Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 07:00

Hermann-Broch-Les-Somnambules.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hermann BROCH
Les Somnambules

Titre original 

Die Schlafwandler
 Date de parution : 1931

Traduction

Pierre Flachat et Albert Kohn
Gallimard
Collection : L’imaginaire
 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

 

Hermann Broch est un romancier, dramaturge et essayiste autrichien (1886-1951) issu d’une riche famille bourgeoise juive de Vienne. En 1907, il est diplômé de l’école d’ingénieur textile de Mulhouse et prend la tête de l’usine de textile de son père. Il quitte la direction de l’usine en 1928 pour suivre des études de mathématiques, de philosophie et de psychologie. En 1931, il devient écrivain après avoir publié plusieurs articles dans des revues depuis les années 10.

En 1931, il publie son premier roman, Les Somnambules, trilogie sur le délabrement des valeurs de la société contemporaine à travers trois époques (1888, 1903 et 1918), évoquant l’Empire allemand sous le règne de Guillaume II.

Il porte un intérêt tout particulier aux questions philosophiques liées à la culture, à l’apprentissage, aux savoirs et à la psychologie des masses (en lien avec la montée du fascisme en Europe). Il est proche du romancier Robert Musil.

En 1938, il est arrêté et emprisonné après que les nazis ont annexé l’Autriche. Avec l’aide de James Joyce, un de ses proches amis, il est libéré et émigre aux USA. Il reçoit le prix de la Fondation Rockefeller pour ses études sur la psychologie des masses et devient professeur à l’université de Yale en 1950.

Son œuvre majeure est La Mort de Virgile, publiée en 1945 aux USA, puis en Allemagne après la guerre. Ce roman retrace les derniers jours du poète Virgile à Brundisium.

Il est le fondateur du concept d’« Apocalypse joyeuse » qui désigne le sentiment de désastre imminent et d’effondrement prochain de l’empire austro-hongrois qui habitait la majeure partie des citoyens au début du XXe siècle.



Résumés

Pasenow ou le Romantisme (1888)

L’histoire commence avec la présentation du père puis de l’enfance de Joachim. Un discours sur l’uniforme nous informe son importance toute particulière pour Joachim. S’ensuit l’introduction de Von Bertrand, un ami et concurrent de Joachim. Le protagoniste rencontre Ruzena, une entraîneuse, au Jaegerkasino.

Après un déjeuner avec Bertrand, Joachim se rend aux courses et, sur le chemin du retour, achète des mouchoirs pour Ruzena. Son père envisage de le marier à Elizabeth Baddensen, une jeune femme de bonne famille, fille de leur voisin.

Un après-midi, Joachim se promène avec Ruzena et ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Le frère de Joachim, Helmutt, meurt lors d’un duel. Son père répètera sans cesse qu’il est mort pour l’honneur. Joachim est donc « obligé » de reprendre le territoire.

Entre-temps, Joachim revoit Bertrand et l’invite à prendre le thé puis à dîner avec lui et Ruzena. Cette dernière se méfie de Bertrand, il ne lui inspire pas confiance. Par la suite, elle deviendra comédienne grâce son aide.

Elizabeth se questionne sur son amour pour Joachim. Sa famille semble matérialiste, attachant beaucoup d’importance aux objets, à la propriété. Ils ont un besoin permanent de belles choses, de grandeur. L’idée de mariage avec Joachim ne lui fait ni chaud ni froid, elle ne ressent rien de particulier pour lui.

Joachim retourne à Stolpin, la maison familiale, et doit rendre visite à Elizabeth mais cela ne l’enchante guère ; il voit cette situation comme une contrainte. Pourtant, lorsqu’il la voit, il la trouve très belle. Il ne peut s’empêcher de lui parler de Bertrand, qui l’a rejoint la veille. Leur entretien se termine sur une proposition de promenade à cheval.

À ce même moment, le père de Joachim confesse à Bertrand qu’il pourrait très bien déshériter son fils sans qu’il s’en aperçoive, Bertrand ne sait que répondre.

Quelques jours plus tard, Elizabeth, Bertrand et Joachim partent en balade. Les pensées de Joachim à propos d’Elizabeth distraient son attention et il chute avec son cheval. Blessé, il doit rentrer. Honteux, il décide de laisser Elizabeth à son rival car il estime que celui-ci la mérite davantage. Bertrand en profite pour faire la cour à Elizabeth, lui déclare son amour mais c’est un échec, elle ne le croit pas et pense qu’il se joue d’elle. Lors de leur conversation, il lui fait part d’une certaine vision de l’amour qui trouble la jeune fille.

