la jeune fille. Il entretiendra notamment une relation singulière avec la baronne, qui se substituera à sa mère. Il rencontrera Zacharias, professeur de mathématiques, membre du parti social-démocrate, avec qui il conversera toute une nuit, écoutant la présentation des opinions politiques et philosophiques du parti. Il séduira une jeune fille, Melitta, qu’il déflorera bien vite grâce au rôle d‘entremetteuse que jouera la servante de la baronne, Zerline. Mais Hildegarde, la fille de la baronne W, rend alors visite à l’innocente et lui annonce que A. l’aime, elle, et qu’au moindre signe de sa part, il serait prêt à l’épouser. Mélitta, dans un élan de désespoir, se donne la mort.

Le soir-même, Hildegarde force A. à lui faire l’amour mais celui-ci, sans opposer de résistance à cette idée, n’y parvient pas physiquement. Le lendemain, il apprend la mort de la blanchisseuse Melitta. Il fait l’acquisition d’un pavillon de chasse, en dehors de la ville, où il s’installe avec la servante Zerline et la baronne W et où il se suicide. Cette deuxièmee mort est suivie par une troisième : celle de la baronne W. Zerline hérite alors du pavillon de chasse.

 

 

Structure : un récit fragmentaire

Le récit est divisé en trois parties (et en tranches de dix ans) :


— Récits antérieurs, 1913 (avant la première guerre mondiale)
— Récits, 1923 (dans l’entre deux guerres, au début de la propagande nazie)
— Récits postérieurs, 1933 (Hitler est nommé chancelier par le président Hindenburg. Par la suite il impose un régime dictatorial).

La première partie est précédée par une parabole et la dernière s'achève sur une parabole. Chaque partie débute par une Voix, sous la forme d’un poème en prose qui donne la couleur du récit qui le suivra, instaure le contexte historique de la partie, notamment l’état d’esprit et le mode de pensée en vigueur durant cette époque. Chaque parabole commence par une anaphore : « pourquoi écrire, poète ? » La réponse est différente, évolue selon la période de l’Histoire. Dans les récits antérieurs :
 
« Laisse-moi un instant évoquer ton visage, oh ma jeunesse ! »

C’est la période de la jeunesse bourgeoise où l’on s’intéresse à l’amour, à l’argent, où l'on cherche à se distraire, surtout. On croit en une Histoire linéaire et téléologique, ascendante : on se dirige irréversiblement vers le progrès. Mais la guerre vient bouleverser cette vision que cultivent notamment un certain nombre d’auteurs de la Mitteleuropa tel Robert Musil.

« C’est ainsi que s’achève 1913,
[…]
Les échos éteints d’une fête passée »

La guerre pourtant est justifiée par certains par un noble but ; on « parle abondamment de devoir, du sol de la patrie, de l’honneur du pays, des femmes et d’enfants qu’il faut défendre. » C'est l'occasion de faire preuve de bravoure, source d’honneur et de prestige

Cependant la réalité est tout autre :

« sonne clairon, nous allons à la guerre.
Nous ne savons pas pourquoi nous combattons.
Mais reposer entre hommes, côte à côte, dans la tombe,
Ça fait peut-être bien plaisir. »

Les gouvernements promettent la victoire mais il n’y a de victoire pour personne.

 L’homme a perdu foi en la sainteté. Il n’a plus de repères ; « convictions et fausses saintetés » abondent. Elles vont mener à la terreur. Les hommes se posent des questions métaphysiques : on dénonce l’absurdité de l’existence humaine, la vie a-t-elle un sens ? (p. 63). Ils voient en ces « convictions creuses » la réponse à leurs questions.

Sans être coupable, chacun est responsable, conclut Broch.

Dans les récits postérieurs :

« Terre promise de l’éternel adieu,
Ô pressentiment de cieux ignorés !
[…] Ne nous leurrons pas, nous ne serons jamais bons ».

L’homme a décidément perdu foi en la croyance selon laquelle l‘homme serait naturellement bon. La mort surplombe tout. Les instruments de terreur, de torture sont rois. Le peuple croit en la toute puissance de la force, pour gouverner, il faut inspirer la crainte.

« Mais aie le courage de dire merde à celui qui poussera les hommes
À massacrer leurs frères au nom d’une prétendue conviction », p. 309.


Le bourgeois veut être assujetti, le manque de principes devient la loi. Il obéit aux règles édictées sans y croire, par pur automatisme.


« le petit bourgeois veut être réduit à l’esclavage et exercer la tyrannie », p. 312.

Chaque partie recèle des digressions philosophiques. Au récit se mêle l’essai philosophique qui rend compte des inquiétude métaphysiques de l’auteur. La question de la totalité de l’univers y est notamment omniprésente (p. 246-247).

La complexité de la forme reflète également celle de la pensée brochienne et surtout celle du monde. À ce titre, Broch louait Joyce :

« le mérite de son œuvre est d[e se] rapprocher de la représentation totale d’un monde devenu trop complexe en ayant recours à des dimensions multiples, à des symboles particuliers dans la construction ».

Cependant, ces propos sont tout aussi valables pour l’œuvre de Broch. Celui-ci, dans le chapitre II, « Construction méthodique » évoque « la méthode du contrepoint » en musique. Celle-ci consiste en une superposition organisée de mélodies (soit de différentes rythmiques, enchaînements d’accords) mais de manière à rester dans une certaine harmonie de l’ensemble; qu’il faut appliquer au roman. Lors de la première lecture, cette construction du roman nous donne l’impression d’un manque de lien logique entre les parties. On peut apporter des explications de différents ordres à cela.

