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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 07:00

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HORIE Toshiyuki
堀江 敏幸
Le marais des Neiges
雪沼とその周辺
Yukinuma to sono shûnen
initialement publié au Japon
par Shinchôsha (2003)
traduit du japonais
par Anne Bayard-Sakai
Nrf Gallimard 2012







Horie-Toshiyuki.jpg

 

 

 

 

Quelques Indications biographiques sur Evene


 

 

 

 

 

L'écriture de Toshiyuki Horie est très souple, ample et nous invite à voir Le Marais des Neiges par l'intermédiaire de certains de ses habitants, de leur histoire qui peut se déployer le temps d'une soirée – c'est le cas dans « Les points de repère » – ou plus longuement, mais la plupart du temps, la narration se déploie sur un temps très court avec des explorations du passé.



Le marais des neiges : un lieu qui relie toutes les nouvelles entre elles.

Tous les personnages sont liés à ce lieu.

 « Au jardin d'orties » :« Madame Oruchi ne s'était jamais mariée, et si désormais personne ne se formalisait de ce genre de situation, dans les environs du Marais des Neiges il y a trente ans c'était une raison suffisante pour que l'on vous voie d'un mauvais œil. » (p. 46).

Une référence à son école de cuisine est faite dans une autre nouvelle :


« Les feux » :  « tant qu'à faire, elle voulait que la nourriture soit la meilleure possible et, ayant obtenu son permis, avait convaincu Yōhei de la laisser aller suivre un certain temps des cours dans une étrange école de cuisine située au milieu d'une pente du Marais des Neiges. » (p. 103).
 

« Les berges en terrasse » : « Il réussit à joindre Monsieur Aoshima à l'usine, mais cette semaine, celui-ci devait déjà intervenir sur une remontée mécanique de la station de ski du Marais des Neiges et pour le démontage des pinspotters du vieux bowling qui venait de fermer, si bien qu'il ne pouvait se libérer avant dimanche. Décidément, il ne changerait jamais, à vouloir explorer ces machines inconnues, rit Monsieur Tanabe. » (p. 86).
 
On en déduit donc que les nouvelles suivent peut-être un ordre chronologique puisque « Les points de repère » (première nouvelle du recueil) est le récit de la dernière soirée du bowling et que dans « Les berges en terrasse », le bowling est déjà fermé.

 « Empiler des briques » :  « C'est pour les mêmes raisons qu'il s'était jadis passionné pour le ski, appris sur les pistes tranquilles de la station municipale du Marais des Neiges. » (p. 131).
 
 « Le versant en pente douce » : « Monsieur Kasuki, comme son ami disparu, était né dans une petite ville nommée Marais des Neiges, située au pied des montagnes, et à proximité de l'école primaire qu'ils fréquentaient il y avait une station de ski municipale. » (p. 183).



Deux nouvelles m'ont particulièrement touchée, « Les feux » et « Au jardin d'orties ».

 « Les feux »

La chute est empreinte d'une grande mélancolie, les personnages de Yōhei et sa femme sont très touchants, ils font face au destin, et notamment à la mort de leur fils de manière très noble. Yōhei est professeur de calligraphie et cette activité semble avoir envahi tout son être au point qu'il se confond avec cette activité. Or la calligraphie est une activité qui a un sens très profond au Japon, elle fait partie de son identité et a une porté philosophique. Comme dans les arts martiaux, c'est tout le corps qui s'exprime. Dans cette nouvelle, on voit que le souffle est très important pour la pratique de cette discipline : Yōhei a une diction particulière, lente et très posée. La mort du fils signifie-t-elle l'impossibilité de transmettre les traditions ?

Cependant, il n'y a dans ce recueil aucune tonalité tragique ; tout, et même les drames, se fait en douceur et avec beaucoup de poésie. En est-il de même quant à l'évolution des traditions au Japon : une évolution douce qui passe ainsi quasiment inaperçue ?



Le recueil fait une part belle à l'interculturalité tout en rendant hommage à la culture japonaise dans ce qu'elle a de plus profond : l'interculturalité ne peut avoir lieu que si chacun a sa propre identité.

De nombreuses références culturelles européennes jalonnent ces nouvelles : la musique dans « Empiler des briques », Alain-Fournier et la littérature française dans « Au jardin d'orties », mais aussi des skieurs français et la porcelaine de Limoges, toujours dans « Au jardin d'orties ».

