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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 07:00

traductrice

odile demangeOdile Demange © P.B.

 

Pourriez-vous vous présenter ? Comment êtes-vous venue à la traduction ?

Je pense que comme beaucoup de traducteurs, j’y suis arrivée un peu par hasard. Il n'y avait pas toutes les formations qui existent aujourd'hui et ce n'était pas un choix au départ. Quand j'ai passé mon bac, je voulais être journaliste. J’aimais déjà l'écriture. J'étais plus littéraire que scientifique, alors que les membres de ma famille étaient des scientifiques. Dans les écoles de journalisme, on m'a conseillé de faire d’abord une licence. J'ai passé mon bac au Lycée français de Londres. Je suis revenue dans ma famille à Strasbourg où j'ai fait une licence d'Histoire. À la suite de quoi, mon envie de journalisme m’était passée et l’enseignement ne m’attirait pas du tout. J'ai suivi une formation de bibliothécaire et j'ai travaillé ensuite pendant un an et demi à la bibliothèque de la faculté d'Histoire où j'avais étudié. Je faisais parallèlement des recherches pour des professeurs et je leur traduisais certains textes car j’étais plutôt bonne en anglais et en allemand. Et puis un jour, en 1981, un professeur d'Histoire de l'art est venu me voir en me demandant si j’accepterais de traduire un article pour une publication dont il s’occupait. Je me suis lancée et ça m’a vraiment intéressée. Il m'a donné une lettre de recommandation et j'ai écrit à tous les éditeurs que je trouvais dans l'annuaire (une bonne quarantaine pour commencer). Une vingtaine m'ont répondu par la négative, 19 ne m'ont pas répondu du tout , mais j’ai rapidement reçu un appel de Fayard pour remplacer une traductrice sur la traduction d'un livre sur la crise économique. Je me suis engagée dans cette traduction en consultant un assistant de la faculté d'économie pour m’assurer de la correction des termes utilisés. L'été même, Fayard me demandait de participer à la traduction d’une biographie Wagner. Aujourd'hui, je travaille toujours pour Fayard, mais aussi pour d'autres éditeurs.



Comment avez-vous réagi quand vous avez reçu le prix Pierre-Francois Caillé ?

J'étais contente, fière, bien sûr ; en plus, ça me faisait gagner un peu d’argent ce qui n'est pas négligeable. Plus sérieusement, j’ai été étonnée car on m’a donné ce prix pour un livre qui ne m'avait pas posé particulièrement de problèmes. Alors que j'avais traduit, quelque temps auparavant, un livre de Leonard Bernstein bien plus compliqué et dont j’aurais trouvé que la traduction méritait davantage d’être récompensée.



Est-ce qu'une traduction, depuis toutes ces années, vous a plus marquée qu'une autre ?

Il y en a beaucoup, presque chaque année il y a au moins une traduction pour laquelle je me sens en osmose avec l'auteur. C’est sans doute particulièrement vrai pour les romans mais je n'ai pas commencé à traduire de la fiction dès le début. Pendant vingt ans je n'ai traduit que des essais, des biographies, des monographies. Il a fallu que les éditions Laffont me proposent un roman à traduire pour que je fasse mes débuts dans ce genre. J’étais très intimidée. Ils ont insisté, persuadés que j’en étais capable. Les relations avec les éditeurs sont très importantes. Dans certains cas, ils vous connaissent mieux que vous ne vous connaissez vous-même. La traduction de ce petit roman en allemand s’est bien passée et par la suite je me suis mise à faire du roman parallèlement au reste.

Parmi les romans que j'ai traduits, certains m'ont particulièrement marquéé comme celui de Chris Cleave Et les hommes sont venus, celui de Mark Haddon Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit ou le dernier livre de Tom Wolfe.

 

Mark-Haddon-Le-bizarre-incident.gif


Est-ce que vous avez des contacts avec les auteurs lors de la traduction ?

Très rarement. Je n'en ai vu qu'un qui a pris la peine de se déplacer pour me voir. J'ai la réputation de ne pas bouger de chez moi. C'était Arno Mayer, professeur d'Histoire à Princeton, qui tenait absolument à me rencontrer. Pour le reste, il m’est arrivé d’avoir des échanges par e-mails en cas de problèmes, ou par téléphone avec Chris Cleave quand il a reçu le prix du jury du livre de proche pour Incendiaire.

J’avoue que je ne me déplace vraiment pas beaucoup. C’est un métier où on aime être seul et je supporte très mal l'agitation parisienne.

Plus qu’avec les auteurs, j’ai évidemment des contacts avec les éditeurs qui sont nos référents. Sans aller jusqu’à dire qu’ils deviennent des amis intimes (on garde toujours une distance de travail), ce sont des gens avec qui je n'ai jamais eu le moindre problème et en qui j'ai toute confiance. Je sais qu'ils ne vont pas me proposer des choses que je ne peux pas faire et je considère la sortie d’un livre comme le fruit d’un travail d’équipe. On veut obtenir un produit qui soit bien abouti in fine. Ils nous font confiance pour faire du bon travail, et nous leur faisons confiance pour commercialiser le livre au mieux. C'est vraiment important d'avoir de bons rapports avec eux.



Justement, quelles sont vos méthodes de travail ? Vous faut-il du silence ?

Il me faut plus de calme que de silence à proprement parleŕ. Je suis très disciplinée en matière d’horaires. Je me lève à 6h le matin, à 7h je suis au travail. Je travaille jusqu'à 11h30, je vais promener mes chiens, je mange et je reprends le travail à 13h30 jusqu'à 17h ou plus tard s’il y a des urgences ou une charge de travail particulièrement lourde. C'est plus strict que si je travaillais dans un bureau. Je suis impitoyable avec moi-même ! Je pense que si on veut vivre de la traduction, il faut beaucoup travailler et donc avoir beaucoup de rigueur.



Et arrivez-vous à en vivre ?

Oui, j'arrive à en vivre confortablement mais je travaille beaucoup et vite, ce qui est un atout énorme. Depuis que j'ai commencé, le prix du feuillet n'a presque pas bougé : entre 20 et 23 euros le feuillet. Cette somme est un « à valoir », ce qui veut dire que si le livre se vend vraiment très bien, je touche une somme complémentaire. Ce n'est pas négligeable s’agissant de certains auteurs, comme Ken Follet ou P.D James. Ces droits d’auteur supplémentaires sont un peu comme un cadeau.

Ken-Follett-L-Hiver-du-monde.gif

Quand vous acceptez une traduction, faites-vous des recherches préalables ?

Oui, c’est inévitable. Il est vrai qu'internet a beaucoup facilité les choses. Les citations d'auteurs français peuvent poser beaucoup de problèmes. Je me souviens, tout au début de ma carrière, d'un livre qui contenait une citation de Montaigne en exergue, je l'ai cherchée dans tous les écrits de Montaigne (c’était avant Internet) et le passage en question figurait dans le dernier volume. Il y a toujours des recherches à faire. Par exemple pour Tom Wolfe, j'ai lu tous ses romans précédents, car certaines formules ou expressions reviennent d'un livre à l'autre, et il fallait que ma traduction soit en harmonie avec les publications précédentes.

Il arrive que l’on tombe sur des détails qui nous paraissent étranges dans l'original. Dans ce cas̀, on le signale à l'éditeur qui fait remonter l'information à l’auteur.



Pourquoi traduire à la fois de l'anglais et de l'allemand ?

L'allemand, je l'ai appris au lycée, j'habitais  Strasbourg, c'était presque obligatoire. Je détestais ça, je trouvais cette langue compliquée. Et puis quand je suis partie en Angleterre pour un an, j'étais très forte en allemand par rapport aux autres élèves ; mais ce n'était vraiment pas une passion. L'anglais j'aimais bien, ma mère était anglaise et c'était un univers que je connaissais.

Quand j'ai commencé ma maîtrise d'Histoire, j'ai travaillé sur la presse alsacienne et tout était en allemand, il a donc fallu que je m’y mette. En plus à l'époque j'ai commencé le chant classique, et à force de chanter du lied, je suis tombée amoureuse de l’allemand à travers tous ces poèmes.

Quand j'ai cherché du travail en tant que traductrice, ont m'a d'abord proposé des textes en allemand, parce qu'il y a beaucoup moins de traducteurs dans cette langue. L'allemand est même devenu un créneau pour les traducteurs car il fait partie des langues dites « rares » dans le monde de la traduction, ce qui n'était pas le cas quand j'ai commencé.

Il est utile d'avoir l'anglais car c'est une langue plus courante. Il y a évidemment plus de travail que dans d’autres langues.



Et avez-vous une préférence ?

L'anglais est plus facile pour moi, sans doute parce que j’en fais plus, mais j'aime bien travailler dans les deux langues. Comme je traduis souvent plusieurs livres en même temps, cela permet de varier le travail.



Avez-vous déjà traduit du français vers̀ l'anglais ou vers̀ l'allemand ?

Ce serait une catastrophe absolue ! On me le demande quelquefois mais c’est une chose que je ne sais pas faire, que je ne peux pas faire. On traduit toujours vers sa langue maternelle, et non l’inverse.



En parlant de plusieurs traductions, est-ce qu'il est difficile de passer d'un auteur à un autre ? Au niveau du style de l'écriture, vous faut-il un moment d'adaptation ?