Explication objective/concrète. Ceci semble naturel, puisqu’en effet, à l’origine, l’éditeur a décidé de réunir cinq nouvelles (« Voguons au léger souffle de la brise », « Construction méthodique », « Le retour du fils prodigue », « Légère déception », « Nuage furtif ») parues dans des journaux divers pour en faire un roman. Il a ainsi, dans le désir de conférer une certaine cohérence au texte, demandé à Hermann Broch de rédiger de nouveaux récits ( les six restants) pour donner un semblant d’unité à l’œuvre. De légères modifications sont donc apportées aux cinq nouvelles de départ, le travail consiste notamment à faire concorder les noms.

Explication subjective/réflexive. L’explication subjective concerne deux dimensions de la pensée brochienne. La dimension esthétique de son œuvre, tout d’abord, met en avant l’idée de rejet du roman traditionnel, « le roman épuisé ». La dimension philosophique y est également suggérée. Cette déstructuration du roman s’associe au polyhistorisme (plusieurs strates temporelles dans le roman) et polyphonisme (plusieurs points de vue de personnages et donc différentes visions du monde) afin de souligner la perte d’unité et de sens de la totalité des temps modernes.



Une perte générale de sens, une dégradation des valeurs

Pour reprendre le propos de Kundera : « Le chemin du roman se dessine comme une histoire parallèle des Temps modernes »

  • dédivinisation

 Le concept de dédivinisation qui caractérise l’époque moderne est particulièrement prégnant dans cette œuvre. En effet, Broch estime que depuis le Moyen-âge on assiste à une dégradation des valeurs. Au Moyen-âge, Dieu était au centre de la vie des hommes. Il régissait la vie quotidienne de chaque individu, constituait une référence commune pour tous et ses  enseignements (textes bibliques) transmettaient des valeurs communes à tous les humains (l’amour d’autrui, l’ascétisme ...). Au fur et à mesure, Dieu a perdu de son influence. Ainsi, on note que, dans Les Irresponsables, aucun personnage n’est pratiquant et même, pour aller plus loin, aucun des personnages ne semble croire en Dieu. Pour Broch, cette « mort de Dieu » (Nietzsche) soit cette perte générale des valeurs et des sens; fait qu' il n’existe plus de vérité absolue et conduit à une crise existentielle.
 
Historiquement, cette crise existentielle a conduit à la tragédie qu’est l’avènement d’Hitler au pouvoir en 1933, conclusion logique du livre dans les « récits postérieurs ». Il va mener à la mise en place d’un régime « totalitaire », au sens que donne Hannah Arendt à ce mot, le nazisme.

Philosophiquement, cette crise existentielle de l’homme engendre la solitude des êtres et une certaine indifférence envers autrui et le monde qui les entoure.



Conséquences : la solitude, des personnages fragilisés qui souffrent silencieusement.

 

Sans jamais tomber dans le pathos, sans jamais émettre de jugement à l’égard de ses personnages, Hermann Broch dresse le portrait de personnages profondément seuls. Dénués d’identité, de personnalité claire, ils souffrent.

 

  •   Andreas également appelé A. 

Presque tout au long du livre, il est dépossédé de son passé puisqu’en perdant son nom, il perd ce qui le relie à sa famille, à son passé. Par bribes, on apprend qu’il a perdu sa mère et son père et que tout jeune, avant la mort de ses parents, il était déjà privé de liens affectifs puisqu’il avait quitté son pays, ne voulant pas aller au lycée. Par la suite, il avait continuellement voyagé (p. 156). Citoyen hollandais, il se lance dans le commerce en Afrique du Sud, jouant le rôle actuel de spéculateur financier. Le fait qu’il ne veuille pas révéler son nom est donc significatif de son déracinement. Dans l’ouvrage cette crise identitaire se traduit par son attachement à la baronne W qui devient une mère pour lui, et son identification au personnage du mythe de Don Juan. Dès la page 90, la baronne apparaît comme une figure maternelle pour A. qui cherche à se recréer une famille, à combler ce manque qu’il éprouve depuis fort longtemps. Ceci explique que le chapitre III; qui relate l’arrivée de A. dans l’appartement de la baronne; ait été intitulé « Le retour du fils prodigue ». Cette illusion de famille s’établit en accord avec les sentiments de la baronne elle-même qui semble projeter en lui l’amour qu’elle éprouvait pour son amant et lui témoigne « une affection filiale » (p. 248). « il s’occupait d’elle et lui était dévoué comme un fils » (p. 321)

 

 

 

On peut également trouver dans l’ouvrage un parallèle persistant entre Don Juan et A.qui, tout comme Don Juan, semble être irrésistiblement attiré par les femmes ; il les désire mais une fois leur corps possédé se désintéresse d’elles, comme le peut attester son histoire avec Melitta. A s’identifie d’ailleurs explicitement à M. Von Juna, page 140, qui incarne à son tour Don Juan. A. est agnostique tout comme Don Juan qui, selon les auteurs, est parfois athée. Comme Don Juan, A. n’a pas de morale. Il n’a pas de morale, au sens employé par l’opinion publique, c’est-à-dire qu’il n’agit pas selon le Bien. Mais il est également dépourvu de toute morale dans la mesure où, à aucun moment, il ne semble pas s’être doté d’un code éthique personnel.  Son issue fatale dans le roman est d’ailleurs à rapprocher de celle de Don Juan.
 