 


 « Au jardin d'orties »

Une femme, Madame Oruchi, vient de mourir. Elle tenait une école de cuisine et s'était installée au Marais des Neiges après avoir quitté son école de Tokyo. On la considérait comme ayant toujours été célibataire.

Trois personnes la pleurent et s'interrogent sur la signification de ses dernières paroles, Madame Saneyama, Monsieur Kisuchi et Yōko.

 « Oruchi » peut signifier « ortie » or elle préparait une soupe à l'ortie, mets dont la saveur laissait Madame Saneyama perplexe. Bien qu'étant une de ses disciples, elle n'appréciait pas cette soupe, ce goût d'ortie. D'un point de vue symbolique, ce nom signifie pour Madame Saneyama la part d'ombre qu'elle ne pouvait pas comprendre chez Madame Oruchi, une part de sa personnalité culinaire, manifeste dans son nom, la déroutait... L'ortie pousse également en France et Madame Oruchi se faisait livrer de la vaisselle de Limoges : elle a clairement une relation avec la France. Elle remplace progressivement sa vaisselle abîmée ; cependant des nuances de couleur interviennent, même dans le cas d'une vaisselle très simple  :

 « Madame Oruchi possédait des pièces de vaisselle en simple Limoges blanc, en nombre correspondant à celui des couverts du restaurant, et avait pour principe de remplacer les pièces une à une , au fur et à mesure qu'elles étaient ébréchées ou cassées, dès lors que le service était en stock. De subtiles différences de teintes pouvaient exister selon les périodes, même dans les gammes de produits les plus classiques du fabricant, le design aussi pouvait changer, et tout cela menaçait de compromettre le maintien d'un ensemble harmonieux , mais elle expliquait qu'elle se refusait à changer tout son service sous prétexte qu'un seul élément aurait été manquant et se contentait d'acheter juste ce qui était nécessaire. » (p. 45).
 
Ce métissage subtil dans sa vaisselle peut renvoyer au métissage culturel qui la caractérise et fait partie de son mystère.


Alain-Fournier-Miracles.jpg
« Le miracle de la fermière » est extrait du recueil Miracles écrit par Alain-Fournier, une œuvre qui figure dans la bibliothèque de Madame Oruchi. Une étudiante qui rédigeait un mémoire intitulé Meaulnes en tant que voisin était venue consulter cette bibliothèque et avait traduit cette nouvelle en japonais.

 Il est intéressant de constater que les protagonistes, après avoir pris connaissance de l'intrigue, vont s'interroger sur le titre « Miracles ». Ils s'attendaient plutôt à une œuvre religieuse. Or le choix de ce texte n'est pas anodin : le « miracle » décrit dans « Le miracle de la fermière » est très humain, aucune force divine n'intervient dans l'intrigue. C'est plutôt le miracle de la volonté de la fermière qui est décrit. Or ce récit entre parfaitement en résonance avec les destinées décrites dans Le Marais des neiges : derrière la banalité des destinées et des drames ou des joies de chacun se trouve sans doute un miracle : le miracle de la vie.

Il s'avère que Madame Oruchi avait souligné un passage assez significatif du récit, ce qui va mettre Madame Saneyama sur une nouvelle piste quant à la signification du dernier mot prononcé par la femme disparue.

Nous suivons dans ce récit le raisonnement des trois personnages, et notamment celui de Madame Saneyama qui va lire « Le miracle de la fermière ». Nous entrons pour ainsi dire dans l'esprit de la lectrice qui va progressivement faire le lien entre ce récit et Madame Oruchi. Ce jeu de poupées russes entre une œuvre d'un auteur français et la réflexion d'une femme japonaise sur la signification du dernier mot prononcé par une professeure de cuisine installée au Marais des neiges produit un effet littéraire des plus percutants du point de vue du dialogue des cultures.



Des « chutes » qui laissent la narration en suspens, de manière très poétique.

La dernière nouvelle du recueil « Le versant en pente douce » se termine de manière très poétique comme pour clore tout le recueil d'une tonalité lumineuse et pleine d'espoir. On ne peut donc pas dire que ce recueil soit la description d'un monde en déclin, mais plutôt qu’il évoque un monde où le temps fait son œuvre de manière, pour ainsi dire « naturelle ».



Le temps qui passe... une certaine mélancolie   .