Le père de Joachim, fragile depuis la mort de son fils aîné, devient fou lorsqu’il apprend que Joachim veut retourner sur Berlin. Dans cet accès de folie, il le déshérite.

Bertrand fait valoir un faux prétexte pour pouvoir quitter Stolpin et part retrouver Ruzena qu’il veut installer dans une meilleure condition. Sur un quiproquo, elle croit que Joachim l’envoie pour lui annoncer leur rupture. Par mégarde, elle tire sur Bertrand qui est blessé. Ce dernier prévient Joachim qui revient à Berlin et part à la recherche de Ruzena car elle s’est enfuie. Elle ne veut plus le voir mais finit par discuter avec lui. Ils décident de mettre fin à leur relation et Joachim lui verse une rente pour qu’elle ne soit pas dans le besoin. À son retour à Stolpin, il demande Elizabeth en mariage mais elle ne lui donne pas de réponse immédiate.

Joachim retourne voir Bertrand pour lui demander s’il a fait le bon choix et si elle répondra positivement. C’est alors que nous apprenons que la veille, Elizabeth a rendu visite à Bertrand. Confuse, elle ne sait que répondre à Joachim car elle ne ressent toujours rien pour lui. Après une longue discussion, ils s’embrassent mais renoncent l’un à l’autre car leur vision de l’amour n’est pas la même. Bertrand lui assure qu’elle sera heureuse avec Joachim. Elle accepte donc sa main.

Ils se marient et vont à Berlin. C’est au cours de leur voyage en train qu’ils commencent à saisir qu’ils sont mariés. Durant la nuit à l’hôtel, Joachim ne se sent toujours pas à la hauteur d’Elizabeth qu’il place toujours sur un piédestal. Il lui propose de renoncer à elle et de la laisser libre mais elle assure que maintenant ils feront tout ensemble. Dix huit mois plus tard, ils ont un enfant.

L’auteur laisse l’entière liberté au lecteur de deviner ce qui est advenu.

 «  Malgré tout, dix-huit mois plus tard, ils eurent leur premier enfant. Cela vint à point nommé. Les circonstances de cet événement n’ont plus besoin d’être relatées. On a fourni au lecteur assez d’éléments sur la composition du caractère de chacun des personnages pour qu’il lui soit loisible de les imaginer. »



Esch ou l’Anarchie (1903)

Gustav Esch est un employé de commerce vivant à Cologne. Après s’être fait renvoyer de son emploi pour avoir découvert quelques manipulations financières de Nentwig, un collègue, Martin Geyring, socialiste, handicapé, lui trouve un travail à Mannheim. Esch a l’habitude d’aller au café de Mme Hentjen, femme corpulente qui a un rapport particulier avec les hommes, qu’elle méprise. Elle éprouve un dégoût viscéral du sexe opposé.

Arrivé à Mannheim, Esch emménage chez les Korn. Une pression pèse sur ses épaules car Korn qu’il considère comme son beau-frère, espère qu’il pourra le débarrasser de sa sœur Erna, vieille fille sèche qui aguiche sans cesse Esch tout en lui refusant ce qu’il désire hors des liens du mariage.

Il rencontre Gernerth, un propriétaire de théâtre, qui lui offre des places pour son spectacle. Il y fait la rencontre de Teltscher et d’Ilona, deux artistes hongrois.

Un soir, Esch et Korn emmènent Lohberg, propriétaire timide d’un magasin de cigares, voir l’armée du salut et boire une bière. Ce dernier lâche le mot « Rédemption » au milieu de la conversation, ce qui laisse les deux autres hommes perplexes.

Esch assiste ensuite à une réunion que Martin préside lors des grèves, la police débarque et Martin se fait arrêter. Entre-temps, Teltscher décide de se lancer dans les spectacles de lutte féminine et part pour Cologne. Esch participe au projet et demande à Lohberg et Erna de fournir des finances. Il démissionne de son travail pour se consacrer entièrement à cette entreprise.

Ce nouvel emploi lui permet d’éloigner Ilona de Korn, car ils se sont mis ensemble. Il rencontre Oppenheimer, un impresario qui accepte de promouvoir leur projet. Il doit maintenant trouver un lieu et les lutteuses. Ruzena y fait une brève apparition. Esch va plusieurs fois essayer de libérer Martin en allant au journal La Vigie mais il arrive toujours trop tard. Les spectacles sont un succès, il y retrouve d’ailleurs Nentwig.