 

  La baronne W [Elvire].  

La baronne a perdu son amant et son mari : « Nous vivons très isolées depuis la mort de mon mari » (p. 76). Elle été trahie par son amant, M. Von Juna (anagramme de Don Juan), qui a, entre autres, une relation avec la servante Zerline. Il peut servir la femme par son corps, lui apporter du plaisir mais ne peut l’aimer. Son prénom, Elvire, fait référence à la femme du Dom Juan de Molière, trahie par celui-ci mais qui continue à l’aimer. Ainsi, le fait que A. se sente proche de Don Juan nous incite à croire que d’une certaine manière, la baronne retrouve en A. des traits de Von Juna. Selon moi, un « transfert » (concept psychanalytique que l’on doit à Freud et Joseph Breuer) s’opère chez la baronne : on assiste à un déplacement d’affect. Elle transfère l’amour qu’elle éprouvait pour Don Juna sur A.

  •     Melitta.

Melitta vit recluse dans son appartement. Elle a pour unique compagnon son grand-père. Après avoir connu le bonheur avec A., elle ne pense probablement plus reprendre sa vie telle qu’elle l’était avant lui. Elle va donc se suicider.

 

 

  • Zerline.

Depuis son plus jeune âge, Zeldine a servi la famille de la baronne W. Elle désire plus que tout se marier mais demeure vieille fille. Elle n’a pas eu d’enfants. Elle était éperdument amoureuse du mari de la baronne M., le Président, qu’elle n’a pu qu’aimer en silence.

  • Hildegarde

Fille unique bâtarde de la baronne, elle ne semble pas avoir de vrais amis et n’a pas d’amants.

  • Zacharias

Personnage incompris, Zacharias s’est enfermé dans une relation destructrice avec son épouse Philippine. Dépourvus de but dans la vie, ils errent dans la société sans jamais y prendre part.
 

 

 

 

L’indifférence et l’individualisme : la passivité alimente, conduit le train hitlérien.

 

L’individualisme des personnages s’associe à une indifférence à multiples visages : une indifférence envers le monde qui les entoure, une indifférence envers autrui. On peut signaler une disparition du sentiment d’empathie.

« [L’homme] ne voit plus les hommes qui vivent à ses côtés ».

  • Andreas

« Il ne se rappelait pas avoir jamais fait acte de volonté. Il s’en était toujours tiré avec ce manque de décision qui faisait penser à de l’inertie, cette inertie agissante, qu’il appelait sa foi dans la destinée. », p. 122.

Andreas s’attache uniquement à se créer et entretenir une vie « confortable ». Son inertie se traduit aussi bien par son absence d'engagement politique que par son comportement au quotidien. À la question de Zacharias lui demandant s’il est antisémite, il répond je n’ai « jamais essayé ». Andreas n’y a jamais pensé, il n’a aucune opinion politique. La première évocation explicite d’Hitler n’apparaît qu’à la page 324 du roman soit à la quasi-fin de l’ouvrage, ce qui traduit son manque d’intérêt pour la politique. Andreas, d’ailleurs, n’y fait ici allusion que dans la mesure où il s’interroge sur son avenir économique : «  avec le succès possible d’Hitler, ce dément politique, il faut être […] prudent si l’on ne veut pas être réduit à la mendicité du jour au lendemain », p. 324. Il en parle uniquement parce qu'il se soucie de son propre futur, s’interroge  sur l’état de ses finances. Il éprouve ainsi une indifférence totale par rapport au monde qui l’entoure : « Il faut apprendre à ne pas se soucier du monde », déclare-t-il p. 325.

Son comportement au quotidien.

Il se laisse convaincre par Hildegarde lorsqu’elle désire passer à l’acte avec lui, il se laisse convaincre par Zerline de contracter l’achat du pavillon de chasse. Il ne réagit pas à la mort de Melitta. Tout cela renvoie à sa totale passivité (il subit sa vie plus qu’il n’en décide, tous ses choix ne sont que des illusions de choix) et son indifférence aux sentiments d’autrui (la mort de Melitta ne lui cause pas de peine, le récit de la vie de Zerline non plus) :

« Ma grande culpabilité, celle qui mérite le plus un châtiment, provient d’une indifférence générale. C’est une indifférence originelle que l’on dresse devant sa propre condition humaine. Il en découle une indifférence devant la souffrance d’autrui. », p. 346.

Andréas incarne le type allemand de l’indifférent qui se soucie uniquement de lui-même. C’est cette indifférence générale de la population allemande qui, selon Broch, a permis la naissance du régime hitlérien : « Et nous avons laissé agir Hitler, le profiteur de notre paralysie », p. 350.

  • Melitta

« Je ne saurais le dire […] car je ne m’occupe jamais des autres gens »,  p. 168.

« Nous n’allons presque jamais en ville ».

 

« Elle disait en ville comme si elle demeurait à la campagne et elle habitait cependant la rue commerçante de la ville où la circulation était la plus intense », p. 168.

L’ indifférence de Melitta est liée à son statut d’isolée, elle se noie dans son travail, ne vivant que pour lui et son grand-père.

  • M. Le Président

« La justice lui importait moins que sa position et sa réputation pour lesquelles il était même prêt à tolérer la bâtarde d’un assassin dans sa maison. », p. 150.