Dans « Les berges en terrasse » Monsieur Aoshima peut être perçu comme une allégorie du temps au Marais des Neiges. Ce temps semble suspendu ; or on se rend compte que, à l'image de la modernité du reste du pays et des changements profonds qui ont eu lieu, le Marais des Neiges n'est certainement pas épargné.

« Quand je le vois [Monsieur Aoshima], je n'ai vraiment pas le sentiment qu'il ait vieilli, murmura Monsieur Tanabe en lui-même. Alors qu'il allait atteindre le milieu de la soixantaine, l'atmosphère qui entourait son corps n'avait absolument pas changé avec le temps. Alors qu'autour de moi cette simplicité, cette transparence ont disparu au cours des dix dernières années. Trop de gens confondaient la simplicité, la netteté, avec l'efficacité. Ce n'était pas parce que les choses étaient efficaces qu'elles étaient forcément simples, idée manifestement incompréhensible pour les gens qui dominaient maintenant le monde. Le Marais des Neiges était peut-être une exception, mais le paysage que l'on voyait défiler le long de la route était quasiment identique à celui qu'offrait une autre ville cinquante kilomètres plus loin. On trouvait d'immenses parkings, avec au bout une construction genre préfabriqué abritant un supermarché et une salle de pachinko. L'affaissement de terrain ne menaçait-il pas le fond de la vallée plutôt que les terrasses inférieures des berges qui le soutenaient ? » (p. 87).
 
Cependant, nous le voyons dans la chute de la nouvelle, la vitalité de Monsieur Aoshima n'est peut-être pas si inchangée que ça... Le marais des neiges n'est donc pas un lieu hors du temps.

Dans « Empiler des briques » (p. 134) Monsieur Hasune, disquaire, déprime en raison de l'apparition du cd :

 « Les choses avaient commencé à se gâter vers le moment où était apparue une rumeur annonçant la mise au point de nouveaux supports musicaux qui s'appelleraient "disques compacts", rumeur bientôt confirmée. »

 […]

 « Il avait déprimé, passé des jours à se morfondre, et avait commencé à manquer souvent le travail, même si ce n'était jamais sans prévenir. »

 « Il ne cessait de passer les disques à l'ancienne qu'il avait gardés plutôt que de s'en débarrasser et, pour faire entendre les disques compacts, il utilisait une borne d'entrée d'appoint qu'il avait demandé au père Yoshida d'ajouter au dispositif existant. » (p. 136).



L'espace

Le rapport à l'espace est un élément que l'on retrouve dans plusieurs nouvelles (« Les points de repère », « Empiler des briques », « Les berges en terrasse ») avec souvent une faille dans les repères ou une volonté de s'adapter à l'espace via divers subterfuges.

Parallèlement à cette recherche d'harmonie avec l'espace est peint par petites touches un tableau du marais des neiges que l'on peut de mieux en mieux visualiser, même s'il reste très mystérieux. Il s'agit plutôt de quelques indices qui sont donnés au lecteur à partir desquels il va pouvoir imaginer un lieu.



La poésie de ces textes

Des images, mais toujours sans emphase, parcourent les textes. Une très jolie métaphore est utilisée dans « Les feux » : le professeur de calligraphie, est comparée à une plume. Cette métaphore est empreinte d'une grande douceur mais aussi d'une tonalité plus sombre, celle de la tragédie discrète que nous vivons tous : le temps qui passe.

Vous trouverez dans ce recueil des hommes et des femmes dont les destinées se trameront en pointillé dans votre esprit de lecteur. Beaucoup d'espace est laissé à l'imagination, au non-dit. C'est peut-être cela le principe du vide dans l'art asiatique : le vide a autant d'importance et de signification que le plein. Toutefois, peut-être comme moi, certaines nouvelles vous laisseront perplexe et vont demanderont une relecture. Pour apprécier ce recueil il faut accepter les mystères simples de la vie, la poésie qui peut se dégager d'une boule de bowling, d'une pousse d'ortie ou d'un livre, d'une machine de découpe que vous utilisez tous les jours au travail, d'une collection de lampes, de disques ou d'un cerf-volant.

 

Toshiyuki Horie Le pavé de l'ours

 

 

 

 

 

Une autre œuvre de l'auteur traduite en français :

 

 

 

 

 

 

Marie-Laure, AS Bib.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Marie-Laure - dans Nouvelle
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