Esch propose à Mme Hentjen d’aller à Saint-Goar acheter du vin aux enchères. Le voyage débute de façon morose mais l’humeur s’améliore. Ils apprécient de se promener dans la ville en oublient leur but initial. En haut de la Loreleï, Mme Hentjen devient étrange, comme si son âme l’avait quittée. Au retour, ils s’embrassent dans le wagon puis, lorsqu’elle sort de sa torpeur, tout redevient comme avant, elle l’ignore de nouveau. Ce retour à la normale ne plaît guère à Esch et il la force à coucher avec lui, de manière brutale. Étrangement, elle se donne à lui par dépit. Et c’est en prenant possession de son corps qu’il connaît la rédemption (référence à Lohberg).

Un après-midi, Esch se rend dans une librairie, achète un livre sur l’Amérique qui lui donne envie de partir et propose à la mère Hentjen de l’accompagner. De plus, les spectacles de lutte marchent de moins en moins bien. Il propose à Teltscher de monter un spectacle en Amérique avec des lutteuses étrangères dont une négresse pour pimenter l’affaire.

Esch doit donc écumer de nouveau les bordels et rencontre Harry et Alfons, deux homosexuels. Harry est fou amoureux de Von Bertrand et a une grande estime pour lui mais veut mourir depuis qu’ils ont rompu. Esch le raccompagne chez lui puis couche avec Mme Hentjen mais celle ci ne veut pas que leur relation soit connue et se comporte donc de manière indifférente à son égard. Esch ne supporte plus cela et commence à la battre. Il la considère littéralement comme un morceau de viande stupide. On découvre alors que c’est ce qu’elle a toujours vécu.

Esch décide de récupérer les capitaux gagnés avec les combats de pugilistes et de les rapporter à Lohberg et Melle Erna. Avant de partir, Mme Hentjen l’avertit que s’il lui est infidèle, elle le tuera. C’est une idée qui lui plaît. Mais arrivé à Mannheim, il saute sur Mlle Erna, ayant appris que celle-ci va se marier avec Lohberg. Il rend visite à Martin, qui est toujours en prison et l’informe qu’il va aller voir M. Von Bertrand pour le faire. Martin l’en dissuade, c’est une folie. Sa rencontre avec M. Bertrand se déroule à merveille. Il repart en ayant « presque » oublié son objectif.

Dans la nuit suivant sa conversation avec Bertrand, Esch devient l’Élu de l’Insomnie. Il pense à la mort et désire sauver Ilona tout en considérant Mme Hentjen comme morte car elle a été tuée lors de son premier mariage. S’ensuit toute une réflexion sur la mort, qui aboutit au choix de Mme Hentjen. Il abandonne Ilona et décide de vivre l’amour absolu avec Gertrud. Mais lorsqu’il rentre de son voyage, Mme Hentjen n’a pas changé et il devient furieux. Il la bat, « l’oblige » à se marier avec lui et à retirer le tableau de son défunt mari de la salle du café. Ils décident de partir pour l’Amérique, de vendre le café mais entre-temps, Gerneth, le propriétaire du théâtre, s’est enfui avec l’argent. Ils ne peuvent donc plus partir. Alors Telstcher décide de recommencer ses spectacles, fait revenir Ilona et Mme Hentjen met son café en hypothèque pour financer le projet. Lohberg revient pour réclamer les bénéfices qui leur sont dus mais Esch ne peut les rembourser pour le moment. Il apprend par ailleurs qu’Erna attend un enfant. Le doute persistera quant à l’identité du père.

Un jour, Esch décide de dénoncer M. Von Bertrand et écrit une lettre pour le commissariat. Le même jour, il découvre qu’Harry s’est suicidé en apprenant la mort de Bertrand dans le journal, suite à une maladie.

Finalement, Esch trouve un autre travail, confortable financièrement, et regagne l‘estime de Mme Hentjen qu’il a encore du mal à appeler Gertrud. Ils finissent par se marier et continuent leur vie main dans la main. Le spectacle de Telstcher et Ilona fait faillite une nouvelle fois mais le couple Esch les aide à se renflouer.



Huguenau ou le Réalisme (1918)

Whilhelm Huguenau est un homme d’une trentaine d’années, à la tête d’une entreprise de textile, héritée de son père. Il est appelé à rejoindre les troupes de l’armée en 1918. L’horreur des tranchées le décide à déserter. Il décide alors de se lancer dans la viticulture en Moselle et part publier une annonce au journal Le Messager de l’Électorat de Trèves, tenu par Esch en personne qui l’a hérité d’un lointain parent. On retrouve son envie d’émigrer aux USA et il parle de sa femme, que nous supposons être Mme Hentjen.

