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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 07:00

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Hervé GUIBERT
À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

Gallimard, 1990

Folio, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hervé Guibert (1955-1991)


Hervé Guibert naît en 1955 à Paris. Il fait un peu de théâtre, puis il découvre la photographie. Après son premier livre, La Mort Propagande, il publie un roman-photo : Suzanne et Louise, dont les deux personnages éponymes sont ses grandes-tantes. Par la suite, il publie nombre de romans et d'entretiens et pour une bibliographie (et une biographie !) exhaustives, je vous recommande le site herveguibert.net. Guibert est reconnu très tôt puisque ses chroniques photographiques sont publiées dans Le Monde dès 1977, jusqu'en 1985. Dans le domaine cinématographique, s'il a reçu le César du meilleur scénario pour L'Homme blessé, il ne tourne pas avant son film-testament, La Pudeur ou l'impudeur. Il se marie en 1989 avec Christine, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un amant, Thierry, formant une sorte de triangle amoureux avec la femme de Thierry et leurs enfants, des relations pleines de tendresse qui sont souvent évoquées dans À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie.

Dès ses premiers écrits, l'empreinte autobiographique ou du moins l'ancrage dans son quotidien sont très présents. L'écriture de soi est déclinée tout au long de ses productions, aussi bien littéraires que photographiques, et est articulée à d'autres notions elles aussi récurrentes, comme la mort ou le sexe. Le corps et le sang, attributs vitaux, font eux aussi l'objet de l'étude de Guibert, surtout à la fin de sa vie. La mort, le sexe, le sang et, enfin, le sida : le ressassement de certains thèmes précis prête à l'écriture de Guibert un caractère très égotiste.

Deux événements tragiques bouleversent son existence : la mort de Michel Foucault en 1984, appelé « Muzil » dans À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, qui était l'un de ses amis proches. À la fin de la vie de Foucault, Guibert rend compte de ses visites dans un journal intime, auquel il fait parfois allusion dans le livre. Le second événement traumatisant, c'est l'annonce de sa séroposivité en 1988.

 

 

 

Le sida dans le monde, de 1983 à 1991

1983 est l'année de la découverte d'un nouveau rétrovirus humain par le Pr Luc Montagnier, baptisé « système dysimmunitaire acquis », une appellation qui met fin à la précédente, « le cancer gay ».

Face au nombre croissant des contaminations, les laboratoires scientifiques jouent une véritable course contre la montre, afin de trouver en premier le vaccin salutaire, la poule aux oeufs d'or. Beaucoup annoncent donc trop tôt, comme le professeur Even, le succès d'expériences qui se révèlent finalement infructueuses.

Au niveau de la contagion, si l'on est désormais sûrs à ce moment que le sida se transmet par la voie du sexe et celle du sang, de grandes incertitudes demeurent quant à la salive ou la sueur, des incertitudes qui ne sont pas sans paniquer les communautés jugées « à risques ». Les hémophiles, homosexuels et héroïnomanes sont donc montrés du doigt, et l'irruption du sida hors de ces catégories provoque une prise de conscience tardive : bien avant le scandale du sang contaminé, les morts successives de Michel Foucault, Rock Hudson et Klaus Nomi sont incontournables. Peu à peu, la cause de la mort des personnalités se sait et s'assume – plus ou moins bien – tout cela pendant que l'épidémie gagne en ampleur.

Dans cette médiatisation progressive du sida, Guibert se démarque : le travail qu'il effectue autour de sa maladie et qui se concrétise à travers ses romans et ses apparitions télévisées où il parle sans détour du sida et donne à voir son corps amaigri, cela reste une chose encore peu répandue à l'époque. Après sa mort, le 27 décembre 1991, la diffusion en janvier 1992 de son film La pudeur ou l'impudeur marque les esprits. Il s'agit du montage d'images tournées entre juin 1990 et avril 1991 par Guibert lui-même avec l'aide d'un simple camescope.

Guibert concentre donc ses réflexions et ses derniers travaux à la maladie qui l'a contaminé. Avant le film La pudeur ou l'impudeur, deux livres ont embrayé cette approche : À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie et Le Protocole compassionnel.



À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

Le livre est organisé selon une suite de souvenirs, au total de 100. On peut dégager deux tendances dans l'écriture de ces souvenirs, l'une placée sous le signe de l'impudeur et du dévoilement, l'autre plus réservée. Le fil conducteur de ses deux parties, c'est bien évidemment le sida, qui conditionne l'évolution du texte et constitue sa matière première. Dans l'émission  Apostrophes, Guibert déclare ainsi : « Mon travail était devenu le sida, et le sida me travaillait ».