L’ indifférence du baron est liée à son statut social, seul lui importe sa position sociale.

  • Zerline, la baronne W, Hildegarde

L’ indifférence de ce trio est due à leur égoïsme : elles ne pensent qu’à leurs propres souffrances et à leur désir de domination (Zerline, Hildegarde) et de liberté (la baronne).Leur individualisme frise l’égoïsme.

  • Zacharias : un cas à part

Il est précisé que Zacharias fut décoré de la croix de deuxième classe (décoration militaire allemande qui est attribuée à ceux qui ont participé directement à l’effort de guerre de manière exemplaire, louable, décernée ici durant la Première Guerre mondiale). Ceci constitue une allusion à Hitler, car il fut l’un des détenteurs les plus célèbres de la croix de fer de 1914-1918 ; il obtint la croix de fer de première classe sous le grade de caporal.
 http://www.seconde-guerre.com/biographies/biographie-n-hitler.html

 Zacharias est ce que je nommerais un suiveur : « Zacharias qui avait  l’habitude de toujours modeler ses opinions sur celles des gens au pouvoir », p. 182. Lorsqu’il pressent que le parti social-démocrate a le vent en poupe, il le rejoint. Issu d’une classe sociale que l’on qualifierait aujourd’hui de moyenne (p. 184-185), il éprouve de l’aigreur et de l’envie par rapport aux classes dominantes. Ses choix sont dictés par son puissant désir d’ascension sociale. L’entre-deux-guerres lui offre ainsi des possibilités d’accéder à de plus hautes sphères. Il semble donc être le personnage type de l’opportuniste.

Cependant, son désir d’ascension sociale se cristallise dans son rêve de devenir directeur d'école or cela semble tout à fait réalisable à long-terme. Son envie paraît donc elle-même conditionnée par son origine sociale ; il fait partie d’une classe sociale inférieure. Alors qu’il aurait pu aspirer à devenir avocat, notaire ou tout autre métier plus prestigieux et mieux rémunéré, il se cantonne à des rêves limités, reflet de ses valeurs liées elles-mêmes à son rang. Cet individualiste n’est pourtant pas un personnage véreux, cupide, à l’esprit mercantile, qui cherche à accumuler de l’argent, il apparaît juste comme un arriviste qui s’intéresse à sa position sociale et obéit aux ordres de la société.

Le personnage de Zacharias permet en outre à l’auteur de mettre en exergue des éléments qui sont communs à tous les partis politiques. Il montre le danger d’adhérer pleinement, sans prise de recul à un parti ; le parti politique peut ainsi, par le biais de la propagande, en arriver à aliéner l’individu, à le déposséder de tout sens critique.

Un professeur.

En tant qu’enseignant, Zacharias est un membre très appréciable pour le parti puisqu’il occupe un statut stratégique. Sa profession est essentielle car c’est par l’éducation, par le conditionnement des jeunes, que se transmet, se diffuse l’idéologie social-démocrate. Il en sera de même lors du nazisme, cela peut nous faire penser aux Jeunesses hitlériennes.

 

 

Évocation de la propagande.
 
La propagande se traduit par l’intégration des traits distinctifs du parti dans son quotidien :

— image des dirigeants dans son salon (portraits au dessus de son buffet) p. 182,
— respect et admiration envers ceux-ci,
— mise en œuvre d’une discipline de fer, rigueur,
— mise en application stricte des demandes de l’État (ici programmes scolaires), Celles-ci apparaissent incontestables, indiscutables.
 

 

Véritable pantin politique, Zacharias ne se pose pas de questions, il ne fait preuve d’aucune distanciation critique vis-à-vis de l’État : « n’incitait-on pas les élèves à poser des questions impertinentes et embarrassantes ? », p. 183. Ici évoqué au sujet du parti social-démocrate, ce phénomène est tout aussi valable, et même amplifié lorsqu’il concernera le parti nazi.
 

 

 

Un personnage manipulé

Une fois qu’il est rentré dans le parti, il se persuade qu'il est dans le parti de la « vérité » : « c’est un enseignement auquel il est difficile de se soumettre, mais qu’il est encore plus difficile de dispenser, car on nous a non seulement gratifié de la dignité du juge, mais imposé l’indignité du bourreau . »

Il s’imprègne totalement des pensées du parti social-démocrate sans pour autant y croire véritablement. Il adhère au parti et à ses idées malgré le fait qu’il n’éprouve pas de réelle conviction politique. Il est également l'objet d’une manipulation psychologique qui vise à faire passer le peuple allemand pour une victime.

« Toute balle que nous sommes forcés de tirer vise également notre propre cœur, tout châtiment que nous sommes contraints d’infliger devient notre propre châtiment. »


Le nationalisme est l’une des clefs de voûte du parti. Le peuple allemand est montré à l’image d’un prophète qui doit guider le monde vers la vérité.

« En tant qu’Allemands nous avons assumé cette charge ».

Zacharias fait ainsi l’apologie de la fraternité allemande incarnée selon lui dans son armée.

Cette fraternité serait d’après lui, le fruit de

1. la répression de tout mouvement de rébellion, mouvement contestataire,
2. l’humiliation de la personne.

Conséquences :

3. L’oubli de l’individu au profit du « groupe » , effacement de la personnalité de l’individu qui vit au service de la communauté, de ce qu‘on lui dit être le « bien commun », abnégation totale de l’être,
4. Obéissance totale,
5. Sentiment de sécurité de l’individu.

