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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 07:00

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Hubert AQUIN
Prochain épisode

éd. Cercle du livre de France, 1965

éd. Bibliothèque Québécoise, 1996

éd. Leméac, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prochain épisode est un roman écrit par Hubert Aquin et publié en 1965. Hubert Aquin, né au Québec en 1929, milite, dès le début des années 60, en faveur de l’indépendance du Québec  en s’engageant dans la clandestinité et les actions terroristes. Il est alors rapidement arrêté et placé durant quatre mois dans un hôpital psychiatrique : séjour qui donnera naissance à son premier roman, Prochain épisode. Ces quelques éléments biographiques nous éclairent considérablement sur l’identité du narrateur de notre roman, qui comme nous allons le voir, mène un combat politique en tous points similaires à celui d’Hubert Aquin.

Il ne s’agira pas pour nous de nous livrer au dévoilement de tous les rebondissements de ce roman d’espionnage si particulier, mais bien plutôt de dégager ici les principaux motifs de cette oeuvre afin de susciter chez les lecteurs de cette fiche le désir de découvrir l’ensemble de l’oeuvre de Hubert Aquin, à peu près complètement oubliée des programmes de littérature en France.

Le narrateur initial (que nous appelerons l’écrivain), enfermé dans un hôpital psychiatrique, prend le parti d’écrire un roman. Il cède alors la parole à son personnage principal, mais nous allons voir plus loin que l’écrivain et ce personnage tendent à devenir une seule et même personne. Toujours est-il que le lecteur se trouve immédiatement plongé rapidement dans un roman d’espionnage avec toutes ses composantes traditionnelles, comme en témoigne le bref résumé suivant du début de l’intrigue. Un héros narrateur et détective nous confie l’objet de sa mission : retrouver un banquier suisse, du nom de H. de Heutz, qui se fait passer pour un universitaire spécialiste de Scipion l’Africain et qui serait avant tout un agent de la CIA chargé d’éliminer les indépendantistes québécois, organisation à laquelle appartient le narrateur. À peine le narrateur a-t-il retrouvé H. de Heutz à Genève qu’il est lui-même victime d’une agression : « Je reçus un coup sec dans les reins... » Si bien qu’il se retrouve en fait prisonnier de l’homme qu’il recherche, H. de Heutz, son ennemi. En se faisant passer pour un simple père de famille en proie au suicide, le narrateur parvient à masquer son identité ainsi que le véritable objet de son entreprise. Il réussit finalement à désarmer Heutz et à en faire son prisonnier. Le narrateur ne cache d’ailleurs pas son habileté à se sortir de cette situation délicate : « Mon imagination et ma supériorité m’avaient tiré d’une situation fâcheuse. » Le roman se poursuit au fil de courses-poursuites sur les routes méandreuses des montagnes helvétiques et fait bon usage de tous les ressorts du roman d’espionnage. Pourtant, le lecteur, au fur et à mesure de sa lecture, ne peut s’empêcher de s’interroger sur la dimension véritablement héroïque du narrateur. En effet, à côté de certaines réussites, il commet un certain nombre d’erreurs grossières qui tendent progressivement à en faire l’archétype de l’anti-héros : ainsi, il vient sans précaution rechercher sa voiture à l’endroit où il l’avait laissée alors même que les complices de Heutz sont à sa poursuite et ont toutes les raisons du monde de l’attendre là. Un peu plus tard dans le récit, il prend conscience que H. de Heutz, en le laissant s’échapper, lui avait en fait tendu un piège : « Oui, j’en ai la certitude : il a triché insensiblement pour me laisser le temps d’entrer dans la peau du vainqueur... » À tel point qu’il en vient à se dire au milieu du roman : « Cela ne fait aucun doute : je me suis fait avoir d’un bout à l’autre. » Peu à peu, le lecteur prend conscience de l’instabilité psychologique de celui qui est censé être le héros d’un roman d’espionnage. Instabilité qui fait d’ailleurs écho à la schizophrénie qui caractérise le narrateur-héros. En effet, celui qui se présente initialement comme l’écrivain d’un roman d’espionnage en devient insensiblement le personnage principal, à tel point d’ailleurs que le lecteur se trouve confronté à des niveaux d’énonciation qui se confondent.

Il faut tout d’abord insister sur le fait que le lecteur assiste au roman en train de s’écrire :  en effet, l’écrivain emprisonné dans un hôpital psychiatrique, se met en tête d’écrire un roman, ébauchant dès lors une réflexion sur la création littéraire : « Au fond, un seul problème  me préoccupe vraiment, c’est le suivant : de quelle façon dois-je m’y prendre pour écrire un roman d’espionnage ? » Il choisit pour ainsi dire sous nos yeux le lieu (la Suisse), les personnages,  l’intrigue... Cette phase de gestation s’illustre par une grande angoisse à laquelle s’ajoutent la réminiscence des faits qui ont provoqué son arrestation ainsi que le souvenir radieux d’une histoire d’amour qui s’est mal terminée. C’est dans ce contexte de désespoir qu’il se tourne avec violence vers l’écriture vue comme ultime recours. Ce roman ne va dès lors pas cesser d’aborder la question de la difficulté à écrire, mais aussi de l’impossibilité d’allier sa propre personnalité d’écrivain, ses expériences personnelles avec la fiction. En filigrane se pose la question de la finalité de l’écriture : est-ce que ce que l’on écrit va nous « aider », nous permettre d’accéder à une certaine forme de bonheur ?