Si ces deux parties sont toutes les deux le récit d'une agonie, la première se focalise sur celle de Muzil, tandis que la seconde s'articule autour de Guibert et l'histoire de la trahison que le titre introduit : la seconde partie est donc la seule à correspondre à l'horizon d'attente du lecteur.

On remarque de grandes différences, principalement au niveau de la chronologie : la première partie est placée sous le signe du désordre et de la confusion temporelle. Les allers-retours sont nombreux et perturbants, sans compter qu'on a souvent le sentiment de dates décisives, à l'instar du 23 janvier, sans que l'on sache immédiatement de quoi il retourne. Mais à partir du moment où l'on comprend que le 23 janvier 1988, Guibert apprend qu'il est séropositif, la seconde partie démarre et chemine d'une façon plus linéraire. De même, les préoccupations du personnage sont traitées différemment selon les deux parties : la première voit les sentiments exacerbés, mis à nu sans honte ni travestissement. La seconde présente quelques passages où le ton se fait davantage indifférent, mécanique ou médical, comme lorsque Guibert énumère ses T4. On peut d'ailleurs remarquer que le livre impose au lecteur d'acquérir le vocabulaire médical, aussi brusquement qu'y est forcé le malade du sida. Enfin, l'évocation du suicide semble se cantonner à des remarques d'ordre pratique : comment obtenir la Digitaline ? Dans quelle pharmacie ? Etc..

Le souvenir numéroté 34 est l'illustration du passage de l'agonie de Muzil à celle du narrateur, mais il s'agit aussi d'un bon exemple de l'écriture de l'impudeur :

« Le lendemain, j'étais seul dans la chambre avec Muzil, je pris longuement sa main comme il m'était parfois arrivé de le faire dans son appartement [...]. Puis j'appliquai mes lèvres sur sa main pour la baiser. En rentrant chez moi, je savonnai ces lèvres avec honte et soulagement, comme si elles avaient été contaminées [...]. Et j'étais tellement honteux que je pris mon journal pour l'écrire à la suite du compte rendu de mes précédentes visites. Mais je me retrouvais encore plus honteux une fois que ce sale geste fut écrit. De quel droit écrivais-je tout cela ? [...] Je ressentis alors, c'était inouï, une sorte de vision, ou de vertige, qui m'en donnait les pleins pouvoirs, qui me déléguait à ces transcriptions ignobles et qui les légitimait en m'annonçant, c'était donc ce qu'on appelle une prémonition, que j'y étais pleinement habilité car ce n'était pas tant l'agonie de mon ami que j'étais en train de décrire que l'agonie qui m'attendait, et qui serait identique, c'était désormais une certitude qu'en plus de l'amitié, nous étions liés par un sort thanatologique commun. »

Ce passage est le tournant du livre, le moment où le narrateur prend pleinement conscience de sa légitimité parce qu'il comprend enfin la mise en abyme de la fin de vie à laquelle il assiste.



Bill, le personnage « en or massif »

Au-delà de Muzil qui constitue, avec l'amant du narrateur et quelques autres amis, l'un des personnages essentiels, un autre personnage fait son apparition et se complexifie tout au long de l'intrigue. Bill, responsable d'un laboratoire pharmaceutique aux États-Unis, intervient en effet incognito dès la première partie mais se révèle pleinement dans la seconde. Bill aurait découvert un produit miracle et il en parle au narrateur sans savoir que ce dernier est justement atteint du sida. Après l'avoir appris, il lui promet monts et merveilles, des places privilégiées dans ses expériences, lui dit qu'il le fera même vacciner aux États-Unis si nécessaire. Toutes ces promesses, tous les espoirs fous de Guibert, qui renaît après trois mois de terreur, tout s'écroule face à l'insouciance, au cynisme et à l'égoïsme de Bill, qui dit même à Guibert : « De toute façon, tu n'aurais pas supporté de vieillir. »  L'émission Apostrophes du 16 mars 1990 nous apprend beaucoup, surtout sur la façon dont Guibert considère Bill : il parle de « personnage en or massif » et offre à voir la fascination qu'il ressent face à un personnage si complexe et passionnant qu'il n'aurait jamais pu l'inventer. Le livre, au-delà de l'apaisement qu'il fournit à Guibert, est donc aussi l'instrument de sa vengeance : « Il m'a tué symboliquement et le livre le lui rend bien. ».