Il prône une société ultra-hiérarchisée et réglementée pour contrer le désordre qui régnait durant la Première Guerre mondiale et le désordre généralisé qui s’ensuivit (inflation, mécontentement populaire, instabilité politique). Ainsi, le peuple allemand retrouverait sa liberté, « une liberté planifiée », et bénéficierait d’une égalité parfaite : « une égalité devant le commandement, la discipline et l’autodiscipline, telle sera notre égalité, ordonnée selon l’âge, le rang et les services rendus à la société ». Ces principes renvoient également aux postulats du national-socialisme qui lui aussi propose une société hiérarchisée : une société dominée par la « race aryenne » et plus précisément la classe dominante de la race aryenne, la bourgeoisie allemande. D’ailleurs une phrase du texte attribué à Zacharias, et donc par répercussion une transcription des pensées du parti, semble annoncer l’arrivée d’Hitler : « ce sera une pyramide bien équilibrée à la tête de laquelle sera appelée l’élu, un censeur qui dirigera tout ».



la perte de l’individu dans la masse

— Causes du ralliement à la masse
 
Cette indifférence envers le monde, la solitude de l’être peuvent conduire l’individu à se reposer sur la masse voire à la rejoindre. L’individu désire toujours se sentir entouré, en sécurité, trouver une certaine stabilité également.  La masse la lui procure, c’est pourquoi l’individu va se rallier à elle. Cette condition anthropologique qui conduit l’homme à abandonner sa conscience pour se fier tout entier à la masse est nommée « état crépusculaire » par Broch.

 

 

Conséquences

On ne distingue plus l’individu de la masse. On assiste à une perte de l’individualité, de la singularité de l’être : « L’homme n’a plus de contours, il est devenu pour lui-même une image floue », p. 346.

La masse dilue notre conscience, l’efface. Pour reprendre une expression populaire, l’homme se noie dans la foule. L’homme renonce ainsi à son identité personnelle, à ses opinions, pour adopter celles de la masse. Il adhère à tout ce qui émane d'elle. Il se fond littéralement dans la masse. Devenu anonyme, il ne réfléchit plus : il agit uniquement comme un automate. Il se sent libéré de toute responsabilité : ce n’est plus lui mais la masse qui est responsable de ce qui se produit.

Or seule notre conscience nous rend humain. C’est elle qui nous guide, c’est elle l’ultime trace de notre humanité : « Grâce à la possession de mon moi, je me distingue des bêtes, je m’approche de l’image de Dieu » ; « je lui dois la cohésion de ma vie ».

Le Moi ne peut se constituer qu’en comblant l’angoisse de sa solitude face à la mort. C’est dans cet objectif, que l’homme tend naturellement à se forger des valeurs. Néanmoins, d’après l’ouvrage Théorie de la folie des masses si ces valeurs visent à obtenir un certain mode de vie ou à affirmer la supériorité et l’autorité d’une certaine race, la folie des masses est alors terriblement proche : « On a cessé de rêver à la communauté humaine, notre idéal jusqu’à présent, le rêve où nous existions les uns pour les autres », p. 349 ;  « c’est pourquoi comme on ne peut pas vaincre la solitude ».
 
Les hommes ont commencé à se battre pour défendre le futur hypothétique, utopique de ce rêve; rêve d’un monde où les hommes seraient naturellement altruistes et bons; pour les générations à venir. Dans Les Irresponsables, la « fraternité allemande » semble apparaître comme une concrétisation de ce rêve.



 La question de la responsabilité

L’ exemple d’Andreas est le plus pertinent. Andréas ne se sent responsable de rien pendant tout le récit, seule lors de sa confrontation avec la mort, il reconnait sa responsabilité dans la manière dont le parti nazi allemand s’est répandu : « Nous sommes nés responsables […], et cela seul est décisif ». Nous sommes responsables non seulement de nos actes mais de ceux des personnes qui nous entourent car nous sommes responsables de la définition que nous voulons donner à l’humanité . Le peuple allemand est responsable tout entier car le régime hitlérien s’est bâtie sur l’indifférence et l’individualisme de ses habitants.

Une phrase illustre cette idée : « L’Allemand plaisante difficilement », p. 222 ; le rire suppose une prise de recul par rapport au monde qui nous entoure. l’Allemand pour Broch ne rit pas, c'est le reflet de son incapacité ou plutôt de son refus de distanciation avec la société dans laquelle il évolue.

De plus, le petit bourgeois, d’après Broch, est l’exemple parfait de l’ « irresponsable ». Sans être directement coupables, les personnages de ce récit et plus globalement une grande partie de la population allemande ont joué un rôle déterminant dans la mise en place du régime hitlérien et de ses dramatiques conséquences. Sa passivité, son assentiment silencieux aux ordres qui lui ont été donnés ont eu de désastreuses répercussions sur l’Europe et ont conduit à un sérieux questionnement sur la nature humaine : l’homme est-il foncièrement mauvais ?