Voyant cela, Huguenau est tenté de racheter l’entreprise. En rentrant dîner à l’hôtel où il loge, il aperçoit quelques tables plus loin un commandant de l’armée qui s’avère être Joachim Von Pasenow. Sans s’en apercevoir, il se retrouve à discuter des journaux avec lui, se faisant passer pour un journaliste. Tout en finesse, il arrive à le persuader de lui donner des noms de personnes qui pourraient être éventuellement intéressées par le rachat de la maison d’édition d’Esch.

Huguenau réussit à obtenir des fonds du commandant Pasenow et tente d’escroquer Esch en faisant baisser le prix de la maison, ce qu’il réussit sans difficultés. Un contrat est rédigé. Esch se fait berner, comme à son habitude. Pasenow rédige le premier article du journal qui aura un franc succès. Le texte est d’ailleurs fragmentaire, épars, ce ne sont que des bouts, des bribes confuses.

Huguenau titille Esch à propos de la religion. Il se lasse déjà du journal et estime qu’il en a fait le tour. Il envoie des rapports secrets au commandant Pasenow ; sa brutalité naturelle envers Esch transparaît dans ses écrits et dérange Joachim.

Esch, indécis dans sa religion, demande au commandant de lui parler du protestantisme. Ce dernier va être si convaincant qu’Esch se convertit et devient pasteur. Le commandant se rend à leur réunion et une scission apparaît entre Huguenau d’un côté et Esch et Pasenow de l’autre.

Une soirée de gala est organisée, on retrouve tous les personnages que l’on suit depuis le début, ils sont tous rassemblés pour cet événement. Une amitié va se former entre Esch et Pasenow qui on pris l’habitude d’aller se promener. Une révolte débute, Pasenow est dans l’obligation de partir. D’autre part, Huguenau voit d’un mauvais œil cette amitié et veut se faire bien voir de Pasenow. Il rédige alors des articles défavorables et les publie sans l’autorisation d’Esch dans le but de l’incriminer. Cela va mener à une dispute entre Huguenau et Esch qui se méfie dorénavant de l’homme. Le commandant Pasenow apprend que Huguenau est un déserteur. Il essaie de le faire avouer mais celui-ci invente un « alibi ». Cette suspicion ne va en rien effrayer Huguenau qui va rester à son poste.

Les 3, 4 et 5 novembre ont lieu des grèves, une amorce de révolution. Les choses bougent, nous avons des nouvelles du front mais pas de l’armistice. Esch et Huguenau s’engagent dans la milice pour « protéger » le commandant Pasenow. Huguenau va changer de camp et attaquer la maison d’arrêt avec les autres citoyens tandis qu’Esch part à la recherche du commandant qui a eu un accident de voiture suite à une altercation. À ce même moment, Huguenau retourne à la maison et couche avec Mme Esch qui n’oppose aucune résistance comme si tout cela paraissait très normal. Il découvre qu’Esch a amené le commandant blessé dans la cave. Lorsqu’il repart chercher de l’aide, Huguenau va le suivre et le tuer en chemin. Il retourne ensuite auprès du commandant et le soigne. Le lendemain, il le ramène au docteur Kulhenberg et part ensuite avec le commandant à Cologne. Huguenau rentre ensuite à Colmar, sa ville natale. Il revend sa part du journal à Mme Esch, dernière occasion pour lui de l’escroquer. Il se marie et a des enfants. Huguenau n’aura aucun regret de ses actes, le temps de la guerre est pour lui révolu et oublié.

En parallèle avec l’histoire de Wilhelm Huguenau, nous avons celle d’autres personnages qui se croisent et se recroisent au fil du récit. Voici les principaux :

Hanna Wendling est une femme au foyer. Nous pouvons observer qu’elle n’a pas l’instinct des valeurs. Elle connaît le docteur Kessel qui l’emmène en ville quand elle en a besoin. Ce docteur travaille avec Kulhenberg et Flurschürtz. Lorsqu’elle apprend que son mari a une permission, elle craint son retour car elle sait qu’il va avoir envie d’elle charnellement et elle redoute cette proximité. Lorsqu’Heinrich est enfin de retour au foyer, elle ne retrouve pas l’homme dont elle a été amoureuse. Elle le reconnaît physiquement mais ne se sent plus liée à lui. Ils ont changé. Lorsque sa permission se termine et qu’il retourne au combat, Hanna se figure ses six semaines comme un « événement physique » et rien d’autre. Ce sentiment va disparaître et elle va en vouloir à Heinrich d’être reparti car il n’y a pas d’homme pour la protéger. Durant la nuit des émeutes, Hanna Wendling meurt, atteinte de la grippe espagnole.