Oui, il me faut toujours un petit temps d'adaptation au style et au ton employé par l'auteur. Le temps de trouver la petite musique de chacun.



En parlant de styles différents, continuez-vous à traduire des articles, des essais ou seulement des romans ? Quel genre préférez-vous ?

J'aime bien changer. C’est un peu ce que ce métier a de génial. On passe d'un style à l'autre, de la vulgarisation économique à un livre d'Histoire. Dans les romans aussi, c'est très varié. C’est ce qui me plaît le plus, je crois, de toucher à tout, d’apprendre de nouvelles choses tous les jours.

Henry-Kissinger-De-la-Chine.gif

Justement est-ce que vous avez la possibilité de choisir les textes que vous allez traduire ?

On ne m'impose pas les textes, parce que je peux toujours dire non. Mais en général, si je dis non, c'est que je n'ai pas le temps ou alors que les conditions de l'éditeur ne sont pas acceptables.



Avez-vous déjà proposé des traductions ?

Non. Il m'est arrivé de me dire « Ah tiens, ce livre-ci, j’aurais bien aimé le traduire ». Mais je ne lis que des livres en français parce que le soir, je suis saturée de langues étrangères. Je sais que certains traducteurs le font et que les éditeurs apprécient ces propositions, mais je ne l’ai jamais fait. Je pense que c'est le travail de l'éditeur de trouver les bons textes.



Le nombre de titres publiés chaque année augmente. Est-ce que cela a eu un impact sur le nombre de demandes de traduction des éditeurs ?

Non, je ne crois pas. Je refuse des traductions tous les ans mais pas beaucoup. D'un autre côté,́ je ne me suis pas arrêtée depuis que j'ai commencé, je n'ai jamais eu de périodes sans travail. Je dois refuser deux à trois propositions par an, pas plus. Je pense que les éditeurs travaillent toujours avec les mêmes traducteurs ce qui leur assure du travail, mais cela peut être un problème pour les jeunes traducteurs qui cherchent à percer.



Vous avez été d'abord publiéé par Fayard, mais comment avez-vous été́ repérée par les autres éditeurs ?

Par le bouche à oreille. Actuellement, je travaille avec Fayard, Laffont, Denoël, Buchet/Chastel et quelques autres, de façon plus épisodique. En plus de l'édition, je travaille sur des textes beaucoup plus courts, des articles notamment, pour des musées, pour la fondation Beyeler à Bâle, pour des opéras (livrets, textes pour les programmes).



Comment se passe la cotraduction ?

En général l’éditeur recourt à la cotraduction quand il est pressé, quand c’est un gros livre qu’il veut publier rapidement et qu’une seule personne ne peut pas le faire. Quand il s’agit d’essais ça ne pose pas vraiment de problème car le style s’harmonise assez facilement. J’ai souvent travaillé avec la même traductrice de chez Fayard, on s’échange des mails au cours de nos collaborations. Il y a aussi des traducteurs qui ne veulent pas du tout coopérer et préfèrent que chacun travaille dans son coin.

Il y a ensuite le cas du roman, comme par exemple pour Ken Follet, où nous sommes trois ou quatre. Dans ce cas, quelqu’un — il peut s’agir d’un éditeur ou d’un des traducteurs — est chargé d’uniformiser le tout. Dans ce genre de cas, on communique beaucoup sur certains points de traduction mais aussi sur des consignes, et on aboutit à quelque chose qui est assez homogène.

Ken Follett L Hiver du monde

Lorsque vous traduisez, lisez-vous le livre avant de commencer la traduction ?

En général non, car j’aime bien garder un peu d’« excitation » et me dire que demain, j’en saurai un peu plus. Je pense tout de même que c’est mieux de le lire, et il arrive que l’éditeur vous demande un rapport de lecture sur le livre.



Avez-vous rencontré des difficultés dans vos traductions (expressions par exemple) ?

Oui, je dirai qu’il a un problème de renouvellement du vocabulaire, c’est le cas même en français, on ne parle plus aujourd’hui comme on parlait il y a vingt ans. Il y a en anglais ou en allemand certaines expressions qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires et qu’on ne connaît pas parce qu’on ne les a pas apprises. En général on arrive à les trouver sur internet, ou alors par le contexte. Pour le francais c’est pareil, quand ce sont des jeunes qui parlent, je demande à mes enfants, tout simplement. En cas de difficultés, on frappe un peu à toutes les portes.

En ce qui concerne les essais, on peut avoir des problèmes de connaissances. Il y a deux ans j’ai traduit un livre sur l’économie qui abordait des thèmes dont certains m’étaient étrangers. J’ai pu contacter l’auteur qui habitait Paris et qui m’a beaucoup aidée. Les auteurs ont évidemment intérêt à ce que la traduction soit correcte, et s’ils peuvent coopérer, ils le font volontiers. J’ai d’ailleurs été étonnée de constater le grand nombre d’entre eux qui parlent français.



Avez-vous recours parfois à des notes de bas de pages, notamment dans les essais ?

Dans les essais on peut le faire, mais ce n’est pas toujours nécessaire. Dans les romans on essaie de l’éviter le plus possible, car ça entrave la lecture. Dans Tom Wolfe, il y a quelques notes en bas de page parce qu’il y avait des phrases entières en espagnol.



Pour vous, qu’est-ce qu’un traducteur ?

Je fais bien souvent le parallèle avec la musique : le traducteur est par rapport à l’auteur dans la même position que l’interprète par rapport au compositeur. Nous avons un texte, ou une partition, et il faut la faire passer. Pour cela, il faut des compétences techniques, du métier, mais il faut aussi y mettre de soi. Tout ce qu’on peut avoir comme sensibilité, comme vécu, influe sur notre approche des différents auteurs ; c’est comme en musique, où un compositeur peut vous parler plus qu’un autre. Pour les essais, ce n’est pas comme des gammes, mais plutôt comme des études, quelque chose d’un peu plus austère et plus technique, mais où on apprend aussi des choses. Il faut davantage se concentrer sur le fond et y mettre moins de sentiment. Il faut que ça soit bien carré et bien juste.



Êtes-vous d’accord pour dire qu’une traduction relève de la cocréation ?

Je ne sais pas, je trouve le mot de « création » impressionnant. Je suis un peu en retrait par rapport à cela. Quand il y a création, tout vient de soi, alors que dans la traduction, on a quand même une trame de départ. Le créateur, c’est l’auteur, et nous sommes à son service avec tout ce que nous pouvons lui apporter. Nous sommes à son service tout comme un acteur peut être au service du réalisateur ou de l’auteur de la pièce. Ce sont deux métiers différents.



Y a-t-il des qualités à avoir en tant que traducteur ?

Il faut avoir une grande sensibilité et une grande rigueur de la langue, du français avant tout. Le reste, ce sont des questions de discipline, il faut accepter d’être seul, ce qui n’est pas facile pour tout le monde, c’est une question de caractère, ou avoir une vie extérieure qui vous apporte beaucoup.



Qu’est-ce qui vous plaît le plus et le moins dans la traduction ?

Presque tout me plaît. Je m’assois à mon bureau le matin, je pousse un « ouf ! ça y est, ça commence ! ». Il y a les chats sur le bureau, les chiens à mes pieds, c’est un peu le paradis. Il peut arriver bien sûr qu’il y ait des urgences pas toujours agréables, il faut tout laisser en plan parce que vite il y a un texte à traduire pour le musée et qu’il faut le rendre le soir même. Ou encore quand le téléphone sonne le dimanche et qu’il faut faire un truc en vitesse. C’est un travail qui est très prenant intellectuellement, qui demande beaucoup de concentration et qui est donc fatigant. On ne prend pas souvent de vacances, car il y a des délais à tenir, et moi j’aime bien être en avance, en espérant qu’on va me proposer quelque chose de génial qu’il serait dommage de devoir refuser. Il y a cette fuite en avant qui fait que l’on ne s’arrête jamais.

Au bout de 30 ans toujours aussi passionnée et même plus !



En moyenne combien de temps prenez-vous pour traduire un livre ?

Tout dépend de l’importance du livre, mais si je prends l’exemple de Tom Wolfe, qui comprenait 1 000 feuillets, je l'ai rendu au bout de trois mois en travaillant exclusivement sur cette traduction. Je travaillais 9h par jour et un peu le week-end, mais c’est faisable. En général tout de même, je peux prendre un peu plus de temps. Les délais sont précisés dans le contrat mais ils se négocient avant. Je n’ai jamais rendu de traduction en retard, et je pense que c’est un atout dans ce métier : les éditeurs peuvent compter sur vous, ils savent que vous êtes sérieux.

Quand un livre est bien écrit au départ, le travail de traduction est grandement facilité. Ça se fait presque tout seul.



La traduction doit-elle être parfaite ?

Pour moi, elle doit être parfaite, mais je sais que si je la reprends un mois plus tard, il y aura des choses que j’aurai envie de changer. Une traduction peut toujours être améliorée.


Propos recueillis par Aurélie et Mélodie, LP


Pour en savoir plus : Article de Fabian Schäfer pour Arte TV
 http://www.arte.tv/fr/un-vieux-monsieur-avec-une-sensibilite-de-jeunesse-incroyable/3766808,CmC=3758196.html

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Published by Aurélie & Mélodie - dans traduction
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