 

 L’oubli

Pour moi, l’oubli, bien que peu évident, est un thème inhérent à cet ouvrage. Il se dessine en filigrane tout au long de l’ouvrage. L’oubli personnel de chacun des personnages, notamment de leurs fautes respectives renvoie à l’oubli des fautes collectives, de l’Histoire. Ce roman, à mon sens, incite également au devoir de mémoire. Il semble vouloir donner une explication possible, une analyse éventuelle de l’avènement du régime hitlérien afin que l’homme prenne conscience de ses erreurs et que plus jamais il ne les reproduise.  Il est ainsi important de ne jamais oublier ce qui a suivi le 30 janvier 1933. Car comme l’annonce Broch : « rien ne s’oublie et ne se pardonne », et il est essentiel que rien ne s’oublie.

 

 


 Perversité des relations

Ce thème nous fait d’ailleurs penser à l’univers de Kundera voire à celui de Tanizaki.

 

 

Rapports de domination exacerbés

« A approuva d’un signe de tête, car on tient toujours quelqu’un d’autre prisonnier, et l’on croit toujours être seul captif. »

  • Le triptyque Hildegarde-Zerline-baronne W

Hildegarde et la servante Zerline avouent elles-mêmes « emprisonner » la baronne W. Elles prétextent qu’elles agissent ainsi pour prendre soin d’elle mais en réalité, cela semble avoir un lien avec l’adultère de la baronne W, sans aucun doute. Je suppose qu'il a suscité haine et jalousie chez sa servante qui elle-même était amoureuse du baron. Zerline a donc éduqué Hildegarde de manière que celle-ci, d’une part, se refuse aux hommes; — elle aurait voulu la faire entrer dans un couvent mais elle n’est pas catholique, malheureusement —, d’autre part, qu’elle éprouve du dégoût envers sa mère. Elle a élevé Hildegarde de manière qu'elle veuille venger son père.

  • La relation Hildegarde-Andreas

Cette relation semble plus se présenter comme un jeu de manipulation qu’un jeu de séduction. En effet, Hildegarde se dénude devant Andreas et le pousse à lui faire l’amour, car dit-elle, elle a besoin de se « sentir désirable ». Mais surtout, il semble qu’elle ait besoin de se sentir le maître de la situation. Elle va jusqu’à lui faire du chantage, elle tente de l‘exciter pour parvenir à ses fins : « si vous réussissez à me prendre, je vous promets le plaisir le plus vif qu’un homme ait jamais ressenti avec une femme ». Elle place Andreas dans une position de soumission. La scène est dominée par une « tension macabre » où un jeu malsain se déroule interminablement sous nos yeux innocents de spectateurs mais aussi de voyeurs, selon le point de vue. Elle force Andreas à la prendre, elle lui demande de la « violer ». Mais celui-ci, dépité, n’y parvient pas. Elle ressent alors la « joie méchante de la victoire ». Elle l’a humilié, elle seule est le maître du jeu : « le désir suit la trace du sang, le meurtre exalte le désir », p. 283.

 

 

Échec de l’amour


Les personnages ne croient même pas en l’Amour comme valeur commune. L’amour n’est même pas utopie puisqu’ils ne cherchent pas à vivre l’Amour.

Zacharias : « L’amour ? Non, il n’existe pas », p. 198. Il entretient une relation conflictuelle avec sa femme Philippine et rejette l'amour.

Hildegarde : « Je souhaite surtout ne pas être aimée », p. 282. Elle refuse de se lier avec un homme (notamment à cause de l’influence de Zerline).

Mélitta : elle se suicide à cause de la déception amoureuse causée par les dires d’Hildegarde à propos de son amant A. Elle ne prend même pas la peine d’interroger A. pour avoir sa version des faits. Elle ne met aucunement en doute la véracité des propos d’Hildegarde. Elle semble donc n'avoir aucune confiance en l’amour.

A. : sa relation avec Melitta aboutit à un échec. L’amour n’est pas au rendez-vous, seulement le désir sexuel. Lorsqu’elle meurt à cause d’Hildegarde, on pourrait croire à une nouvelle idylle entre cette dernière et A. mais rien ne se produit. A. n’est pas dévasté mais il n’existe rien de véritable entre lui et Hildegarde.

Zerline : toujours utilisée comme un objet pour assouvir le désir des hommes, elle aura plusieurs amants mais un seul qu’elle ait jamais aimé : le baron W. : «  Il y a plus de 40 ans qu’il m’a empoigné les seins, mais toute ma vie, je l’ai aimé de toute mon âme ». La blessure déchirante que lui laisse cette non-relation la pousse notamment à émettre de durs propos envers les hommes. Elle la conduira même à jeter Melitta dans les bras de A. En effet, on peut supposer que Zerline encourage cette relation au début car Melitta, blanchisseuse, est issue d’une classe sociale inférieure à celle de A.: « [Zerline] éprouvait encore plus de satisfaction en songeant à la différence sociale entre A. et la petite blanchisseuse que Zerline considérait comme son égale », p. 252. Or, son amour pour le baron était principalement compromis du fait de leur différence sociale. Et lorsque Zerline a décidé d’envoyer toutes les lettres échangées par la baronne et son amant M. Von Juna, le baron a préféré sauver les apparences en niant les informations qu’elles contenaient. En effet, M. Von Juna a assassiné une de ses amantes. Afin de sauvegarder sa position sociale et le prestige qui lui est associé, le baron ira jusqu’à délibérément fausser la justice en ne divulguant pas l’existence de ces lettres. Pour ne pas entacher sa réputation, il jugera en faveur de l’amant de sa femme. Il évitera ainsi à ce dernier la condamnation à mort. Tous les moyens lui semblent bons pour échapper au scandale : « La justice lui importait moins que sa position et sa réputation pour lesquelles il était même prêt à tolérer la bâtarde d’un assassin dans sa maison. » p. 150.

la baronne W :  elle fut trahie doublement : par son amant et son époux.