Ludwig Gödicke est un maçon estropié qui essaie de reconstruire son âme. C’est un territorial. Son âme est divisée en plusieurs fragments qui correspondent à une période de sa vie. La difficulté est de les rassembler, de savoir lequel le définit réellement. Sa reconstruction mentale est dure et il lutte. Lorsqu’il va à l’enterrement de Samwald, il tombe dans le caveau, c’est une sorte de résurrection. C’est un personnage qui parle très peu et qui est sourd à certaines choses, certains sujets.

Jaretzki connaît le commandant Pasenow. C’est un soldat estropié, amputé par l’un des trois médecins à cause de la guerre. Il va recevoir une prothèse de la main mais la guerre l’a anéanti et il possède un certain penchant pour l’alcool.


 

Somnambulisme.

 

Définition de somnambule : atteint de somnambulisme.

Somnambulisme : série de mouvements, d’actes automatiques et inconscients se produisant dans le sommeil, et dont aucun souvenir ne reste au réveil.

 Tous les personnages du roman sont dans cet état de somnambulisme car ils ne maitrisent que partiellement leur vie et ce sont d’autres personnages qui la régissent à leur place ou qui décidnt du chemin à suivre. Par exemple, dans Pasenow ou le romantisme, il est évident que Joachim est dans cet état de veille et que c’est grâce à l’aide d’Eduard Von Bertrand qu’il arrive à prendre des décisions et donc à mener sa vie propre. Le cas de Esch est différent car il prend lui même ses décisions, sait ce qu’il veut mais est toujours à la recherche de quelque chose : la rédemption. Et c’est auprès de Mme Hentjen que, en quête de l’amour absolu, il va le trouver,.

Pour Huguenau, le passage où il aborde le commandant au restaurant de l’hôtel représente particulièrement ce somnambulisme. Il s’avance vers lui et entame une conversation sans pouvoir la contrôler, comme si un mode veille s’était activé. Il ne sait pas ce qu’il va dire mais sa langue se délie toute seule et les mots lui échappent avec une aisance qui l’étonne un peu lui-même. Par ailleurs, il n’arrive pas à contrôler les évènements et leur tournure. C’est son manque de morale qui lui permet de les tourner en sa faveur.

 

 

Thèmes.

 

Plusieurs thèmes sont récurrents dans les Somnambules :

– l’amour

– la mort

– la folie

– les relations hommes/femmes

– la religion

– la dégradation des valeurs humaines que sont le romantisme, l’anarchie et le réalisme.



L’amour

Dans Pasenow, le romantisme est présent sous différente forme. Joachim, personnage romantique par excellence, hésite entre les devoirs de la tradition (épouser une riche héritière) et les battements de son cœur qui le lient à une modeste entraîneuse. D’un côté, nous avons Ruzena, la Bohémienne, dont l’amour est tumultueux, passionné et charnel. De l’autre, il y a Elizabeth, souvent représentée comme une madone virginale qu’il ne faut point souiller. Joachim la met sur un piédestal et ne conçoit pas l’idée qu’elle devienne sa femme car il ne peut accepter l’idée de la salir dans l’acte charnel. Elle est trop fragile, frêle. Il estime que Ruzena lui convient mieux, elle est d’une catégorie sociale inférieure et s’il a parfois honte de se montrer à ses côtés, il repense sans cesse à elle, même après leur rupture. Mais sa relation avec Ruzena est particulière car il est constamment suspicieux, il a peur qu’elle s’en aille avec un autre, il retrouve dans son visage celui d’autres personnes qu’il a rencontrées auparavant. Il fait de même avec Elizabeth donc le visage se transforme en paysage, image calme et linéaire qui effraie Joachim. C’est un amour empli de tendresse qu’il partagera avec Elizabeth, c’est un amour plus « conventionnel ».

Chez Esch, l’amour est brutal, forcé. Alfons décrit l’amour comme une possession pour les hommes et rien d’autre car l’homme « recherche un fragment d’éternité » et fuit l’angoisse et la déception. Il est en quête de l’absolu, quête que l’on découvre avec Esch qui pense le trouver l’amour auprès de Mme Hentjen, or celle ci n’exauce point ce désir. La seule solution selon lui est donc de la battre. Cette quête de l’amour, de l’absolu, permet aux hommes de fuir la mort qui leur court après. On le voit bien dans les descriptions de Mme Hentjen, qui à 37 ans, est déjà vieille. Dès qu’Esch pense à elle, il aime la voir comme une vieille femme, et l’imaginer avec des cheveux blancs, toute grassouillette. Cette image le rassure car c’est lui qui la verra se transformer avec le temps et c’est l’une des raisons qui font qu’il la battra « de plus en plus rarement et finalement plus du tout ».