L’écrivain ne répond jamais de façon catégorique à cette question. Il est évident que pour lui, l’écriture présente une dimension esthétique : « Je peux me consacrer à écrire page sur page de mots abolis, agencés sans cesse selon des harmonies qu’il est toujours agréable d’expérimenter...  [...] Rien n’empêche le déprimé politique de conférer une coloration esthétique à cette sécrétion verbeuse...» L’écriture devient ainsi un moment de bonheur, un bonheur bref, mais intense. Cela tient aussi au fait que l'écriture lui permet de s'adresser à un destinataire précis, plus précisément à celle qu’il aime et dont nous ne connaîtrons jamais que la première lettre : K. « Écrire est un grand amour. Écrire, c’est t’écrire ».

Mais le bonheur procuré par l’écriture tient également au fait qu’elle est synonyme de pouvoir pour celui qui tient la plume. Alors que les écrivains cherchent en général à rendre réelle la fiction en ôtant tout élément qui nuirait à l’illusion de réalité, notre écrivain nous dévoile le pouvoir qui est le sien : celui de décider de ce qu’il advient aux personnages : « Et j’envoie mon chargé de pouvoir en Volvo dans le col des Mosses, je l’aide à se rendre... ». Mais au sein du caractère schizophrénique du narrateur, cet étrange pouvoir se mue littéralement en servage : « Je n’écris pas, je suis écrit », « Ce qui attend H. de Heutz dans ce bois romantique qui entour le Château de Coppet me sera bientôt communiqué quand ma main, engagée dans un processus d’accélération de l’histoire, se lancera sur des mots qui me précèdent. » Ce sentiment de dépossession de son propre pouvoir d’écrivain ne cesse de se renforcer au fur et à mesure que l’histoire s’écrit  : « Je perçois mon livre à venir comme prédit et marqué d’avance ». À tel point que dans les dernières pages du roman, la fiction semble avoir pris le dessus sur la volonté de l'écrivain : « J’ai confiance aveuglément, même si je ne connais rien du chapitre suivant, sinon qu’il m’attend et m’emportera dans un tourbillon. » Mais que l’on écrive soi-même, dans un processus conscient de création ou bien que l’on « soit écrit », c’est-à-dire que l’on soit soumis à la fatalité de la fiction, la dimension profondément vaine de l’écriture ne cesse de s’affirmer à tel point que le narrateur admet : « Je n’ai plus rien à gagner en continuant d’écrire, pourtant je continue quand même, j’écris à perte. Mais je mens, car depuis quelques minutes je sais bien que je gagne quelque chose à ce jeu, je gagne du temps. »

Le temps occupe en effet un rôle central dans ce roman d’espionnage qui a lieu, rappelons-le en Suisse, pays des montres par excellence, non seulement parce que temps de la narration et temps du récit tendent à se confondre (en effet le début du huitième chapitre débute ainsi par une notation temporelle « Lendemain » qui relève du journal de l’écrivain de roman que l’on a identifié au début et non du héros à la poursuite de H. de Heutz), mais aussi parce que l’intrigue de la course poursuite s’inscrit dès le départ sous le signe du temps.  Ainsi, lorsqu’elle présente la mission au narrateur, K. affirme : « Dans les 24 heures, il faut régler ce problème ». Dès lors, le narrateur va être littéralement obnubilé par la nécessité de faire tomber son adversaire au plus vite et ne va cesser de s'impatienter : « Ma montre s’est arrêtée à 3h15. Je suis sûr pourtant qu’il est beaucoup plus tard ». De plus, il doit, à l’issue de ces fameuses vingt-quatre heures, retrouver K. pour lui rendre compte de la réussite ou de l’échec de sa mission. Autrement dit, en ce délai de temps très bref, tout se joue pour le narrateur : sa réussite professionnelle, mais aussi son histoire d’amour avec K.  Cette relation ambiguë avec le temps trouve son point d’orgue dans l’achat d’une montre par le narrateur : « Ces vieilles montres de poche m’ont toujours fasciné [...] J’en ai regardé plusieurs, histoire de passer le temps. [...] j’avais vraiment envie de posséder une montre de poche pour mesurer le temps perdu. » Outre la dimension paradoxale de ce personnage qui observe les montres pour passer le temps, notons le versant tragique de cet achat : il s’agit de « mesurer le temps perdu ». L’on sent que le héros du roman d’espionnage, tout comme l’écrivain qui s’était mis en tête d’écrire un roman sous nos yeux sont dans la même situation d’échec face au temps. Ils mènent tous les deux une course contre la montre, l’un pour chercher à comprendre pourquoi il se retrouve dans un hôpital psychatrique en train d’écrire un roman, l’autre pour abattre H. de Heutz et accéder ainsi à un sentiment de quiétude.