 

Une fin tragique inéluctable : la mort.

La mort est omniprésente dans ce roman.

La mort due à la guerre, évoquée par les Voix. La guerre semble vaine et inutilement sanglante. Il ne faut pas donner de pouvoir à la mort.

La mort des personnages romanesques. La mort de Melitta semble celle de l’innocence et de l’espoir. La relation Melitta-A. ouvre une perspective joyeuse et légère dans le roman. Celle-ci est vite avortée. Ce premier mort est suivi d'une avalanche de cadavres.

La mort de A. est placée sous le signe de la rédemption. Elle a lieu après une conversation de celui-ci avec ce qui lui semble être une représentation de sa culpabilité, le messager de sa mort, sous la forme d’un vieil homme grisonnant qu’il identifie tout de suite à l’image du grand-père de Melitta, un vieil homme aveugle (topos de la cécité physique signe de la lucidité de l’esprit).  Après s’être confessé, il va expier sa faute en se suicidant. Le sacrifice de soi semble la seule solution pour se purifier. Il comprend qu’en se réfugiant dans le pavillon de chasse, il tenté de fuir ses responsabilités, de s’abandonner au confort d’un foyer, au côté de la figure rassurante d’une mère.

Des allusions au début du récit

L’apparence du spectre : les diamants. Paradoxalement, le fantôme serait de « chair et de sang » ou de diamant. L’allusion au diamant est particulièrement intéressante dans la mesure où le diamant est symbole de pureté et de lumière voire de guérison d’après une tradition indienne? or le spectre vient pour « guérir » A. de ses péchés, il vient lui faire expier sa faute. De plus, c'est également un clin d’œil au début du roman puisque A. se présente lors de son entretien avec la baronne comme un « marchand de pierres précieuses ».

Le pistolet, la croix de Saint-André et la décision de taire son nom

Dans le chapitre I, « Voguons au léger souffle de la brise », Andréas se trouve dans un bar. On ne sait pas véritablement si cette scène est réelle ou imaginaire. Il avoue lui-même que tout semble s’embrouiller dans sa tête comme s‘il se trouvait dans un rêve. Un déclic de revolver retentit dans le bar et A., à partir de cet élément, imagine sa mort. Il se voit tué par une balle de revolver, cloué sur une croix de Saint-André (p. 37-38). Il prend alors la décision de ne plus se nommer que « A. ». Lors de sa mort, le spectre s’adresse à lui en le désignant de son vrai nom, Andreas ; ainsi, A  retrouve son « moi », sa conscience. Par la suite, A se tue effectivement à l’aide d’un revolver. Et lors de sa mort, il est précisé qu’il a les bras en croix « comme si on devait le clouer sur  une croix de Saint-André ». A. a retrouvé son nom, ses valeurs. Peut-être a-t-il même retrouvé la foi en Dieu.

   

 

 

Intertextualité : Don Juan

La pièce de théâtre Don Juan est citée, très brièvement, dans le premier chapitre (p. 31) par Andréas lui-même qui tourne en dérision l’aspect fictionnel, irréel de son issue : « Comme si les morts sortaient de leurs tombes pour venir les tuer. Le Commandeur. Le Convive de pierre. Cela n’existe qu’au théâtre […] et seulement dans Don Juan. » Pourtant, Broch se joue du lecteur puisqu’il orchestre la mort de son protagoniste de manière à faire écho à celle de Don Juan. Le titre du chapitre « Le convive de pierre » (chapitre X) nous oriente vers cette interprétation. En effet, l’origine du personnage prend racine dans l’œuvre espagnole de Tirso de Molina intitulée El burlador de Sevilla y Convidado de piedra. Dans cette pièce de théâtre, tout comme A. qui se repent et obtient la purification de son âme par la mort, le protagoniste lui aussi meurt en demandant en vain d’être absous. Dans le Dom Juan de Molière, on retrouve, en outre, l’idée d’un spectre de la mort. Dom Juan a assassiné un homme, le Commandeur. Alors qu’il se trouve déjà dans une situation délicate (il cherche à sortir d’un mariage qui ne lui convient plus sans déchaîner la colère des frères de son épouse et sans perdre la rentrée d’argent assurée par son père pour qui l’honneur est une valeur fondamentale), Dom Juan voit apparaître le fantôme du Commandeur. Celui-ci lui rappelle qu’il doit tenir sa promesse de dîner avec lui. Il s’empare de sa main et bientôt Dom Juan s’embrase. Si l’on compare ce récit à celui de la mort de A., on retrouve certaines étranges similitudes. Tout comme dans Dom Juan, la rencontre avec un spectre, symbole du Ciel (surtout pour Dom Juan) du repenti (pour les deux), conduit à sa mort. Le spectre semble leur apparaître sous la forme visuelle la plus criante qu’il donne à leur culpabilité : la victime de l’un (le Commandeur en statue de pierre pour Dom Juan) et un proche de la victime pour l’autre (le grand-père en spectre « de diamant » de Melitta pour A.). Dans les deux scènes, le personnage offre sa main au spectre ; alors que pour le premier, la main provoque son embrasement (les flammes de l‘Enfer), pour l’autre, la main, au contraire, est glaciale (la mort naturelle). Enfin, ultime ressemblance (bien que secondaire), tous deux  sont attendus pour dîner mais la mort les fauchera le ventre vide.