Dans Huguenau ou le réalisme, l’amour est plus subtil et moins présent. Nous avons l’image de la relation qu’entretient Hanna Wendling avec son mari, relation qui diffère des précédentes. Hanna vit très bien cette séparation due à la guerre et elle s’est habituée à être seule. C’est pour cela que le retour de son mari l’inquiète car elle ne sera plus tranquille, il faudra se donner à lui et cette perspective l’effraie. Nous avons dans ce cas une femme soumise à l’autorité de son mari, qui le craint. Contrairement à Mme Hentjen qui se donne avec indifférence à Esch, Hanna Wendling redoute cette proximité et vit l’acte charnel comme un événement physique. De plus, tout sentiment amoureux semble l’avoir quittée, elle ne reconnaît plus l’homme dont elle est tombée amoureuse. La guerre les a changés tous les deux et elle ne retrouve plus l’émotion qui l’habitait avant qu’il ne parte au front.



La mort

Dans Pasenow, elle est représentée par la perte d’Helmuth, le grand frère de Joachim mais aussi par la folie, la maladie du père qui l’emporte petit à petit. La mort d’Helmuth « pour l’honneur » est maintes fois répétée dans l’histoire et elle marque justement cette déchéance des valeurs car les duels tendent à disparaître. La mort est aussi représentée par le froid qui entoure Joachim et Elizabeth lors de leurs fiançailles et de leur nuit de noce car dorénavant, elle seule pourra les séparer.

Esch ou l’anarchie exprime une autre vision de la mort. Par exemple, pour Gustav, le premier mariage de Mme Hentjen l’a tuée car elle reste impassible lors de l’acte sexuel, de la copulation, comme si elle se trouvait hors du temps, dans un autre monde. Dès qu’il s’agit d’éprouver des sentiments, elle se fige et devient froide, raide, comme si la mort venait de l’emporter. On y apprend aussi le décès de Bertrand et celui d’Harry qui n’a pu concevoir l’idée de vivre sans Bertrand et qui a préféré le rejoindre.



La guerre

Le thème de la guerre est constamment présent en arrière-plan dans Huguenau ou le réalisme et chaque homme qui revient du front s’en trouve à jamais bouleversé. L’horreur de la guerre – ce qu’ils ont vu, les amis qu’ils ont vus disparaître – les a transformés. La mort est présente dans bien des cas, que ce soit la lente consumation par l’alcool de Jaretzki, celle de Hanna Wendling, emporté par la grippe espagnole ou celle du commandant Pasenow dont l’esprit est inerte après l’accident de voiture.



La folie

Le père de Joachim devient fou quand il apprend que son fils retourne à Berlin. Il avait déjà accusé le coup à la mort de son aîné et ne supporte pas l’idée que son autre fils s’en aille. Son rapport avec ce dernier a toujours eu l’air d’être particulier, très peu paternel, distant. Il sombre peu à peu dans la folie, veut déshériter Joachim, oublie certains de ses actes, oscille entre un état mental des plus normaux et un état de désordre mental complet.

Esch voue une haine forte à Nentwig, rôle très secondaire dans son histoire mais qui reste d’une certaine façon omniprésente. C’est à cause de lui que Gustav Esch se fait renvoyer de son travail et il ne le lui pardonnera pas. Dès qu’il le peut, Esch projette sur Nentwig tout ce que lui inspirent les événements malheureux qu’il subit. Cet homme est comme une obsession pour lui, il ne peut l’ôter de ses pensées et il fera référence à lui à plusieurs reprises pour expliquer son état de déchéance.



La religion

La religion prend une place importante dans la troisième partie des Somnambules. Elle est particulièrement présente à travers Esch qui se convertit au protestantisme et devient pasteur. Huguenau va d’ailleurs en profiter pour se moquer de lui. Pour Esch, le monde est noir et blanc, gravé par des forces bonnes ou mauvaises. C’est un thème qui sera développé notamment dans l’épilogue. Broch fait référence à Hegel, Marx et Kant pour étayer ses propos sur l’Antéchrist.



Les relations entre les personnages

La place de Bertrand.