Lors de cette même émission, Guibert offre des explications sur le style qu'il a choisi d'adopter dans À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie. Notamment interrogé sur la longueur des phrases, il les présente comme un procédé mimant les poussées de fièvre, et les emportements dont il faisait l'objet.

Guibert précise enfin que ce livre est né après la découverte de Thomas Bernhard, un auteur autrichien qu'il apprécie énormément. À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie devient alors une sorte de défi lancé à son nouveau maître. Dans le livre, on trouve ainsi quelques passages consacrés à Bernhard, dont l'un se termine ainsi :

« je n'ai pas baissé les bras devant la compréhension du génie, au contraire je me suis rebellé devant la virtuosité de Thomas Bernhard, et moi, pauvre Guibert, je jouais de plus belle, je fourbissais mes armes pour égaler le maître contemporain, moi pauvre petit Guibert, ex-maître du monde qui avait trouvé plus fort que lui et avec le sida et avec Thomas Bernhard. ».


Les nouvelles passions et les préoccupations quotidiennes et tragiques de Guibert l'écrivain animent le Guibert narrateur, qui se trouve être le personnage principal... Face à une telle association, se pose alors naturellement la question de l'autobiographie.

 

 


Autobiographie ou autofiction ?

Si À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie revêt de nombreuses caractéristiques de l'autobiographie – l'auteur est le narrateur, lui-même le personnage, sans oublier le recours à des faits réels – le récit d'Hervé Guibert me semble davantage relever du domaine de l'autofiction, « nécessairement fragmentaire », selon Doubrovsky, ce qui n'est pas sans rappeler le traitement des cent souvenirs de Guibert, tous courts et numérotés.

D'autre part, le choix d'utiliser des noms d'emprunts n'est pas anodin. Outre Muzil, Stéphane est en fait Daniel Defert, qui était bien l'amant de Michel Foucault et le fondateur d'AIDES en France dès 1985, organisme dont on suit également la création dans le livre. Jules est le faux nom que Guibert utilise pour évoquer Thierry, son amant. Enfin, Marine est Isabelle Adjani, amie de Guibert, qu'il dépeint sans concession, relatant leur projet avorté de film et l'apparition télévisée d'Adjani, pour démentir les rumeurs la disant atteinte du sida.

Ces faux noms sont d'autant plus mystérieux qu'ils côtoient le nom de l'auteur, qu'il a choisi de conserver. Peut-être est-ce une façon de différencier, ou d'authentifier sa propre mise à nu de celle de ses amis, d'autant plus que Guibert considérait qu'écrire, c'était « trahir ». Pour lui, la trahison naîtrait de l'association de la vérité et de sa transcription par celui qui écrit, ou qui se souvient.

Dans « Apostrophes », il déclare même que son livre est un roman à part entière : « Pour moi, tout est vrai [...] rien ne pouvait être faux dans ce livre-là mais en même temps, je trouve que c'est un roman parce qu'il y a une construction, un suspense mis en place dès la première page ».

Enfin, le lecteur est souvent en proie à de multiples incertitudes quant à la véracité du récit. Ainsi, le dernier souvenir du livre programme la mort de Guibert, et fait écho à La pudeur ou l'impudeur, film dans lequel il met en scène son suicide, des années plus tard. La tension, le basculement permanent entre vérité et incertitude, l'agressivité du narrateur, les mises en scène... La trahison dont parle Guibert pourrait presque concerner ses propres lecteurs.

Je pense que la meilleure façon de conclure la lecture de À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, c'est encore de visionner le film  La pudeur ou l'impudeur, la suite logique du travail de Guibert, qui montre toute l'attention que Guibert consacre à son corps et aux conséquences quotidiennes du sida. Enfin, si ce film vous paraît difficile à aborder,  la vidéo de l'émission « Apostrophes », disponible sur le site de l'INA, donne une bonne idée de la démarche intellectuelle de Guibert et de sa sérenité à la fin de sa vie.


Marion, AS Bib.-Med.

 

 

Hervé GUIBERT sur LITTEXPRESS


Herve Guibert A l ami qui ne m a pas sauve la vie

 

 

 

Article de Mathilde sur A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie.

 


 

 

 

 

 

 

 

Guibert Mauve le vierge

 

 

 

 

 

Article de Laura sur Mauve le vierge.

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