Zerline cache cet événement à la baronne mais celle-ci sait que A. n’est plus lorsqu’elle aperçoit le comportement bizarre de sa chatte Arouette, la chatte noire évoquée dans le chapitre I, juste avant le déclenchement du revolver.

La mort de la baronne, qui succède immédiatement à celle de A., nous incite à douter de son caractère accidentel. Zerline, en effet, au soir de l’événement, donne « deux somnifères » à sa maîtresse à sa demande expresse. Étant donné que Zerline était l’héritière testamentaire toute désignée du pavillon de chasse, s’il arrivait quelque chose à A. et à la baronne, on pourrait se demander si ce n’est pas elle qui l’a assassiné. Autrement, la coïncidence revêt aussi un caractère symbolique : la mère de substitution de A. ne peut continuer à vivre sans son « fils ».

Cette mort est donc bienvenue pour Zerline qui, enfin, vit comme elle l’entend. Elle devient la seule décisionnaire de sa vie et comme pour faire un pied-de-nez à sa vie antérieure, elle prend des domestiques.


Conception de l’art

Broch rejette l’« art kitsch » tout comme Musil qui le désigne comme un rebut, un art de camelote. Cet art tape-à-l’œil, de pacotille est pour eux une expression ultra-sentimentale (rejet du lyrisme), exacerbée à l’extrême donc mensongère, conditionnée par l’industrialisation qui se diffuse même dans l’art et la distraction de masse, du monde. Cet art à outrance cherche à plaire, c’est  un art vaniteux tout comme les hommes qui le créent et s’en gargarisent. Broch considère que l’œuvre d’art authentique, à l’inverse, « éblouit l’homme jusqu’à le rendre aveugle et […] lui donne la vue » (Quelques remarques à propos du kitsch). L’art n’a pas vocation à séduire, il doit  offrir une vision la plus juste possible de sa société dans toute sa complexité. Ainsi, dans le chapitre II des Irresponsables intitulé « Construction méthodique », il expose sa conception de l’art. L’art a le pouvoir d’illustration, il est selon lui un « exemple en puissance ». Pour obtenir une œuvre qui reflète « l’unité et l’universalité du tout », l’auteur doit inventer des « histoires », « péripéties » et personnages singuliers, imaginaires mais à travers ceux-ci, transparaissent les caractères communs à tous les hommes (les mêmes préoccupations, les mêmes questions). L’art doit être porteur de connaissances écrit-il dans le chapitre III, « L’éleveur d’abeilles ». Il doit éclairer l’homme.  Il est doté d’un sens social et métaphysique. L’art a également pour objectif d’entamer la purification de l’âme du lecteur, d’où l’emploi proche du procédé de catharsis de la tragédie grecque avec la représentation de la mort et la purification de A. dans Les Irresponsables.


Quelques symboles

La croix de Saint-André


Citée au début du roman, dans la partie « récits antérieurs », elle est vue par Andreas sur le sol d’un café : « une croix de Saint-André, inutile dans le jeu de marelle, tout à fait superflue ». Utilisée pour signifier le phénomène de dédivinisation, de déclin des valeurs et ainsi pour évoquer ce qui rattache Andréas au monde qui l’entoure (notamment son nom).

Prédiction p 38 : « On me trouvera gisant sur ma croix de Saint-André, comme si on devait m’y attacher, m’attacher à son nom. Mais me suis-je déjà appelé André ? ». Lors de sa mort, il a les bras en croix « comme si on devait le clouer sur  une croix de Saint-André ».

 

 Les sept couleurs de l’arc-en-ciel

Il est courant d’associer un caractère sacré au chiffre 7 (7 comme les 7 jours de la création de l’univers par Dieu). L’arc-en-ciel, avec ses sept couleurs, est donc souvent synonyme d’espérance et de renouvellement. Il est notamment évoqué lors de la mort d’Andreas.


Citations

« A approuva d’un signe de tête, car on tient toujours quelqu’un d’autre prisonnier, et l’on croit toujours être seul captif. »

« rien ne s’oublie et ne se pardonne »

« La fatigue est une mesure qui ne se trompe pas… Elle indique exactement de combien se rétrécit le périmètre de notre vie. », p. 249.

« Son rêve a l’éclat sordide du clinquant », p. 310.



Source principale

Mon travail s’est inspiré de l’article paru sur le site
http://trajectoires.revues.org/index192.html  (les enjeux éthiques et politiques de l’œuvre de Broch notamment un approfondissement sur la notion d’ « état crépusculaire »)

 

 

Des ouvrages et des liens internet pour se familiariser avec la pensée de Broch

Enjeux philosophiques et politiques de son œuvre


Théorie de la folie des masses, Hermann Broch (éditions l’Eclat)


 http://www.fabula.org/revue/document5520.php


 http://www.centrenationaldulivre.fr/?Theorie-de-la-folie-des-masses

 

 

Enjeux esthétiques


Quelques remarques à propos du kitsch, Hermann Broch (éditions Allia)


http://revues.unilim.fr/nas/document.php?id=356


http://www.editions-allia.com/fr/livre/349/quelques-remarques-a-propos-du-kitsch


Lucie.V, 2nde année édition-librairie

 

 

 


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