Il est à la fois un père et un frère pour Joachim. Dès que celui ci à un problème ou besoin d’un conseil, il se réfère à lui. Bertrand lui dit ce qu’il doit faire, comment régir sa vie. Il prend le rôle qu’aurait dû avoir Helmuth. Il devient aussi un référent pour Elizabeth qui ne sait comment réagir à la demande de Joachim. De plus, son statut est ambigu car il est à la fois ce père protecteur que Joachim n’a jamais eu mais aussi un concurrent car Joachim lui laisse Elizabeth pour un temps et a peur que Ruzena tombe dans ses bras. Seule cette dernière se méfie de Bertrand. D’autre part, nous ne savons guère en quelle estime Bertrand tient Joachim car il semble avoir les meilleures intentions envers lui et pourtant, lorsqu’il embrasse Elizabeth, Bertrand se sacrifie pour Joachim et trouve qu’il ne la mérite pas. Nous pouvons y voir se dessiner un triangle amoureux entre Joachim, Bertrand et Elizabeth mais aussi entre Joachim, Bertrand et Ruzena.


Joachim et Elizabeth

La relation entre Joachim et Elizabeth semble dénuée d’amour. Ils s’acceptent mutuellement car ils n’ont pas d’autre issue que de se marier pour ne pas déroger aux conventions. La tendresse est peut être l’unique émotion qui les lie l’un à l’autre. Mais Hermann Broch nous laisse entendre qu’ils auront une vie heureuse malgré ce mariage « arrangé ». À travers cette relation, l’auteur fait une critique des mariages arrangés, valeur que nous aurions perdue au fil du temps, délaissant les conventions pour l’élan des sentiments amoureux.


Madame Hentjen

Mme Hentjen entretient un rapport plutôt étrange avec les hommes. La gent masculine la dégoûte et dès qu’elle se sent trop près d’un homme, qu’elle laisse aller filtrer des informations sur sa personne, cela la tétanise et elle perd pied. Peut être est-ce dû à son mariage avec M. Hentjen dont nous savons peu de choses. L’histoire nous laisse entendre qu’elle se faisait battre par son premier mari, mais rien n’est clairement précisé. Par ailleurs, Esch pense aussi à cette hypothèse car lorsque lui même se met à la battre, elle n’a aucune réaction, comme si cela faisait partie du quotidien. La façon dont il la considère ne la choque pas, elle l’admet comme si elle était résignée, comme si tous les hommes se comportaient tous ainsi, irrespectueux et machistes.


Huguenau

Huguenau est un personnage plutôt vil, qui ne craint pas les fourberies pour atteindre son but. C’est quelqu’un qui essaie de se faire bien voir des autorités, en particulier du commandant Pasenow. Il est difficile de cerner ses sentiments à l égard de Pasenow mais durant toute l’histoire, on ressent son besoin d’être dans ses petits papiers. Hypocrite, il voit d’un mauvais œil l’amitié qui se développe entre Esch et Pasenow et n’hésitera pas à corrompre Esch, à le placer dans des situations malveillantes pour le déprécier aux yeux du commandant mais ce dernier n’est pas dupe. Joachim se méfie de Huguenau, il se doute que cet homme a quelque chose à cacher et n’aime pas la brutalité qui le caractérise.



Analyse littéraire

L’ensemble est divisé en trois romans. Les deux premiers sont organisés en trois chapitres chacun, plutôt longs. Huguenau ou le réalisme comporte, à l’inverse, de nombreux petits chapitres.

 
Dans Pasenow ou le romantisme, l’écriture de Broch semble être celle de la classe aristocratique qui est le milieu ou se déroule l’histoire. Le texte est dense, comporte beaucoup de descriptions précises et minutieuses. Broch n’hésite pas à consacrer plusieurs pages à une simple transition, par exemple lorsqu’il évoque la chambre du chasseur pour indiquer que Bertrand dort dans cette pièce lors de sa visite chez les Pasenow.

Dans Esch ou l’anarchie, Broch multiplie les personnages et décrit non plus les classes privilégiées mais les classes populaires. On remarque que le commerce et le capitalisme l’emportent sur les « valeurs » anciennes et Broch montre comment un homme « moyen », Esch, peut soudain être emporté par les idées révolutionnaires en constatant que la perte des valeurs n’entraîne pas moins la disparition des injustices. Son style d’écriture se rapproche du monde qu’il décrit, il devient plus cru dans la façon d’exprimer les pensées de ses personnages, n’hésitant pas à employer un vocabulaire plus trivial.

Huguenau ou le réalisme est bien plus particulier dans sa construction. Nous avons un récit linéaire tressé d’un récit parallèle, « Histoire de la jeune salutiste de Berlin », et de digressions philosophique intitulées « Dégradation des valeurs ». Nous pouvons décrire cette troisième partie comme un patchwork où le récit se démultiplie pour adopter les différents points de vue des personnages. En outre, Broch n’hésite pas à mélanger les différents genres littéraires : poésie, théâtre, traités et essais philosophiques, alternés avec des coupures de presse et des maximes.