La question de l’identité traverse tout ce roman notamment en raison du fait que les ressemblances entre l’écrivain Hubert Aquin et l’écrivain, personnage de roman, sont très nombreuses. Tous deux sont isolés dans un hôpital psychiatrique suite à leur engagement dans une lutte armée en faveur d’un Québec libre, tous deux ont fait l’expérience d’une relation amoureuse qui s’est mal terminée, mais de nombreux autres points communs sillonnent l’ensemble du roman. Ce qui vient enrichir cette ressemblance auteur/narrateur, somme toute relativement commune dans la littérature, est sans doute l’arrivée du héros du roman policier qui prend lui aussi les traits de l’écrivain de roman d’espionnage, soit parce que le lecteur ne parvient plus au bout d’un moment à distinguer qui se cache derrière le « je », soit parce que la psychologie de ce personnage colle de plus en plus à celle de son créateur. Mais les difficultés que semblent éprouver les personnages de ce roman à se circonscrire et à affirmer leur identité ne s’arrêtent pas là. En effet, au moment où le héros souhaite se rendre dans la demeure de H. de Heutz, il s’exclame : « C’est tout juste si je ne me mets pas dans sa peau ». Ces doutes sur sa propre identité font écho à sa quête inititale : démasquer son ennemi et découvrir sa véritable identité  : « Mais l’homme que j’attends est-il bien l’agent ennemi que je dois faire disparaître froidement ? » Ces doutes incessants sur l’identité sont si nombreux qu’ils confinent à la folie et nous renvoient irrémédiablement vers le contexte d’écriture de ce roman d’espionnage.

En effet, le fait que l’écrivain de roman d’espionnage ait été enfermé dans un hôpital psychiatrique symbolise à notre avis plusieurs échecs : d’abord l’échec politique de l’écrivain, arrêté pour avoir mené la lutte armée au service de la cause québécoise : « On ne m’avait pas dit qu’en devenant patriote, je serais jeté ainsi dans la détresse et qu’à force de vouloir la liberté, je me retrouverais enfermé. » Cet échec se confond d’ailleurs avec la  perte de l’être aimé par le narrateur. En effet, l’histoire d’espionnage débute sur une nuit d’amour entre le narrateur et K. qui travaille avec lui. Mais la relation s’avère tumultueuse et se révèle en fait être un véritable drame amoureux : « Je sais que j’ai perdu la femme que j’aime [...] J’ai vécu pour la rencontrer et je meurs inutilement d’amour. » C’est alors que ces deux premiers échecs se rejoignent car l’écrivain assimile clairement la femme aimée au Québec. Ainsi, lorsqu’il se remémore la fête nationale du Québec, le narrateur précise : « Tout un peuple réuni semblait fêter la descente irrésistible du sang dans nos veines. Tu étais belle mon amour ». Mais l’échec est également psychologique puisque se retrouver dans un hôpital psychiatrique témoigne d’une instabilité comportementale qui signifie un rejet par la société : « Encastré dans les murs de l’Institut et muni d’un dossier de terroriste à phases maniaco-spectrales, je cède au vertige d’écrire mes mémoires... »

En brouillant tous les repères fixes traditionnels autour de ses personnages, Hubert Aquin met en scène les relations qui peuvent exister entre la fiction et la réalité. Ainsi, tout se passe comme si le héros avait conscience qu’il était un personnage de fiction : « En fait j’avais le trac. Avant d’entrer en scène, j’étais soudain la proie d’une agitation incontrôlable ». Cette dimension dramaturgique de la réalité est accentuée par le fait que le récit donne des éléments précis « Sa (ce livre) signification véritable ne peut être dissociée de la date de sa composition, ni des événements qui se sont déroulés dans un laps de temps donné entre mon pays natal et mon exil, entre un 26 juillet et un 24 juin. » qui se recoupent avec la vie d’Hubert Aquin.

 

Dans ce roman qui n'en finit pas de donner le vertige par la multiplication des rebondissements qu'il propose et la porosité entre les différents niveaux de fiction, Hubert Aquin exprime sa défiance vis-à-vis de l'écriture, mais plus largement de la communication : « C’est la rupture implacable et l’impossibilité de communiquer autrement que sous forme de coups de feu. » Seule la violence peut soulager un tant soit peu la difficulté de l’écrivain à vivre dans un monde inadapté au langage. La lutte armée se veut une forme de violence parmi tant d'autres et K. reconnaît la dimension vitale du combat violent : « Tu as raison. Il n’y a pas de retraite dorée pour nous, ni même de vie paisible, tant que ce sera impossible de vivre normalement dans notre pays. »  Mais l’enfermement du narrateur témoigne de la vanité de l’action violente. Une seule solution pour aller au-delà de la détention : le suicide, « En fait je réduirais encore le prix pour me couper avec un morceau de vitre : et j’en aurais fini avec la dépression révolutionnaire ! »


Alexis, A.S. Bib.

 

 

 


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