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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 07:00

Représentation de la pièce au Tnba, le 19 octobre 2012
Nasser Djemai Invisibles chibanis 3 

Texte et mise en scène : Nasser Djemaï


Durée : 1h40


Comédiens et distribution des rôles : David Arribe (Martin), Angelo Aybar (Majid), Azzedine Bouayad (El Hadj), Kader Kada (Sheriff), Stiti (Hamid), Lounès Tazaïrt (Driss), participation de Chantal Mutel (Louise).


Équipe technique : Natacha Driet (dramaturgie), Clotilde Sandri (assistante à la mise en scène), Alexandre Meyer et Frédéric Minière (musique), Michel Gueldry (scénographie), Renaud Lagier (lumière), Quentin Descourtis (création vidéo), Marion Mercier (costumes), Olivia Ledoux (assistante costumes), François Dupont (régie générale du son), Frantz Parry (régie vidéo), François Thouzet (régie lumière).
 
 
 
Le 19 octobre 2012 je suis allé au Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine (TnBA). Une éternité que je n’avais pas mis les pieds dans un théâtre, ou du moins dans un lieu identifié comme tel, et pour la première fois je poussais la porte d’un Théâtre national !

Sans me tromper, je crois pouvoir affirmer que ma « dernière fois » remontait à une quinzaine d’années, tant j’ai été depuis plus attiré par les formes populaires du théâtre qui ont la rue pour cadre.

Je suis donc allé voir Invisibles, une pièce écrite et mise en scène par Nasser Djemaï, pour la quatrième de ses cinq représentations bordelaises. Ma motivation était grande !

Le thème de la pièce d’abord. Celui des Chibanis et de leur situation inacceptable dans un pays qu’ils ont contribué à (re)construire et à qui ils ont bien souvent donné leur vie, sacrifié leur existence sociale et leur famille restée au « bled ». Deux jours après le 51ème anniversaire du massacre du 17 octobre 1961, la date était presque parfaite et se présentait comme un petit devoir de mémoire.

Ma situation personnelle ensuite. Ayant vécu à Toulouse durant une dizaine d’années, j’ai pu côtoyer dans les milieux militants ceux et celles qui se battent au quotidien pour que cesse l’injustice dont sont victimes ces Chibanis.

Et puis, il faut bien l’avouer, j’en ai profité pour faire ce travail de compte-rendu. Autant allier l’utile à l’agréable dans une année de formation plus que chargée…

Motivé donc, mais aussi plein d’a priori sur ce monde du théâtre institutionnel et sur sa bourgeoisie culturelle, élitiste et bien-pensante. Allais-je me retrouver entouré d’un public qui applaudirait à tout rompre une belle pièce « humaniste », les mêmes qui ferment les yeux au quotidien, au sein d’une société qui a toujours du mal à assumer son passé colonial et colonialiste ?
 
 
 
Rempli des ces interrogations j’arrive au TnBA sous la pluie… Je rejoins la masse des spectateurs dans un hall moite et surchauffé et, arrivé dans la salle, mes premières appréhensions tombent quant au public. Beaucoup de jeunes et d’adolescents, et surtout une bonne vingtaine de vieux maghrébins, tous des hommes. Peut-être des Chibanis ? Quelques-uns sont accompagnés de jeunes qui semblent être de leur famille. Intéressant.

La salle n’est quant à elle, pas très confortable au premier abord, là encore un mythe tombe ! La pluie qui tombe sur le toit résonne énormément et on entend passer le tramway tout proche à intervalles réguliers… Je suis loin du « luxe » imaginé, voire fantasmé, d’une salle de « Théâtre national ».
 
 
 
Sur la scène, une table en formica, cinq chaises et un meuble de cuisine avec placards qui, une fois pivoté, laisse apparaître un lit simple. Une cuisine commune et une chambre minuscule, le décor est en place. La mise en scène dépouillée met bien dans l’ambiance d’un foyer Sonacotra, lieu où se déroulera l’essentiel de la pièce.

Le seul ajout à ce décor sera le fauteuil où repose El Hadj, Chibani tombé dans une sorte de coma, qui restera là un coin jusqu’au dénouement.
 
 
 
C’est ce El Hadj que Martin vient trouver dans ce foyer de vieux Chibanis, bloqués en France pour pouvoir toucher leur retraite, amplement méritée après des années de labeur et d’exploitation dans la France des « Trente Glorieuses ».

Martin, c’est le personnage central de cette pièce, un jeune agent immobilier. Il vient de perdre sa mère, Louise, qui lui a laissé comme héritage un coffret, un nom (El Hadj) et une adresse pour le retrouver. Cette rencontre est censée lui permettre d’en savoir plus sur un père qu’il n’a jamais connu et qui lui a laissé un vide jamais comblé.

Louise, personnage disparu donc, mais qui sera présente tout au long de la pièce, en voix off et par des images projetées en grand format au fond de la scène. Ces projections seront accompagnées d’autres images en noir et blanc, qui viendront appuyer le déroulement de la pièce en lui donnant un petit côté rétrospectif.

Arrivé dans le foyer, Martin y rencontre un groupe de Chibanis, personnages de la pièce qui vivent dans des chambres de cinq mètres carrés, dans un dénuement bien souligné par la mise en scène de Nasser Djemaï. Driss, Majid, Sheriff, Hamid et El Hadj sont là depuis des années, « invisibles » aux yeux du reste de la population, tout comme à ceux de leur famille, restée ou retournée au pays depuis longtemps, et qu’ils ne revoient qu’à peine deux mois dans l’année.

Autant le dire tout de suite, ces acteurs sont bons et leurs rôles sont émouvants, à la hauteur du sujet de cette pièce.

Ces cinq anciens ouvriers du bâtiment restent là pour toucher leur complément de retraite et ont intégré le fait qu’ils n’étaient pas vraiment chez eux dans ce pays. Il apparaîtra aussi qu’ils se sont plus ou moins résignés au fil des années à ce que leur pays d’origine ne soit plus vraiment le leur...

Situation ubuesque donc que celle de ces cinq personnages qui montent des dossiers sans arrêt, rassemblant des pièces administratives qui finissent toujours par ne pas suffire à ce que la justice française prenne leur cas en compte…

Et quand un des leurs, El Hadj, tombe malade et sombre dans le coma, ils s’en occupent à tour de rôle, bien à l’abri des regards dans ce foyer qui tombe en ruines.

C’est au milieu de tout ça que déboule Martin avec son mal-être évident, déraciné et coincé qu’il est dans une vie faite de fuites et de questions restées trop longtemps sans réponses… Ami ou fauteur de troubles pour ces cinq Chibanis ? La personnalité de chacun va se révéler au fur et à mesure de la pièce, en faisant éclater aux yeux des spectateurs qu’ils ne représentent évidemment pas un groupe homogène de ce point de vue.

Si Hamid lit le Figaro et ne veut pas de ce Martin « qui va faire des problèmes » dans le foyer, Driss et Sheriff seront plus accueillants envers le fils de « la » Louise, celle qui un soir des années 1960 les aura sauvés d’une rafle policière souvent sans retour pour les travailleurs immigrés de l’époque… Celle qui aura connu l’amour avec ce El Hadj qui est coincé dans son fauteuil, et à qui Martin va parler pendant des jours entiers.

Car Martin va rester. Incapable qu’il est de sortir de ce foyer et d’aller affronter seul la vie qui suit son cours à l’extérieur. Et en restant il va nous permettre de mieux comprendre la vie de ces Chibanis, leur parcours, leurs ressentis, leurs désirs, leurs frustrations et leur vision plus ou moins lucide de leur pays d’origine et de leur relation avec la famille qui y réside.
 
 
 
La pièce de Nasser Djemaï s’organise en vingt-deux tableaux, mettant en scène un ou plusieurs de ses personnages. Ces différentes scènes, certaines très touchantes, permettent d’en savoir plus sur le parcours individuel de chacun de ces Chibanis, sur leur état d’esprit et sur leur rapport au « respect » dont ils se sont fait une ligne de conduite, laissant à Allah le soin de décider de la suite de leur existence…

Que dire de cette scène magnifique où, alignés sur un banc dans la rue, ils dissertent de la façon dont se comportent des jeunes issus de l’immigration, français mais crachant par terre et portant trop bas leurs pantalons ? Exemple parfait d’une discrétion qui est essentielle à leurs yeux, signification éclatante de leur position au sein d’une société qui ne les voit pas et dont ils ne font presque plus partie. Jusqu’à ce que la mort les emporte jusqu’au dernier et que se referme ce chapitre de notre Histoire ?

Comment rapporter l’émotion immense ressentie lors du monologue de Majid racontant le massacre de sa famille par l’armée française ? Seul sur scène, entouré de bruits d’enfants puis de la fureur des armes.

Et cette phrase terrible pleine d’amertume de Sheriff quand il parle du pays d’origine, indépendant depuis sa décolonisation : « Oui ils respectent les vieux, mais les jeunes ils sautent dans la mer. C’est un pays ça ? Un pays il pousse ses enfants à la mer. Tiens… des fois, je rêve la France elle revient ».

Résignation, voilà en un mot résumée la vie de ces Chibanis. Et l’envolée idéaliste de Martin sur la possibilité de changer les choses ne fera pas évoluer leur avis. D’ailleurs comment serait-ce possible ?

Martin aura retrouvé un père en la personne d’El Hadj. Et quand enfin ce dernier se réveillera et le prendra dans ses bras, ce sera pour mieux lui signifier que la vie continue pour lui. Jeune et plein d’avenir, Martin quittera ce foyer en laissant là ces cinq hommes, droits et lucides sur leur sort.
 
 
 
À la fin de la pièce, les applaudissements nourris se sont confondus avec les gouttes de pluie qui martelaient le toit, effet inattendu d’un confort finalement pas si mauvais…

Cette pièce m’a touché et je conseille aux lecteurs et lectrices de ce billet d’aller la voir et/ou de lire son texte. On en sort traversé par de nombreux sentiments, allant de la révolte à de l’admiration pour ces hommes et ces femmes (non évoquées dans la pièce il faut bien le souligner) qui ont traversé l’Histoire de France tels des fantômes.

Invisibles de Nasser Djemaï participe à son échelle à faire ce travail sur notre mémoire collective, et à mettre en lumière une situation qui peut toujours changer.


Nico, AS Bib 2012-2013
 
 
 
Pour aller plus loin
 
Le texte de la pièce, aux éditions Actes Sud-Papiers.


Le site internet de Nasser Djemaï.


Le site internet du Tnba.


Le site internet du « Collectif Justice et Dignité pour les Chibani-a-s ».


La fiche de lecture de Maud sur Littexpress

 

 

 

 

 


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Published by Nico - dans théâtre
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