La jeune salutiste de Berlin.

L’histoire de la jeune salutiste de Berlin retrace les « aventures » du narrateur, Bertrand Müller, un docteur de la faculté des lettres. Il rencontre le Dr. Litwack et Nuchem Sussin, un disciple. Le protagoniste est plus ou moins attiré par Marie. La jeune femme travaille pour l’Armée du Salut, mais il n’arrive pas à concrétiser les choses avec elle car Nuchem s’est mis en travers de son chemin. Un air chanté par nos trois personnages revient de temps à autre : « Seigneur Dieu, Dieu des armées ». À travers cette litanie, les divers personnages de Huguenau ou le réalisme vont tous s’associer à un moment donné dans le roman.


Dégradation des valeurs.

Les passages intitulés « Dégradation des valeurs » sont des interludes philosophiques parfois ardus. Ils concernent l’architecture et le fait qu’une époque soit marquée par un style particulier, les mathématiques (avec des axiomes, des infinis et des primitifs). Il existe un parallèle entre l’architecture, son style et l’époque contemporaine. En effet, il existe une certaine compréhension entre un artiste et ses contemporains que l’on ne distingue plus à notre époque. Hermann Broch joue aussi sur l’intertextualité et fait référence à la philosophie de Kant dans sa dernière partie concernant la dégradation des valeurs. Pour lui, « la dégradation absolue et la révolution des valeurs entraÏne l’abolition du système ».

Cette dégradation des valeurs est présente sous diverses formes. Par exemple, l’uniforme revêt une importance toute particulière pour Joachim qui ne supporte pas de sortir habillé en civil.

 « Au fond, le costume de civil le gênait : il était comme une exhortation à retourner dans la paix et dans la vie de tous les jours. »

Pourtant, le fait qu’il accepte de passer de l’un à l’autre est déjà un marqueur de cette dégradation. Il côtoie Bertrand, qui a quitté l’armée pour devenir commerçant. De plus, l’arrivée de la guerre a ébranlé ses valeurs et l’uniforme n’a plus cette dimension noble. Pasenow a déjà un pied hors des conventions et des valeurs établies au Moyen-Âge. Ce système de valeurs saute une génération.

Le romantisme est une autre valeur qui tend à disparaître. Nous le voyons bien à travers l’évolution des relations hommes – femmes. Nous passons d’une femme placée sur un piédestal à celle qui est soumise à l’autorité de son mari. Nous perdons les valeurs les unes après les autres. Dans Huguenau, le commerce est un dernier refuge contre cette dégradation.

À travers les discours de Kulhenberg, Pasenow et Kessel, on entrevoit une dégradation du statut de l’armée . ils critiquent l’utilisation de gaz asphyxiants, méthode qu’ils trouvent lâche. Et lorsque Kulhenberg et Kessel discutent de leur profession, transparait une dégradation de la médecine car il y a eu un passage de l’idéalisme au matérialisme que nous n’avons pu empêcher. Kulhenberg est un chirurgien qui s’ennuie et qui découpe les gens pour s’occuper, sans nécessité réelle. Et Flurschürtz entrevoit déjà une séparation des diverses spécialités médicales.

Le maintien de valeurs comme le romantisme permet à l’homme de contrer ce sentiment d’insécurité qui l’envahit. Il n’y a pas de système de valeurs qui ne se soumette à la liberté et l’homme est en quête de cette liberté, de cette rédemption. Les hommes qui forment ce triptyque font partie d’une génération perdue dont le seul but est l’oubli.



Avis

Les Somnambules est un livre foisonnant et riche de points de vue divergents. À travers ces trois parties, nous traversons trois époques phares de l’Allemagne. Les personnages ont leurs caractéristiques propres, nous nous y attachons plus ou moins et la multiplicité des personnages est particulièrement appréciable car nous découvrons un autre pan de leur vie, de nouveaux secrets, ce qu’ils sont advenus.

Les digressions philosophiques sont ardues et je pense qu’une connaissance plus approfondie de certains concepts philosophiques permettrait une meilleure compréhension car certains propos peuvent paraître obscurs.

C’est un livre très intéressant que je recommande mais qui demande une attention extrême et dont la lecture exige beaucoup de temps.


Hélène, 2e année Éd-Lib

 

 

Hermann BROCH sur LITTEXPRESS

 

Hermann Broch Les Irresponsables

 


 Article de Lucie sur Les Irresponsables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives